Semaine du 17 au 23 mai 2017 - Numéro 1176
Le cousin pauvre du long métrage
  Le court métrage est un genre peu sollicité par les grandes salles et le public ordinaire, alors que de nom­breux jeunes cinéastes s'y identi­fient. Un festival vient de lui être consacré au ciné­ma Zawya.
Le cousin pauvre du long métrage
Amina Abdel-Halim15-02-2017

« Ce qui manque aux rêves, c’est d’être vrais ». Cette phrase tirée du film Jamila de Youssef Noaman, qui a donné le coup d’envoi au deuxième festival sur le court métrage, récemment organisé au cinéma Zawya, traduit l’ambition des jeunes réalisa­teurs, épris d’un genre peu commercial : le court métrage. A l’écran s’élève la voix mélo­dieuse de Laïla Mourad, tandis que Jamila, le personnage principal, retourne à la réalité, quittant son monde intérieur si paisible, allon­gée sur son lit d’hôpital.

Les sujets abordés par les jeunes participants tournaient essentiellement autour de la mort, du suicide, de la classe ouvrière, de l’immigration, du racisme, mais toutes les créations projetées durant le festival affirment que le court métrage est le genre le plus prisé quand on veut faire un film qui ne coûte pas cher.

La différence entre court, moyen et long métrages peut varier selon les sources où l’on cherche. La définition la plus commune est tou­tefois la suivante : un court métrage est un film dont la bande est d’une longueur inférieure à 1 600 mètres, et dont la durée excède rarement 40 minutes. Tout film remplissant ces critères peut ainsi être appelé « court métrage », qu’il s’agisse d’un film de fiction, d’un documentaire ou d’un film d’animation. Ces créations peu commerciales, rarement diffusées dans les grandes salles, sont le plus souvent projetées dans des festivals, ou dans ce que l’on s’accorde à appeler des « art house cinémas ». Ceux-ci sont spécialisés dans la diffusion de films indé­pendants, expérimentaux ou avant-gardistes, partout dans le monde.

Pour contrer cette difficulté, plusieurs réalisa­teurs du genre, ayant pris part au Festival de Zawya, comptent partager leurs films sur Internet, deux ans après leur sortie. Cela leur permet d’être visionnés par un plus grand nombre de spectateurs, sans être obligés d’in­vestir dans la distribution de DVD.

A partir des années 1990 et 2000, la parution de matériel d’enregistrement aux prix abor­dables, de caméras digitales, et plus tard, d’In­ternet, marque une nouvelle ère dans l’histoire du court métrage. Ces supports de création et de diffusion ont en fait annoncé une « démocratisa­tion » du septième art. Tout un chacun peut réaliser un film et le partager sur les réseaux sociaux, sans avoir recours aux tuyaux habi­tuels.

Au sujet de la montée des sites Internet tels que Youtube et Vimeo : « Des sites comme Youtube ou Vimeo ont complètement changé la donne, maintenant tout le monde peut absolu­ment tout partager, ce qui fait qu’il y a forcé­ment du bon et beaucoup de mauvais. C’est toutefois une chance pour les bons films, la bonne musique et les bonnes idées d’atteindre un plus grand public », souligne Youssef Hesham, modérateur des discussions durant le festival, réalisateur et auteur de plusieurs courts métrages, dont Bani Adam We Esmi Khaled (je suis un être humain au prénom de Khaled) et An Qorb (de près). Et d’ajouter : « La technologie moderne a évidemment révolutionné le cinéma. On peut prendre l’exemple du film Tangerine de Sean Baker, qui a fait tabac en 2015, au Festival Sundance. Il a été presque entièrement filmé avec un iPhone ! ».

Bref et captivant

Le cousin pauvre du long métrage
Piece of Wood de Yassin Koptan.

Le court métrage doit en partie son succès à sa brièveté : des histoires captivantes que l’on peut savourer, sans devoir y sacrifier une heure ou plus de son temps. Peut-être que cette courte durée est mieux adaptée au goût de la nouvelle génération, à la fois impatiente et avide de découverte. Alaa Emad, qui étudie le cinéma à l’Université américaine du Caire, est bien de cet avis : « On est une génération impatiente, on veut certainement écouter ce que les autres ont à dire, mais on ne veut pas y passer des heures ». Au sujet de son film, qu’elle a soumis à Zawya, sans pour autant être choisi par le comité de sélection, elle précise : « Pour partager mon film sur Internet, j’ai dû le raccourcir énormément, car aujourd’hui, même une vidéo de quelques minutes c’est trop ».

Plusieurs réalisateurs du genre comme Naji Ismaïl, Sandro Canaan et Nada Rezq maintien­nent tout de même que toute histoire ne peut pas être adaptée en court métrage. « Tout dépend de ce que l’on souhaite raconter : cer­taines histoires font de bons courts métrages et d’autres ne peuvent être contées qu’au moyen d’un film plus long », explique Naji Ismaïl, auteur du film Les Constructeurs. Et à Youssef Hesham de réitérer : « Il serait par exemple impossible de raconter une histoire comme L’Immeuble Yaaqoubian, d’après Alaa El-Aswany, à travers un court métrage ».

