Semaine du 17 au 23 avril 2019 - Numéro 1271
La Russie lorgne la Corne de l’Afrique
Hicham Mourad10-04-2019
 
 

A l’instar de plusieurs puissances mondiales qui se sont ruées ces dernières années sur le sud de la mer Rouge et la Corne de l’Afrique, la Russie cherche à prendre pied dans cette zone stratégique du Moyen-Orient et de l’Afrique de l’Est, qui contrôle les voies maritimes entre la région productrice de pétrole dans le Golfe, d’un côté, et l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Asie, de l’autre. Les Etats-Unis et la Chine avaient établi leur base militaire à Djibouti en 2002 et 2017 respectivement, alors que la France, ancienne puissance coloniale, avait déjà sa base depuis l’indépendance de ce pays en 1977.

La volonté russe d’établir sa propre base et de rivaliser ainsi avec les autres grandes puissances présentes dans cette région n’est plus à prouver. En 2014, Moscou avait demandé officiellement à Djibouti d’établir une base militaire sur sa côte bordant le détroit de Bab Al-Mandab. La demande russe a toutefois reçu une fin de non-recevoir, après l’intervention des Etats-Unis. Susan Rice, alors conseillère à la sécurité nationale du président Barack Obama, s’était rendue à Djibouti pour empêcher un accord avec la Russie.

A l’entrée sud de la mer Rouge, le détroit de Bab Al-Mandab, situé entre le Yémen, Djibouti et l’Erythrée, contrôle le passage entre l’océan Indien, le golfe d’Eden et la Méditerranée via le Canal de Suez. Environ 5 millions de barils de brut et de produits pétroliers raffinés transitent chaque jour par cette voie navigable. Cette région de la Corne de l’Afrique a doublé d’importance en raison de plusieurs facteurs: le développement depuis 2008 du phénomène de la piraterie aux larges des côtes somaliennes, menaçant la navigation des navires marchands et des pétroliers; le déclenchement en 2014 de la guerre civile au Yémen, la propagation des groupes terroristes, notamment Al-Qaëda dans la péninsule arabique qui a élu domicile au Yémen, profitant de l’instabilité et du vide politique créés par le conflit armé.

Aujourd’hui, les spéculations vont bon train sur l’endroit que la Russie choisirait pour établir sa base maritime. Moscou semble hésiter entre plusieurs emplacements et peser les pour et les contre de chacun d’eux, au moment où divers pays de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique se précipitent pour décrocher le « trophée ». Car le choix que ferait la Russie en faveur d’un pays déterminé signifierait, non seulement des revenus générés et des infrastructures construites, mais aussi un soutien politique de Moscou au régime en place.

Premier pays dans la course : l’Erythrée. En août 2018, la Russie a annoncé qu’elle construirait dans ce pays une base « logistique » sur la mer Rouge. Sans préciser ni le lieu ni la date de la réalisation du projet, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, s’est contenté d’indiquer, lors d’un entretien avec son homologue érythréen qu’il visait à stimuler les investissements russes en Erythrée dans les secteurs du commerce et des infrastructures.

En janvier dernier, la Russie et le Soudan se sont entendus sur un projet d’accord militaire qui pourrait ouvrir la voie à l’établissement d’une base militaire russe sur la côte soudanaise de la mer Rouge. Le premier ministre russe, Dmitri Medvedev, a approuvé ce projet d’accord visant à faciliter les procédures d’entrée des bâtiments de guerre dans les ports des deux pays. Bien que l’accord ne prévoie pas de construction d’une base militaire russe au Soudan, le président de la commission de la défense, de la sécurité et de l’ordre public au parlement soudanais, Al-Hadi Adam Moussa, a estimé que le Soudan, à l’instar d’autres pays de la région, avait le droit d’autoriser l’établissement d’une base militaire russe sur son territoire. En novembre 2017, lors d’une rencontre avec le président Vladimir Poutine à Sotchi en Russie, son homologue soudanais Omar Hassan Al-Béchir a proposé l’établissement d’une base russe sur la rive soudanaise de la mer Rouge, en contrepartie de l’équipement de l’armée soudanaise d’armes russes, notamment des chasseurs avancés SU-30 et des missiles sol-air. L’armée de l’air soudanaise est principalement composée d’avions de combat russes et la majeure partie de son équipement militaire est fournie traditionnellement par la Russie.

Al-Béchir a également proposé à Poutine que le Soudan soit la porte d’entrée de la Russie vers l’Afrique et invité les entreprises russes à participer au développement de son industrie pétrolière.

Dans ce cadre, le gouvernement soudanais a proposé aux sociétés énergétiques russes plusieurs sites pétroliers ainsi que des champs en cours de développement par d’autres sociétés étrangères. Rosneft, Gazprom, Lukoil et Tatneft ont été parmi les entreprises russes invitées par le gouvernement à exploiter les ressources pétrolières du Soudan.

Enfin, en avril 2018, la Russie avait annoncé son intention de créer une base navale dans le port de Zeila en Somaliland, un Etat autoproclamé mais non reconnu par la communauté internationale. Situé sur le golfe d’Eden et proche de la frontière avec Djibouti, Zeila est à petite distance des bases chinoise et américaine.

Une délégation russe s’était rendue dans la capitale Hargeisa pour discuter avec les responsables du Somaliland la construction de cette base qui accueillerait 1 500 hommes, des navires de guerre et des sous-marins. En échange de l’établissement de la base, Moscou reconnaîtrait le Somaliland et formerait ses forces armées.

Si le projet de la Russie de construire une base militaire dans la Corne de l’Afrique prend corps, elle sera sa première base en Afrique depuis l’époque de la Guerre froide. Elle constituera une avancée majeure dans la matérialisation de l’ambition de Poutine visant à ressusciter la puissance de la marine du temps de l’Union soviétique et recouvrer le rang mondial que celle-ci détenait pendant la Guerre froide.

Prendre pied dans la Corne de l’Afrique permet ainsi à la Russie une projection de sa puissance en Afrique, au Moyen-Orient ainsi que sur les routes stratégiques de navigation entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique du Nord, au moment où elle cherche à assurer sa place dans la course à l’influence et à la prépondérance avec les Etats-Unis et la Chine.



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