Semaine du 15 au 21 mai 2019 - Numéro 1275
Concurrence énergétique en Méditerranée
Hicham Mourad06-03-2019
 
 

La méditerranée orientale n’en finit pas de révéler ses secrets. Jeudi dernier, 28 février, une nouvelle découverte de gisement de gaz naturel, Glaucus-1, a été faite au large de Chypre. Le géant pétrolier et gazier américain, ExxonMobil, a fait cette annonce, précisant qu’il s’agit de la troisième plus grande découverte de gaz naturel au monde pendant les deux dernières années, avec des réserves estimées entre 142 et 227 milliards de m3 (mmc).

La découverte devrait conforter les ambitions de l’Egypte de devenir un pôle énergétique de commercialisation et de réexportation du gaz naturel en Méditerranée orientale. L’Egypte et Chypre ont conclu le 19 septembre dernier un accord pour la construction d’un oléoduc sous-marin reliant le gisement de gaz naturel chypriote Aphrodite (130 mmc) à l’Egypte, où le gaz sera liquéfié dans l’une des deux usines de liquéfaction à Damiette et Edkou, sur la côte méditerranéenne, avant d’être réexporté par cargo en Europe. Ces deux usines ont été pratiquement

fermées depuis 2012 en raison de la stagnation de la production égyptienne de gaz naturel, due au manque d’investissement, et de la réorientation d’une part grandissante de la production vers la consommation domestique. Le nouveau gisement chypriote ainsi qu’un autre, Calypso (226,5 mmc), découvert également au large de Chypre en février 2018, pourraient être à leur tour reliés au gazoduc projeté. Celui-ci bénéficie du soutien de l’Union Européenne (UE), qui sera son premier bénéficiaire, étant donné qu’elle cherche à diversifier ses sources d’énergie et à réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie qui assure le tiers de ses approvisionnements en gaz naturel, dans un contexte de baisse de la production de la mer du Nord, en Europe occidentale. C’est pour cela que l’UE, dont les importations augmenteraient chaque année de 100 mmc d’ici à 2030, a signé avec l’Egypte en avril 2018 un mémorandum d’entente sur un partenariat énergétique, soutenant l’ambition du pays des pharaons à devenir une plateforme énergétique régionale. La création en Egypte, le 14 janvier dernier, du « Forum du gaz de la Méditerranée orientale », avec Le Caire comme siège, est une reconnaissance régionale et européenne de ce nouveau statut. Ce forum regroupe six Etats, entre producteurs et consommateurs : Egypte, Chypre, Israël, Jordanie, Italie et Grèce ainsi que l’Autorité palestinienne. Les récentes découvertes et les prévisions sur les richesses énergétiques en Méditerranée orientale (14 800 mmc de réserves en gaz naturel et 3,5 milliards

de barils de pétrole) ont aiguisé l’appétit des autres producteurs de la région, qui cherchent à profiter au maximum de cette manne gazière. C’est ainsi que Chypre et Israël cherchent à mettre en chantier un projet de construction d’un oléoduc, EastMed pipeline, transportant le gaz naturel des gisements découverts ces dernières années au large des deux pays vers l’Europe, via deux pays consommateurs, la Grèce et l’Italie. Les quatre pays se sont entendus en novembre dernier sur la construction d’un tel gazoduc long de 2 200 km et ont réitéré leur engagement en décembre. Mais le coût très élevé du projet, estimé à 7,4 milliards de dollars, a inhibé les potentiels financiers. Tel-Aviv, par la voix du ministre de l’Energie, Yuval Steinitz, a beau soutenir que la construction du gazoduc réduirait « l’influence arabe en Europe », aucune grande banque ou multinationale pétrolière et gazière n’a jusqu’ici exprimé la volonté de financer le projet. Le peu d’engouement pour le pipeline EastMed provient du fait que l’option égyptienne de réexportation du gaz méditerranéen vers l’Europe reste la moins chère et la plus économique. Le gazoduc Chypre-Egypte coûterait 1 milliard de dollars, une somme bien inférieure à celle nécessaire pour le pipeline EastMed. Israël luimême, chantre de ce dernier, admet les avantages relatifs de l’Egypte en la matière. C’est la raison pour laquelle il a signé en février 2018 un accord pour l’exportation vers l’Egypte de 64 mmc de gaz israélien, sur 10 ans, d’une valeur de 15 milliards de dollars, dont une partie sera réexportée vers

l’Europe. L’acheminement de ce gaz profitera des infrastructures déjà existantes, principalement le gazoduc sous-marin de 90 km de longueur, reliant le port israélien d’Ascalon à celui d’Al-Arich au Sinaï. Il profitera ensuite des deux usines de liquéfaction égyptiennes. La découverte du gisement Glaucus-1 risque cependant d’exacerber la tension entre Chypre et la Turquie, qui s’oppose aux plans de Nicosie d’exploration, d’exploitation et d’exportation du gaz naturel, en raison de la persistance de la division de l’île entre les deux parties grecque et turque, mais aussi à cause de l’ambition avortée d’Ankara — au profit de l’Egypte — de devenir un pôle énergétique en Méditerranée orientale. C’est ce qui explique que la Turquie cherche à multiplier les obstacles devant les projets chypriotes. La Turquie s’est fortement investie pendant les trois dernières années dans la réalisation de son ambition de devenir un hub énergétique régional, en vue d’exporter le gaz naturel en Europe. Elle a ainsi amélioré ses infrastructures gazières à plusieurs niveaux, à travers la mise en service de deux nouvelles unités flottantes de regazéification dans le sud et le nord-ouest du pays ; l’agrandissement du terminal de liquéfaction de Marmara Ereglisi, à l’ouest d’Istanbul, et l’injection d’investissements dans deux installations de stockage de gaz dans la province d’Aksaray, au centre de l’Anatolie, et celle d’Istanbul. Ankara poursuit également la libéralisation de son marché et la réforme de la réglementation

en coopération avec des sociétés pétrolières et gazières privées. Face aux récentes découvertes d’importants gisements de gaz naturel au large de l’Egypte, du Chypre et d’Israël, la Turquie a entamé et prévoit d’accroître les activités d’exploration de gaz et de pétrole au large de ses côtes et de celles de la partie turque de Chypre, dans l’espoir d’entrer en concurrence avec ces producteurs de la Méditerranée orientale. La normalisation des relations entre la Turquie et la Russie s’inscrit dans la stratégie plus large d’Ankara visant à devenir un acteur régional compétitif en matière d’énergie. Le 19 novembre dernier, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, et son homologue russe, Vladimir Poutine, ont assisté à Istanbul à la cérémonie marquant l’achèvement du premier tronçon sous-marin du gazoduc « Turkish Stream » reliant la Russie aux rives européennes de la Turquie. Ce pipeline fait partie des plans de la Turquie visant à devenir un pôle énergétique régional. Mais cette ambition est loin de pouvoir se matérialiser. D’abord, parce que l’Egypte est mieux placée pour le devenir pour les raisons déjà mentionnées. Ensuite, parce que la Turquie souffre de handicaps politiques importants. Elle entretient des relations mauvaises ou tendues avec l’ensemble des protagonistes, Chypre, Israël et l’UE, sans parler de la rupture avec l’Egypte depuis 2013. En conséquence, la Turquie est devenue de plus en plus isolée et ne représente pas une option plausible pour le transport du gaz naturel vers l’Europe .




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