Semaine du 15 au 21 octobre 2014 - Numéro 1045
Cinéma : Place aux jeunes
  Après une année qui s’est achevée en demi-teinte, riche en super-héros nés de l’esprit de la révolution, 2013 se présente comme une année charnière avec les prémices d’un cinéma dédié principalement à la nouvelle jeunesse. Coup de projecteur.
Cinema
Yasser Moheb02-01-2013

Si 2012 a été un grand cru pour le cinéma des jeunes en Egypte, cette nouvelle année s’annonce encore plus variée à travers deux films qui viennent de sortir, faisant place à une jeunesse en révolte contre les stéréotypes, optant plutôt pour des héros déchirés entre la révolte et la corruption.

Le premier de ces deux films est Haflat montassaf al-leil (séance de minuit), écrit par Mohamad Abdel-Khaleq et réalisé par Mahmoud Mourad.

Regroupant une gamme de jeunes comédiens, tels que Rania Youssef, Dorra, Abir Sabri, Ahmad Wafiq, Edouard et Hanane Motawie, cette fiction, dont le tournage s’est terminé 2 jours avant le déclenchement de la révolution égyptienne, se voulait une analyse des causes de l’injustice sociale. Elle explorait les facettes multiples de la corruption, au lendemain des élections parlementaires, sous Moubarak, dominées par le Parti national démocrate au pouvoir.

Les événements du film se déroulent en une seule soirée commençant à minuit, comme l’indique le titre. Chef de plusieurs entreprises, ayant une belle fortune, la ravissante femme d’affaires Chahd — interprétée par Rania Youssef — décide d’inviter tous ses amis et employés à une fête chez elle, la veille des législatives. Durant la soirée, elle leur tend un piège, les poussant à dévoiler leur corruption et leur rancune, étant détenus chez elle. Une série de dialogues et de monologues s’enchaînent durant les 90 minutes du film, évoquant plusieurs problèmes et maux de société … Des confessions en boucle, qui placent les pauvres gens face aux plus puissants.

Haflat montasaf al-leil s’avère donc un drame sociopolitique et chaleureux qui, en s’efforçant trop fort de l’être, devient vite froid et indigeste. Même si l’oeuvre avait au moins la volonté de flatter avec un ton de liberté et de conviction, l’objectif est raté dans l’ensemble. Les points faibles résident en fait dans une grande théâtralisation et le manque de lien narratif par instants. Car le scénario met en avant la critique sociale, à travers une narration théâtrale, minimisant les descriptions visuelles, indispensables à l’oeuvre cinématographique.

De même, le film avance un amas de personnages empilés dans un seul espace, des types qui, malgré les dialogues bavards, sont à peine exploités.

Pour ce qui est du procédé temporel, on trouve énormément d’éclipses, sans trop de cohérence, ainsi que des allers-retours qui n’arrangent personne.

Même si l’idée principale du scénario n’est pas mauvaise, il donne l’impression d’une coquille vide. La narration reste cependant originale, alors que les flash-back semblent parfois inutiles et oblongs. De quoi ressembler à une pièce de théâtre volontairement obscure : on ne comprend jamais la succession des actes.

Pour sa part, la réalisation va, quant à elle, dans le même sens du scénario : des plans froids, un montage classique et fatigant ainsi que des images qui, au lieu d’être spectaculaires, comme devrait l’être l’atmosphère d’une soirée assez élégante, s’avèrent plates et fades. Même la bande sonore signée Tamer Karawan ne réussit pas à sauver le tout, déséquilibré artistiquement.

Au détriment d’une intrigue qui aurait pu être plus poussée, le jeune réalisateur, Mahmoud Mourad, a décidé d’insister sur l’aspect peu lumineux des personnages, dévoilant leurs relations troubles et se confinant à l’étude sociologique.

Rien d’exceptionnel donc, et le pire est qu’on ressort de ce film sans avoir une meilleure connaissance de la révolution qu’il prétendait introduire, et sans être franchement diverti.

