Semaine du 7 au 13 novembre 2018 - Numéro 1249
Réalignements au Moyen-Orient
Hicham Mourad07-11-2018
 
 

Le moyen-orient connaît des réalignements régionaux et internationaux à la faveur de la guerre en Syrie. C’est ainsi qu’un rapprochement politique s’est opéré progressivement entre la Russie, l’Iran et la Turquie. Ce triumvirat très actif en Syrie, connu sous le nom du « trio de Sochi », en référence à leur premier sommet en novembre 2017 dans la célèbre station balnéaire russe, forme aujourd’hui une sorte d’alliance de circonstances autour du conflit syrien.

Malgré leurs divergences sur diverses questions régionales et internationales, y compris en Syrie, Moscou, Téhéran et Ankara ont des priorités qui les poussent à s’en­tendre et/ou à parvenir à des com­promis qui préservent leurs intérêts en Syrie.

D’abord, ces acteurs sont forte­ment impliqués dans le conflit en Syrie à tel point de devenir incon­tournables pour toute recherche d’une solution politique dans ce pays. Les trois pays ont des forces militaires sur le terrain. Alors que Moscou et Téhéran soutiennent militairement le régime de Damas, Ankara est intervenu militairement dans le nord de la Syrie pour délo­ger les forces kurdes syriennes.

Les trois pays, qui se sont beaucoup investis dans le conflit, veulent ainsi se positionner dans la recherche d’un règlement poli­tique, au moment où la guerre semble entrer dans sa phase finale en faveur du régime du président Bachar Al-Assad. Les trois puis­sances ont égale­ment un intérêt majeur à marginali­ser les Etats-Unis du président Donald Trump et à les priver de tout rôle majeur dans l’avenir de la Syrie : elles ont souffert toutes, à des degrés divers certes, des sanc­tions imposées par l’Administration américaine actuelle.

Il était logique d’observer un rapprochement entre la Russie et l’Iran, étant donné qu’ils se sont rangés dès le début du conflit en faveur du régime de Damas, même si leur soutien militaire a suivi une évolution et pris des chemins diffé­rents. L’adhésion tardive de la Turquie, vers la fin 2016, mérite une explication, car Ankara avait dès le déclenchement du soulève­ment populaire en 2011 pris une position extrêmement hostile au régime de Damas, réclamant à cor et à cri le départ de Bachar Al-Assad.

La stratégie de la Turquie en Syrie entrait ainsi en conflit direct avec celles de la Russie et de l’Iran : elle soutenait en armes, en formation et en logistique divers groupes d’opposition armés, notamment l’Armée syrienne libre, mais aussi des milices islamistes.

Ces stratégies opposées ont donné lieu à une grave détériora­tion des rapports russo-turcs, lorsque l’armée turque a abattu en novembre 2015 un bombardier russe dans le nord de la Syrie, fron­talier de la Turquie. Accusant Ankara d’un acte délibéré, Moscou a réagi en imposant des sanctions éco­nomiques à la Turquie.

Cependant, le ferme soutien mili­taire de Moscou et de Téhéran à Damas commençait à produire son effet et l’armée syrienne regagnait petit à petit du terrain face à l’opposition armée, obligeant Ankara à modifier sa position. Désormais, la priorité de la Turquie en Syrie n’est plus le départ d’Assad du pouvoir, un objectif difficilement réalisable à cause du soutien russo-iranien, mais l’endiguement des forces kurdes syriennes concentrées dans le nord.

Alors qu’Ankara se montre de plus en plus ambivalente à l’égard de l’avenir de Bachar Al-Assad, elle tient fermement à en finir avec ce qu’elle appelle les « terroristes kurdes » appartenant aux Forces Démocratiques Syriennes (FDS), qu’elle considère comme un pro­longement du Parti turc des tra­vailleurs du Kurdistan (PKK), déclaré organisation terroriste et combattu depuis des décennies par l’armée turque. Ankara cherche ainsi à tuer dans l’oeuf toute vel­léité indépendantiste des Kurdes syriens, pour les empêcher de faire des émules en Turquie.

Or, fortes du soutien militaire américain, les FDS ont réussi à établir une région autonome de facto dans le Nord syrien, sous le nom de « Fédération démocratique de Syrie du nord ». La politique de Damas y a beaucoup aidé. Le pré­sident Assad a tenu depuis le début du conflit à éviter toute confronta­tion militaire avec les groupes kurdes, ce qui les a renforcés et leur a permis de se constituer en zone autonome dans le Nord à majorité kurde.

Cette politique syrienne délibé­rée a contribué à modifier les prio­rités d’Ankara loin du renversement du président Bachar Al-Assad et en faveur de l’endigue­ment des ambitions nationalistes des Kurdes syriens. C’est ce motif qui a justifié les deux grandes interven­tions militaires turques dans le Nord syrien. D’août 2016 à mars 2017, l’offensive « Bouclier de l’Euphrate », qui s’est terminée par l’occupation de la partie cen­trale du nord syrien, visait à casser la continuité géographique de l’en­tité kurde syrienne. De janvier à mars 2018, l’opération « Rameau d’olivier » a réussi à libérer la région d’Afrine (nord-ouest) de l’emprise des Unités de protection du peuple, le bras armé des FDS qui la détenaient depuis 2012.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a depuis menacé de chas­ser également les FDS de la région de Manjib (nord-est), mais la pré­sence de militaires américains, qui ont promis de « répondre avec agressivité » s’ils sont attaqués, a obligé Ankara de se rétracter.

Cette évolution de la stratégie de la Turquie qui met aujourd’hui l’accent sur la mise en échec des dessins des Kurdes syriens — ce qui l’oppose à la politique améri­caine — l’a rapprochée de l’Iran et de la Russie. En conséquence, la tension turco-russe s’est progressi­vement dissipée.

Ainsi, la Turquie a été associée en décembre 2016 à l’initiative de lancer des négociations de paix sur la Syrie à Astana (capitale du Kazakhstan), dont la première session s’est tenue en janvier 2017.

Cette voie est concurrente de celle de Genève, soutenue par les Occidentaux et l’Onu.

En juin 2017, Moscou lève les sanctions écono­miques imposées à la Turquie depuis 2015.

En décembre de la même année, Ankara, un membre de l’Otan, signe un accord de 2,5 milliards de dollars pour l’achat du système russe de défense antiaérien avancé S-400. Inquiets, les Etats-Unis, qui auraient préféré que la Turquie s’équipe du système américain concurrent « Patriot », ont menacé de suspendre la livraison de chas­seurs F-35 à l’armée turque.



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