Outre sa signification historique, le court métrage est un genre artistique important en ce qu’il a donné naissance à nombre de brillants parcours cinématographiques. De nombreux réalisateurs, en Egypte comme ailleurs, com­mencent par faire des courts métrages avant de passer à autre chose. Ils le considèrent comme une bonne initiation, ensuite ils se lancent dans des projets plus longs. La question reste de savoir s’il est possible de poursuivre sa carrière en ne réalisant que des films courts.

Tim Burton était un jeune apprenti à Disney en 1984, lorsqu’il a réalisé l’un de ses premiers films d’animation, Frankenweenie. Le film, qui dure 29 minutes, lui a permis d’être repéré par le comédien Paul Rubens. Ce dernier lui demanda alors de réaliser son prochain film, Pee-wee’s Big Adventure, en 1985. Aujourd’hui, Burton est l’un des réalisateurs et auteurs de dessins animés les plus connus de par le monde. Il en est de même pour le célèbre réalisateur égyptien Mohamad Khan, lequel a débuté dans les années 1960, avec trois courts métrages : Daëe, (perdu, 1963), Al-Haram (la pyramide, 1964) et Al-Battikha (la pastèque, 1972). Ce dernier film a été projeté aux Festivals d’Oberhausen et d’Adelaide, en 1973. De quoi l’avoir propulsé sur le devant de la scène. Pionnier de la nouvelle vague égyptienne du cinéma dans les années 1980, Khan compte depuis parmi les principales figures du cinéma arabe.

Mais il faut quand même préciser que Burton et Khan se sont convertis tous les deux au long métrage, pour passer la majorité de leur carrière.

Insuffisant pour vivre

Le cousin pauvre du long métrage
Aida de Maysoon El-Masri.

« En Occident, il est tout à fait possible de ne réaliser que des courts métrages de fiction et d’en vivre. En Egypte, c’est malheureusement bien plus dur, pour des raisons surtout finan­cières. On ne peut pas vivre de ce genre de films, leur succès commercial ne suffit pas pour gagner sa vie, à moins de travailler pour une institution culturelle nationale et de tour­ner des films pour cette institution en échange d’un salaire fixe. Autrement, c’est peu pro­bable », fait remarquer Youssef Hesham.

Bien qu’il lui soit accordé une section dans la plupart des grands festivals tels Cannes, le Berlinale, ou encore le Festival international du film du Caire, le court métrage est encore bien souvent recalé au rang de « film expéri­mental » ou « film étudiant » : un cousin inférieur du long métrage. Les institutions culturelles en Egypte prennent toutefois des démarches en faveur de ce genre négligé, avec des diffusions et des mini-festivals organisés entre autres par Saqiet Al-Sawy, l’Institut français, l’Institut Goethe, le Festival international d’Ismaïliya, etc. Mais en dépit de tous ces efforts et de l’engoue­ment des jeunes pour un genre qui leur res­semble, le court métrage ne parvient pas à sortir des sentiers battus. Beaucoup restent à faire par ses créateurs, notamment, afin d’at­teindre un public plus large .

120 ans d'existence
Les débuts du court métrage remontent à ceux du septième art. En effet, les premiers films dans les années 1890 durent à peine quelques secondes. Ceux-ci sont composés d’un seul plan, et dépourvus de véritable enchaîne­ment narratif. Malgré leur simpli­cité, ces oeuvres parviennent à époustoufler le public. Celui-ci aurait, selon la légende, pris fuite, en voyant arriver une locomotive à l’écran, terrifié lors du premier visionnage du film L’Arrivée d’un train à La Ciotat, réalisé par Louis et Auguste Lumière, en 1895. L’histoire du cinéma suit la même évolution en Egypte que sur le plan international. La première entreprise de production égyp­tienne, fondée en 1917, par le réa­lisateur Mohamad Karim, ne tourne que deux films, tous deux des courts métrages. De même, Mohamad Bayoumi (1894-1963), un des pionniers du cinéma égyp­tien, n’a signé qu’un seul long métrage durant sa carrière : Al-Khatib Némra Talatachar (le fiancé no13), en 1933.

Au début du vingtième siècle, en Occident, les oeuvres cinématogra­phiques se rallongent progressive­ment pour arriver enfin au premier long métrage de fiction : The Story of The Kelly Gang, réalisé en 1906 par l’Australien Charles Tait. Le premier long métrage égyptien, Laïla, paraît quant à lui en 1927.

Partout dans le monde, les films se font de plus en plus longs et complexes. Le court métrage, sans pour autant disparaître, devient de moins en moins populaire. Et dans les années 1980, il finit par s’es­tomper de la scène commerciale. Bien qu’il n’attire pas vraiment le grand public, de nombreux artistes visuels continuent d’explorer le genre, tels Luis Bunuel et Salvadore Dali (Un Chien anda­lou, 1929) et plus tard Agnès Varda (Oncle Yanco, 1967), ou encore Andy Warhol (Outer and Inner Space, 1966).

L’arrivée de l’ère numérique dans les années 1990-2000 permet au court métrage de refaire sur­face, mais beaucoup reste à faire .

Le cousin pauvre du long métrage
Discipline de Christophe Saber.


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