Vengeances prenantes

Le second film sorti à l’occasion du nouvel an est Sabbouba (gagnepain), écrit et réalisé par le jeune Peter Mimi. En fait, il s’agit d’une intrigue inspirée du film hollywoodien Reservoir Dogs réalisé en 1992 par l’Américain Quentin Tarantino.

Le film, interprété par les jeunes Ahmad Haroun, Randa Al-Béheiri et Khaled Hamzawi, peut être considéré comme une oeuvre de marque pour tout un groupe de jeunes et de techniciens, dont la majorité prend la première chance au cinéma. Résultat : une belle surprise.

L’intrigue repose sur une bande de cambrioleurs, découvrant la trahison de l’un d’entre eux lors d’une transaction pour voler un sac de diamants. Tous les complices cherchent alors à se venger et le payent tous de leur vie. De quoi laisser à certains hommes de pouvoir la chance de s’acquérir les diamants.

Film bien structuré et au scénario bien écrit, Sabbouba puise sa force dans son atmosphère agitée et une tension presque permanente entre les différents protagonistes.

L’oeuvre repose sur une narration et une gestion temporelle assez contournée, à travers des flashback, nous basculant sans cesse entre passé et présent.

Et si le film paraît bien réussi, c’est pour plusieurs raisons : la première, c’est qu’il raconte des événements fictifs, où l’on arrive à s’attacher aux personnages. Une histoire d’ailleurs singulièrement dramatique, sans beaucoup d’espoir pour ces gens qui, durant tout le long métrage, sont voués à la mort.

Ce qui impressionne également avec ce film, c’est la qualité de ses dialogues et le langage choisi pour les personnages, qui paraît simple.

On peut trouver même des phrases d’actualité, jouant sur les slogans de la révolution, dont certains sont mis expressément en dérision, surtout lorsque l’un des cambrioleurs — nommé dans le film Al-Achqar — demande au policier qu’il a pris en otage, de répéter Al-Achqar wal-zabet eid wahda (Al-Achqar et le policier font un), faisant ainsi allusion à la relation tendue entre le peuple et les forces de l’ordre. Et ce, avant que le protagoniste ne décide d’arracher l’oreille du policier avec son couteau, par vengeance.

Autres clins d’oeil à l’actualité politique ? Certes oui. Car l’auteur réalisateur décide que ses protagonistes parlent de la corruption et de la violence de l’ancien chef d’Etat libyen, Muammar Kadhafi, du massacre du stade de Port-Saïd, etc. Bref, une trame universelle, placée dans un cadre très égyptien, même si l’action paraît parfois à la sauce turque.

Moralité vicieuse

Cinema

Personnages paranoïaques, mais bien dessinés. Histoire parfois absurde, mais dramatiquement équilibrée. Un sens esthétique mêlé à une certaine laideur psychique. Le jeune Peter Mimi fait de son Sabbouba une oeuvre singulière, notamment grâce aux dialogues et à la bizarrerie de certains protagonistes. La mise en scène est assez remarquable, montrant qu’on est face à un réalisateur qui a son propre style.

La narration non linéaire, les nombreuses références morales, l’image, les dialogues, les comédiens … tout fonctionne bien.

Le jeu des comédiens constitue un point fort. On y retrouve toute une brochette de jeunes comédiens, dont Ahmad Haroun dans un rôle sans grande surprise, mais qui est interprété d’une façon très spontanée et crédible. Al-Khaled Hamzawi a excellé, également, dans son rôle de vilain moderne, tout en gardant un style assez à l’égyptienne.

Reste à saluer la bande sonore du jeune musicien Ibrahim Chamel, qui donne la cadence sans voler l’attention du spectateur. Les événements sont bien enchaînés malgré le désordre temporel.

Même si Sabbouba décevra quelques-uns par le peu d’explications qu’il offre, son style décalé ne manquera pas de plaire. Un film prometteur d’un réalisateur qui n’a xpas opté pour la facilité.




Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire