Semaine du 12 au 18 septembre 2018 - Numéro 1241
Biographie d’un roman interdit
Mohamed Salmawy12-09-2018
 
 

Parmi tous les livres et les articles parus à l’occasion de la 12e commémoration du décès de notre grand écrivain Naguib Mahfouz, je n’ai aucun doute que l’ouvrage du journaliste littéraire Mohamad Choeir, intitulé Les Fils de la médina. Parcours du roman interdit et édité chez Al-Aïn, émergera du lot.

La recherche sérieuse de Choeir consacrée à ce roman arabe, incontestablement le plus important, est venue enrichir notre bibliothèque littéraire. Dans un style d’enquête doté d’une profondeur et qui ne manque pas de suspense, Choeir est parti sur les traces du roman, avant même sa gestation, et a suivi toutes les querelles qui l’ont accompagné pendant plus de quatre décennies, depuis sa publication en épisodes à Al-Ahram en 1959 jusqu’à la mort de son auteur en 2006, en passant par la tentative d’assassinat qui l’a visé en 1994. Du fait que Les Fils de la médina a soulevé un tollé dans les cercles culturels, politiques et religieux, son histoire s’est enchevêtrée avec celle de son époque. Une histoire qui aurait sûrement été différente si sa publication était survenue à une autre époque. C’est pourquoi le « biographe » de ce roman a abordé dans son ouvrage la vie politique des années 1960, les opinions politiques de Mahfouz, les positions de l’establishment religieux et des hommes de religion vis-à-vis de ce dernier, ainsi que l’accueil du roman dans les milieux culturels et par les écrivains contemporains.

Paradoxalement, ceux qui se sont exprimés avec le plus de clarté et de franchise ont été les religieux d’Al-Azhar. Leur position — certes erronée — a néanmoins été sans équivoque, alors certains intellectuels sont restés évasifs, lançant parfois des attaques camouflées contre Mahfouz.

Par ailleurs, Choeir, qui s’est basé sur les déclarations du romancier, est allé trop loin en interprétant la position du pouvoir politique. Selon lui, le régime était opposé au roman, mais a choisi de se barricader derrière le communiqué des religieux mécontents. Ainsi, l’initiative de M. Hassan Sabri Al-Kholi (qui a proposé à Mahfouz un débat avec les dignitaires religieux) n’était pas plus qu’une tentative de la part du pouvoir pour empêcher la publication du roman. C’est une interprétation que beaucoup pensent plausible du fait qu’Al-Kholi était, à un moment de sa carrière, le représentant personnel du président de la République. Alors qu’en fait, à cette époque-là, Al-Kholi était directeur de l’Organisme général de l’information. Il a essayé de jouer les intermédiaires entre Mahfouz et les religieux qui rejetaient son roman. Par ailleurs, sa démarche n’était pas préméditée, mais était plutôt le fruit du hasard lorsqu’il rencontra l’écrivain dans l’ascenseur du bâtiment où se trouvaient leurs bureaux.

Mahfouz a accepté de rencontrer les religieux et s’est rendu au bureau d’Al-Kholi au jour et à l’heure prévus, mais aucun de ces derniers n’a eu le courage de venir l’affronter. Ensuite, Al- Kholi a conseillé à Mahfouz de publier ce roman à l’étranger, histoire de ne pas souffler sur les braises. Mahfouz a respecté cet engagement, jusqu’au jour où, trente ans après, j’ai organisé une rencontre chez lui avec l’éditeur Ibrahim Al- Moallem, et les écrivains Ahmad Kamal Aboul- Magd et Sélim Al-Awwa. Ils se sont tous mis d’accord sur la publication en Egypte — pour la première fois — d’une édition du roman préfacé par ces deux écrivains de tendance islamiste. Le livre de Choeir, comme toute oeuvre humaine, n’est pas exempt d’inexactitudes.

J’espère qu’elles seront corrigées dans les prochaines éditions, parce qu’il y en aura. Je note, à titre d’exemple, certaines informations non sourcées, comme celles relatives aux funérailles de Naguib Mahfouz. Ainsi, l’auteur raconte que la dépouille de Mahfouz fut passée au détecteur d’explosifs avant les funérailles militaires auxquelles a assisté le président de la République. Si l’auteur avait pris soin de me citer en tant que source de cette information, il aurait gagné en crédibilité.

Un autre exemple : d’après le livre, le cercueil qui fut porté à la mosquée Al-Hussein était vide. Ce n’est pas vrai. J’étais le seul, avec le fils du réalisateur Tawfiq Saleh, à assister au lavage mortuaire du défunt et à la mise en bière. Ensuite, j’ai accompagné le cercueil à la mosquée, et après la prière, je fus l’un de ceux qui l’on porté à l’épaule jusqu’au corbillard qu’on a suivi jusqu’au lieu des funérailles militaires.

Et comme je connais la source de cette fausse information, j’aurais préféré que l’auteur la citait, laissant le jugement aux lecteurs. Sur le plan littéraire, je pense que le chapitre consacré au roman Le Voleur et les chiens n’a pas de place dans ce livre, bien qu’il représente en soi une bonne recherche. L’unité des idées dans les deux romans ne justifie pas l’inclusion de ce chapitre dans le livre, parce que cette unité se trouve forcément à travers l’ensemble de l’oeuvre du romancier, de tout romancier.

Tout ceci n’enlève rien à la valeur de cet ouvrage qui me fait croire que les maîtres de la critique littéraire, qui nous ont quittés, ont laissé derrière eux des chercheurs sérieux capables de se pencher sur nos classiques littéraires et de les contextualiser comme l’a brillamment fait Mohamad Choeir grâce à un travail d’investigation, de recherche et de documentation. Dans son ouvrage, Choeir nous a proposé une nouvelle méthode critique qu’il a appelée « biographie des oeuvres littéraires ». Il en fera peut-être sa spécialité.


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