Semaine du 14 au 20 novembre 2018 - Numéro 1250
L’Afrique à l’heure de l’intégration ?
Hicham Mourad31-10-2018
 
 

Le Caire accueille du 11 au 17 décembre prochain la première Foire commerciale intra-africaine. Cet événement, coorganisé par l’Union Africaine (UA), la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) et le ministère égyptien du Commerce et de l’Industrie, est le premier en son genre et le rassemblement commercial le plus important en Afrique depuis des décennies.

Sa mission est de réunir les responsables gouvernementaux économiques et commerciaux, les investisseurs et hommes d’affaires ainsi que les institutions concernées (firmes, banques, fonds d’investissement, etc.) des différents pays africains, afin d’instaurer et d’institutionnaliser l’échange d’informations sur les marchés africains et leurs régulations, les produits, les vendeurs et les acheteurs potentiels, d'identifier les opportunités d’investissement et de conclure des affaires. Le but est de promouvoir l’intégration économique, vecteur de développement à moindre coût, à travers l’accroissement des échanges commerciaux entre partenaires africains.

L’Afrique à l’heure de l’intégration  ?
Port de Djibouti

Ces échanges ne dépassent pas les 15% de l’ensemble du commerce extérieur du continent, en comparaison avec 68% en Europe, 51% en Asie, 37% en Amérique du Nord et 20% en Amérique latine. L’objectif est ainsi de faire porter le commerce intra-africain de 170 milliards de dollars en 2014 à 250 milliards en 2021, ou l’équivalent de 22 % du total du commerce extérieur africain.

L’initiative d’organiser la Foire commerciale intra-africaine, qui se tiendra tous les deux ans, est née de l’accord sur la création de la Zone de Libre-Echange Continentale africaine (ZLEC). Signé le 21 mars dernier par 44 Etats, sur les 55 que compte l’UA, lors du sommet extraordinaire de l’organisation tenu à Kigali, capitale du Rwanda, l’accord entrera en vigueur après sa ratification par 22 gouvernements. Il prévoit la levée des tarifs douaniers sur 90% des produits échangés entre pays africains.

Six ans étaient nécessaires pour que le projet de la ZLEC, lancé au 18e Sommet de l’UA en janvier 2012, voie le jour. Il est censé consolider le pouvoir de négociation du continent avec les autres blocs économiques et améliorer les termes d’échange avec le reste du monde. Une deuxième phase de négociations multilatérales a été lancée cette année pour parachever des politiques communes sur l’investissement, la compétitivité et les droits de propriété intellectuelle. Elle devrait se conclure avant le Sommet africain qui se tiendra en janvier2020.

La commission économique des Nations-Unies pour l’Afrique estime que la création de la ZLEC ferait croître le commerce intra-africain de 52% d’ici à 2022. Mais bon nombre d’obstacles structurels se tiennent au travers de la réalisation de cet objectif. Le premier a trait au modèle de développement suivi jusqu’ici par plusieurs pays africains, qui les fait dépendre, dans leurs exportations, d’un ou deux seuls produits de base ou de matières premières. Cet état est souvent hérité de l’ère coloniale et perpétué, parfois, sous de nouvelles formes en introduisant d’autres produits de base, par les accords commerciaux conclus notamment avec l’Occident, comme c’est le cas des accords de partenariat économique avec l’Union européenne. Bon nombre de ces accords que l’Afrique signe avec ses partenaires étrangers ignorent les efforts du continent pour promouvoir le commerce intra-africain. Ainsi, les Occidentaux font pression pour imposer des modèles de libre-échange qui profitent à leurs intérêts, et non pas à ceux de l’Afrique. Cet état affaiblit l’interdépendance économique et commerciale intra-africaine, car il fait que les économies africaines sont essentiellement tournées vers la production et l’exportation de marchandises et matières premières, dont ont besoin les Etats développés, et ne produisent pas, sauf dans peu de cas, celles que cherchent les autres pays africains.

La deuxième raison de la faiblesse du commerce intra-africain se trouve dans la fragilité, mais aussi la complexité de l’architecture économique africaine, composée de 14 communautés économiques régionales. Ces blocs sont souvent créés sur des bases géographiques et visent l’intégration des économies de leurs membres. Ainsi, on a, entre autres, la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE), le Marché commun de l’Afrique de l’Est et de l’Afrique australe (COMESA), la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), la Communauté Economique des Etats de l’Afrique Centrale (CEEAC), la Communauté des Etats sahélo-sahariens (CEN-SAD), l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD). Les prérogatives de ces communautés se chevauchent souvent et de nombreux pays appartiennent à plusieurs blocs, créant parfois des situations inextricables.

Plusieurs Etats membres de ces communautés économiques restent réticents à l’idée de les renforcer et de leur accorder l’autonomie d’action nécessaire, car ils craignent de perdre de leur souveraineté. D’où un manque de volonté politique à mettre en oeuvre les accords conclus et à respecter les obligations qui en découlent. Tout en reconnaissant que les communautés économiques ont fait des avancées dans la réalisation des objectifs régionaux communs, la Banque Africaine de Développement (BAD) estime que « les progrès ont été décevants ». La SADC, qui a créé une zone de libre-échange en 2008, offre un bon exemple de cette réticence, voire de régression dans le respect des engagements pris. Malgré la décision de ce bloc économique, composé de 15 Etats, de supprimer les restrictions commerciales, certains membres n’ont pas éliminé les droits de douane. Dans certains cas, les pays qui avaient aboli les tarifs douaniers les ont rétablis depuis ou introduit des instruments alternatifs tels que les taxes. Ce cas pourrait bien traduire un manque de volonté politique à appliquer les obligations convenues. Il se pourrait aussi que certains Etats membres aient réalisé a posteriori les implications des accords qu’ils ont signés et ne souhaitent plus être liés par ces obligations.

Enfin, l’intégration économique africaine souffre de l’absence et/ou de la faiblesse de ses infrastructures dans tous les secteurs: transport routier et maritime, énergie, information, technologie, etc. A titre d’exemple, le transport routier en Afrique coûte entre 30% et 50% du prix de la marchandise, alors qu’il ne dépasse pas les 8% à 9 % dans les pays développés. Pour surmonter cette difficulté, l’Afrique a besoin d’énormes investissements pour développer, moderniser et entretenir ses infrastructures. La BAD estime que le continent a besoin à cet effet de 40 milliards de dollars d’investissement par an. Le nouveau partenariat pour le développement en Afrique (NEPAD), bras économique de l’UA devenu l’Agence de développement de l’UA en juillet dernier, a mis au point en 2014 un plan sur 30 ans axé sur des projets transfrontaliers régionaux comme la route transsaharienne de 4600 km reliant Alger à Lagos au Nigeria, qui devrait entrer en service avant la fin de cette année.



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