Semaine du 12 au 18 septembre 2018 - Numéro 1241
A la recherche de l’eldorado américain
  Posant un regard intelligent sur des sujets comme le patriotisme, l’identité égyptienne et le rêve pénible de l’eldorado américain, le film égyptien Talq Sénaï (douleurs délibérées d’accouchement) réussit le pari difficile de teinter d’humanité le hijacking. Ensorcelant et terrassant.
A la recherche de l’eldorado américain
Séna, un film douloureux, lucide, intense et brillant.
Yasser Moheb10-01-2018

Khaled Diab n’est pas un inconnu. Il est l’un des scénaristes les plus talentueux de sa généra­tion. Cette fois-ci, on le découvre pour la première fois derrière la caméra en tant que réalisateur et co-scénariste. Fidèle à sa manière, Khaled Diab, qui porte à l’écran un scénario qu’il co-écrit avec son frère le réalisateur-scénariste Mohamad Diab et sa soeur la scéna­riste Chérine Diab, aborde de front plusieurs intrigues et signe là un nouveau film choral.

On connaît le goût du trio Diab pour les puzzles, les mises en abyme, la technique espace-temps. Il aime filmer des fragments de des­tin qui, même assemblés, finissent par révéler une vérité frappante, l’identité instable de certains et la recherche incessante d’un meilleur sort, coûte que coûte. Talq Sénaï (douleurs délibérées d’accouche­ment) est la nouvelle démonstration de toute l’intelligence du cinéma de Diab, particulièrement sa faculté de traiter un sujet clairement présenté avant de finement en déchiffrer les nombreuses fractions qu’il peut amener, pour mieux dessiner toute sa complexité observée avec aisance et profondeur.

Scénariste de Alf Mabrouk (félici­tations) et Assal Eswed (mélasse), on retrouve dans Talq Sénaï la même qualité d’écriture, ce don pour dres­ser des portraits complexes de per­sonnages charismatiques. Il y a ici deux héros, un couple: Hussein (joué par Magued Al-Kedwani) et Héba (jouée par Houriya Farghali), qui essayent de demander sans cesse le visa pour les Etats-Unis, dans le but de donner naissance à leurs bébés-jumeaux dans le pays de l’Oncle Sam, pour qu’ils aient la majestueuse nationalité américaine. Ils fréquentent à maintes reprises le siège de l’ambassade américaine au Caire pour répéter vainement leur demande, mais la dernière fois, la situation était bien différente. L’héroïne est dans son 9e mois de grossesse, et face au refus de l’ambassade, le mari décide de donner à sa femme un médica­ment qui mène à des douleurs intentionnelles et des contrac­tions de l’utérus, afin qu’elle donne naissance à leurs bébés au siège de l’ambassade, et ainsi ils auront la nationalité américaine en vertu des lois américaines.

Toutefois, cette solution n’était pas facile, ce qui a obli­gé le mari, obstiné, à enfermer et enlever les candidats présents à l’ambassade— dont certains sont des Américains— durant les quelques minutes néces­saires pour voir l’effet du médi­cament.

Si au départ, on est assez dubitatif en raison de la ressem­blance frappante avec le film de l’écrivain Wahid Hamed et le réalisateur Chérif Arafa, Al-Irhab wal Kabab (le terro­risme et le kébab), on se laisse rapidement embarquer dans l’histoire. La tension s’accentue et les quelques rebondissements donnent envie de connaître le dénouement final.

En fait, Diab brille dans la noirceur, le drame, les situa­tions compliquées. Il apporte aux tragédies qu’il dépeint une remar­quable accentuation, secondée par des plans naturels bien tissés. Malgré un certain déjà-vu ou plutôt un fort attendu, on trouve là des parcours croisés aisément.

Le scénario et la narration sont construits habilement, l’on retrouve dans chaque histoire un petit indice qui la rapproche des autres, un fil rouge qui permet de ne pas perdre l’intérêt du spectateur.

L’universalité de la douleur et de la recherche du meilleur avenir, voilà ce qui ressort essentiellement du film. Pourtant, Diab filme là comme il écrit, réussissant à décrire, de façon tantôt fictive, tantôt tou­chante, les bouleversements intéri­eurs des individus face à leur désir de visiter l’eldorado américain, cha­cun pour ses propres raisons.

Mise en scène maîtrisée
Ce qu’il néglige sur le plan du scé­nario, le film le contrebalance par son aspect visuel. Ainsi, alors que la narration passe d’un niveau à un autre, chaque fil est lié à ceux qui l’entourent avec des faits successifs purement visuels ou plus symbo­liques. Au-delà du simple plaisir cinématographique, cela permet d’établir un lien plus significatif qu’un scénario parfois confus entre les personnages. C’est là peut-être l’une des valeurs importantes du film et le signe d’une évolution dans le style narratif de son écrivain-réalisa­teur.

Quant au discours parfois trop pesant que génère son scénario entro­pique, Khaled Diab semble avoir conscience de la nécessité de l’allé­ger: c’est encore une fois l’image qui viendra au secours du discours. Nombre de séquences sont filmées sans dialogue aucun, alors que les répliques avancées par le jeune comédien Moustafa Khater viennent offrir l’aspect comique ou plutôt l’un des rares sourires que renferme ce scénario profond et fort intense.

La photographie signée Victor Crédy est intéressante. Le réalisateur ainsi que son directeur de la photo­graphie ont manifestement cherché des cadrages originaux, qui offrent au métrage une certaine profondeur et une nette vitalité. En effet, le rythme est soutenu, avec un dévelop­pement en continu. Bien qu’une grande partie du film s’articule autour des séquences en huis clos, il n’y a pas de sensation de claustrophobie. Le montage signé Waël Farag traduit magis­tralement cette angoisse, ces tremblements agités tantôt innés, tantôt exprimés par les protago­nistes, comme par le monde qui les entoure.

La bande originale signée Tamer Karawan est également très remarquable, amplifiant musicalement l’atmosphère de la méditation et bien sûr de la ten­sion.

Les scènes de mouvement sont bien orchestrées et s’avèrent cor­rélativement réalistes. Le casting est dominé par la prestation de Magued Al-Kedwani qui incarne le personnage du mari devenu en l’espace d’une minute kidnap­peur avant d’être pris pour un terroriste. Il prouve une énième fois un talent franchi et une per­formance assez dévorante. De même, la comédienne Houriya Farghali, dans le rôle de la femme qui attend l’accouche­ment de ses bébés-jumeaux aux­quels elle souhaite un avenir meilleur que le sien, offre égale­ment une performance assez tou­chante et convaincante. Moustafa Khater dans le rôle de l’étudiant en médecine et Sayed Ragab dans le rôle du directeur général de la sécu­rité, tous deux viennent offrir une très bonne prestation, crédible, berçant habilement entre le comique et le sérieux.

Enfin, on se trouve, tout le long des 90 minutes du métrage, témoins de la performance intense des acteurs qui sont sobres et dévoués à leur projet.

Bref, Talq Sénaï est un film dou­loureux, lucide, intense et brillant par son idée et la prestation de ses acteurs, dont la mise en scène impres­sionnante nous emporte dans une mosaïque d’images et de sentiments. Une oeuvre qui se distingue sur le plan narratif, technique et musical.




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