Semaine du 7 au 13 avril 2021 - Numéro 1369
Egypte-Turquie : Vers une réconciliation ?
Hicham Mourad31-03-2021
 
 

Un vent de changement souffle sur les rapports entre l’Egypte et la Turquie. Les médias des deux pays ont observé, à partir de la mi-mars, à la demande de leurs autorités respectives, une politique de désescalade pour créer un climat de détente propice à l’examen des différends, prélude à une possible amélioration des relations.

Tout a commencé lorsque la Turquie a entamé, ces derniers mois, par la voix de ses plus hauts responsables tels que le président Recep Tayyip Erdogan, les ministres des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, et de la défense, Hulusi Akar, une offensive de charme en direction du Caire, appelant à une ouverture de dialogue et exprimant la volonté d’une amélioration des relations bilatérales. Ankara voulait notamment s’attaquer à la question de la démarcation des frontières maritimes en Méditerranée orientale, nécessaire à une exploitation de ses ressources en gaz naturel, ainsi que le conflit en Libye.

Le Caire, qui restait circonspect sur les intentions d’Ankara, voulait d’abord voir des actes— et non pas seulement de belles paroles — qui traduiraient la volonté de la Turquie d’un réel changement ouvrant la voie à une amélioration des rapports bilatéraux. Ankara y a répondu en premier lieu par les instructions données aux directions des chaînes de télévision affiliées aux Frères musulmans égyptiens, hébergées à Istanbul, de cesser leurs critiques du gouvernement égyptien. Ces attaques étaient l’un des griefs adressés à l’encontre d’Ankara par Le Caire, qui les considérait comme une ingérence inadmissible dans ses affaires intérieures traduisant l’hostilité de la Turquie.

Le virage opéré par la Turquie en direction de l’Egypte s’inscrit dans une politique plus large qui vise l’amélioration de ses rapports avec son environnement régional. C’est ainsi que les responsables turcs ont également exprimé leur volonté de rapprochement avec l’Arabie saoudite, alliée de l’Egypte et chef de file des monarchies pétrolières du Golfe. Riyad semble réceptif aux avances d’Ankara. Des informations ont fait état le 22 mars que deux compagnies saoudiennes opérant dans le secteur de la défense, Intra Defence Technologies et Advanced Electronics Company, ont commencé à coproduire le drone tactique Karayel-SU de fabrication turque. Selon la revue spécialisée américaine Defence News, les deux entreprises produiront le drone sous licence de la société Vestel Savunma basée à Ankara. L’accord remonte au salon aéronautique de Dubaï, tenu en novembre 2017. Mais il a été mis en veilleuse en raison de la détérioration des rapports entre l’Arabie saoudite et la Turquie à la suite du meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays à Istanbul en 2018.

Le changement de cap turc s’explique par les récentes évolutions régionales, en tête desquelles la réconciliation intervenue en janvier entre le Qatar d’un côté, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, Bahreïn et l’Egypte de l’autre. Avec l’amélioration progressive des relations entre ces derniers et Doha, Ankara, allié de ce dernier, a jugé bon de profiter de cette détente pour réduire la tension que ses politiques régionales avaient provoquée avec plusieurs puissances du Moyen-Orient. Ces politiques ont fini par isoler la Turquie dans son voisinage immédiat et au-delà, comme c’est le cas avec l’Union Européenne (UE), notamment la France, avec qui Ankara avait échangé ces derniers mois des accusations acrimonieuses. Il n’est d’ailleurs pas un hasard que la Turquie cherche aujourd’hui la détente avec Paris.

La tension en Méditerranée orientale autour des ressources en gaz naturel, provoquée par la politique agressive de la Turquie, a fini par convaincre celle-ci des limites de la menace d’utiliser sa puissance maritime pour forcer les autres parties prenantes — Egypte, Israël, Chypre, Grèce — d’accepter sa participation à l’exploitation de la manne énergétique régionale. Aujourd’hui, la Turquie, dans un geste de bonne volonté, appelle l’Egypte à des discussions sur la démarcation de leurs frontières maritimes en Méditerranée orientale. La réponse du Caire est que d’éventuelles négociations avec Ankara ne pourraient être engagées sans la participation du Chypre et de la Grèce, partenaires de l’Egypte dans l’exploitation énergétique du bassin levantin, avec qui elle est liée par deux accords de délimitation des zones économiques exclusives conclus respectivement en février 2003 et août 2020. L’accord égypto-grec stipule que chaque partie signataire doit consulter l’autre avant de signer un accord de délimitation de la frontière maritime avec une tierce partie. C’est la raison pour laquelle, entre autres, la Turquie a entamé en janvier, grâce à la médiation de l’UE, des pourparlers avec Athènes sur le tracé de leurs frontières maritimes, une première depuis 2016.

Enfin, les récentes évolutions en Libye ont poussé la Turquie à repenser sa stratégie régionale et à courtiser l’Egypte, acteur majeur sur la scène libyenne. Depuis l’annonce d’un cessez-le-feu en octobre 2020 suivie par l’élection d’un premier ministre et d’un Conseil présidentiel en février et la formation d’un gouvernement d’unité nationale investi le 10 mars, une dynamique de la paix a été enclenchée. Ces développements appellent Ankara à engager des négociations politiques avec les parties prenantes plutôt qu’à un usage de la force militaire qui avait marqué son intervention dans le conflit libyen depuis janvier 2020. La Turquie estime par conséquent que réserver sa place à la table des négociations sur l’avenir politique de la Libye et sur sa reconstruction, en ayant les meilleures chances de son côté, exige de renouer avec les principaux acteurs sur la scène libyenne avec lesquels elle était en conflit, notamment l’Egypte .


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