Semaine du 13 au 19 décembre 2017 - Numéro 1204
L’univers de Hénein et de Bahaa Amer
  L'exposition The Sweetest Haven (le plus doux refuge), réunit, à la galerie Artalks, les peintures du vétéran sculpteur Adam Hénein, 87 ans, et celles de l’archéologue Bahaa Amer, 39 ans. Entre abstraction et fantaisie, l’Egypte des ancêtres est différemment revisitée par les deux artistes.
L’univers de Hénein et de Bahaa Amer
La Troisième étoile et le Saint Esprit, d’Adam Hénein.
Névine Lameï20-07-2016

Les six peintures inédites d’Adam Hénein, exposées à la galerie Artalks, ont l’allure de ses plus somptueuses sculptures aux formes solides et massives, géométriques et rustiques. Hénein, réputé surtout pour ses sculptures, revient cette fois-ci à la peinture avec des figures féminines abstraites, des créatures fantastiques, des plantes et des insectes représentés sous diverses formes géométriques. Il y a alors un beau dialogue entre l’horizontal et le vertical, entre le temps et l’espace, le ciel et la terre, la masse et le vide, le clair-obscur, la stabilité et le mouvement. D’inspiration pharaonique et rurale, les compositions géométriques allusives de Hénein ont quelque chose de très égyptien, simulant le passé et le présent, le céleste et l’humain, le paradisiaque et le charnel. D’où la richesse de l’univers de Hénein qui, avec quiétude, sagesse et savoir-faire, part à la recherche de l’équilibre, du confort et de la paix, dans un monde en perpétuelle mutation, vécue au quotidien. Cet état de spiritualisme et de mysticisme, bien contrasté, est fortement ressenti dans les peintures de Hénein lequel ne se lasse pas, en dépit de son âge, de travailler et de reproduire, selon ses propres lois, son Egypte à lui.

L’art de Hénein opte pour des oxydes naturels de la terre égyptienne. Il est l’un des rares artistes, à pratiquer, tout en jouant avec les couleurs, les formes et les papyrus, la technique ancestrale des Portraits du Fayoum, celle réalisée à la tempera (peinture à base d’émulsion d’oeuf), sur papyrus et sur bois. De quoi conférer aux toiles de Hénein une luminosité et une précision indélébiles, accentuées par une palette de tons chauds, inspirées de la « Mère nature » qui est pour Hénein son « plus doux refuge ». On voit sur ses peintures une créature spatiale toute noire, en mouvements continus, entourée de part et d’autre d’astres et de trois étoiles qui se dissipent (oeuvre intitulée : Brunette). On peut voir aussi une autre créature, prenant la forme d’une chaise solide, à tête humaine inversée (La Troisième étoile), de même qu’un insecte entouré de plantes abstraites (Mabrouk) et les contours d’un corps féminin souple, subtile aux lignes épurées, réduites en rondeurs et en courbes comme dans La Protégée, ou Al-Mahroussa, une appellation couramment utilisée pour désigner l’Egypte. Il y a aussi ce triangle en couleur argentée, coupant la surface rouge sur l’arrière-fond de l’oeuvre (Le Saint Esprit), etc. Pour Hénein, la forme pyramidale est symbole de stabilité. Le cercle signifie l’Homme, pour susciter la confusion et l’anxiété. Et les étoiles ? Ce sont peut-être le sommet enfin atteint ! Autant de repères qui annoncent l’ensemble des peintures de Hénein. Des peintures qui invitent le public à déchiffrer leurs codes. Interaction et imagination créative sont réclamées. « Mes peintures se penchent sur les mystères de la création (histoire de plantes, d’insectes, de créatures humaines …), et sont basées sur l’inspiration que la Mère nature me procure, à tout moment et en tout lieu, face à la vie et ses multiples mutations, au quotidien », écrit Adam Hénein, dans le catalogue de l’exposition. C’est le témoignage d’un vrai contemplateur de la « Mère nature », à l’état brut. Ce qui n’est pas étonnant de la part d’un artiste qui a choisi d’habiter, en pleine verdure, à Harraniya, non loin des pyramides de Saqqara. C’est toujours à Harraniya, dans cette vaste nécropole de la région de Memphis, que Hénein a transformé son lieu de résidence en un musée qui porte son nom, signant un parcours artistique de plus de soixante ans.

Des marionnettes entre ciel et terre
Conjointement à Adam Hénein, l’artiste du surréalisme, Bahaa Amer, également très imprégné du patrimoine antique égyptien, étant un archéologue de profession, donne vie sur ses peintures, comme dans un monde de fantaisie, à des créatures abstraites et mythologiques, lesquelles ressemblent à celles du théâtre des marionnettes. Toujours attachées à des ficelles, les créatures de Amer, parfois des animaux, des insectes, ou encore des personnages surnaturels, sont en perpétuel mouvement à travers l’espace et le temps, du fait d’être prises dans le tourbillon de la vie. Des créatures enracinées dans leur terre natale, ou flottant à la surface de l’oeuvre, dans l’attente soit d’un départ imminent, soit d’un retour. C’est le cas des peintures The Silence of The Soul (le silence de l’âme), The Northen Night Sky (le ciel nocturne du nord), 360 Degrees (360 degrés), Bliss When The Nile Goes On (louanges au Nil endurant) et Bird of the South (oiseau du sud). Cette dernière peinture créée en 2016, au musée d’Adam Hénein à Harraniya, fait appel à la Haute-Egypte, entre un passé glorieux et un présent mystérieux. Voici un corbeau massif dressé sur un arbre, entouré de feuilles éparses, et observant sa proie. L’arbre flotte sur une mer, et il n’y a aucune frontière. Voici encore un dragon, un dinosaure mythique, un ptérodactyle, un bec de calmar géant, un kraken, des coquelicots devenus des fleurs fragiles, lumineuses et bucoliques. « De cet enjeu existentiel et dramatique, très expressif, mes créatures mythiques, en quête de leur doux paradis, nous montrent à la fois la vie et ses ficelles, les actions des hommes et les manipulations qui peuvent infléchir leurs actes. Et ce, face aux obstacles de la vie et au changement du climat sociopolitique dans lequel vivent mes créatures », déclare Bahaa Amer, dont l’univers métaphysique, plutôt fantaisiste, est inlassablement grouillé de créatures et d’objets mystérieux, inspirés non seulement de la « Mère nature », mais surtout de l’Egypte de ses ancêtres, des dieux et des déesses. Amer, diplômé de la faculté de pédagogie artistique, de l’Université de Hélouan, et également professeur de restauration à la faculté d’archéologie, de l’Université du Caire, est cet artiste qui a recours à sa connaissance profonde des mythes et des croyances de ses ancêtres. Il raconte des histoires du quotidien : migration clandestine, exode, moyens de subsistance, etc. Il n’est pas question que les peintures de Amer, dotées d’un certain lyrisme cosmique, de surréalisme onirique, empruntent à la civilisation égyptienne les pyramides, les extrémités des barques solaires, les obélisques et les formes spirales. L’artiste se débarrasse de l’attraction terrestre et flotte dans le vide. « En état de chrysalide (métamorphose complète des insectes : papillons et abeilles), mes créatures imaginatives drôles, inquiétantes et installées la plupart du temps sur une barque solaire, flottent au-delà de leur simple représentation, sur la terre, dans la mer, bref dans le réseau complexe de la vie. Avec mes peintures fantaisistes, lesquelles reproduisent allégoriquement la réalité, j’ai voulu me libérer du réel. Un réel simplifié, mais déformé. C’est la vie et ses mutations », affirme Amer. Ce dernier a voulu donner une grande place à la lumière et aux couleurs, en recourant tantôt à la tempera, tantôt à l’aquarelle. « Recourir à des pigments finement broyés, agglutinés avec de l’eau gommée, ou à la tempera, avec le jaune d’oeuf, dans d’autres peintures vise à réaliser un contraste, entre le fluide et le solide, le transparent et l’opaque, le lisse et le rude. C’est la dynamique de la vie, en parfaite collision, entre le métaphysique et le réel, l’abstrait et le concret », conclut Amer.

Jusqu’au 16 septembre, de 10h à 22h (sauf le vendredi). 8, rue Al-Kamel Mohamad, Zamalek.




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