Semaine du 14 au 20 novembre 2018 - Numéro 1250
Le monde arabe et la nouvelle guerre froide
Hicham Mourad08-08-2018
 
 

Les Etats-Unis ont lancé contre la Chine une guerre commerciale, qualifiée de la plus importante de l’histoire économique du monde. L’Administration de Donald Trump a imposé des droits de douane de 25 % sur des importations chinoises d’une valeur de 34 milliards de dollars. La Chine a réagi en prenant des mesures similaires. Trump a également menacé d’imposer des tarifs douaniers de 25 % sur des importations chinoises d’une valeur de 200 milliards de dollars. Pékin a promis d’y riposter. En réaction, le locataire de la Maison Blanche est allé jusqu’à promettre d’imposer des douanes sur l’ensemble des importations chinoises, dont la valeur a atteint 505 milliards de dollars l’année dernière. Pour justifier l’imposition de ces tarifs, Washington accuse Pékin de poursuivre des politiques commerciales déloyales qui lui ont permis d’engranger un important excédent commercial avec les Etats-Unis de 375 milliards de dollars.

Quelle que soit la voie qu’empruntera ce différend commercial entre les deux économies les plus puissantes du monde, il relève une question plus profonde : la concurrence pour la domination de l’ordre mondial. Cette rivalité, communément appelée « la nouvelle guerre froide », en référence à celle qui avait régné à l’époque de l’Union soviétique, s’est engagée progressivement depuis le début des années 2000 entre les Etats-Unis, d’une part, et la Chine, ainsi que la Russie, d’autre part ; toutes deux opposées à l’hégémonie américaine. Elle a pris des formes politiques, économiques et militaires diverses. Ainsi, le conflit commercial entre les Etats-Unis et la Chine n’est qu’une manifestation de cette lutte pour la domination du monde, que Washington a déclenchée pour limiter la capacité de l’économie chinoise à devancer son homologue américaine, ou au moins retarder l’échéance de cette suprématie. L’économie de la Chine, classée deuxième après l’économie américaine, deviendrait la plus puissante du monde d’ici 2030. Cette puissance économique se répercutera immanquablement sur la force militaire de la Chine et son influence politique mondiale.

Il n’est donc pas étonnant que Trump ait annoncé que la Chine, ainsi que la Russie, sont devenues les rivales des Etats-Unis au niveau mondial. La « Stratégie de sécurité nationale » américaine, annoncée en décembre dernier par le département de la Défense, a confirmé que la Chine et la Russie sont devenues les adversaires de la puissance et de l’influence des Etats-Unis et travaillent contre leurs intérêts dans le monde. En janvier dernier, le secrétaire à la Défense, James Matisse, a souligné que la concurrence avec les grandes puissances dans le monde, et non la lutte contre le terrorisme, était la priorité de Washington. Ceci explique le déclin relatif de l’intérêt des Etats-Unis pour le monde arabe et leur politique évitant toute implication majeure dans ses conflits. Ce retrait relatif de la région n’est toutefois pas nouveau. Il remonte à l’époque du président Barack Obama, dont la priorité absolue dans le monde arabe était le retrait d’Iraq. Il a également évité toute intervention militaire dans le conflit syrien. Trump a suivi. Mais la menace croissante du terrorisme dans le monde arabe, avec l’expansion de Daech et son contrôle de vastes territoires en Iraq et en Syrie, a forcé Washington à modifier temporairement ses plans pour faire face à cette situation inattendue. Après la récente défaite de Daech, grâce à la participation de nombreux pays de la région et du monde, les Etats-Unis se sont recentrés sur la plus importante menace à leur hégémonie dans le monde venant de la Chine et de la Russie.

Le Pentagone était en partie à l’origine de la désignation de ces dernières comme principales rivales. Le complexe militaro-industriel américain s’accommodait bien de la première guerre froide, car la lutte contre le communisme signifiait l’achat de gros matériels de guerre. Les Etats-Unis ont dépensé des milliards de dollars dans la guerre contre le terrorisme, mais cette guerre n’a pas nécessité le type d’armes lourdes qui serait utilisé dans un éventuel conflit avec les armées régulières de grandes puissances.

Malgré son désir de rapprochement avec Moscou, Trump a été contraint par le Congrès, l’armée et les services de renseignement, de prendre position contre les défis posés par la politique de la Russie aux intérêts américains, notamment son ingérence présumée dans la présidentielle américaine de 2016, son annexion de la Crimée en 2014 et son intervention militaire en Syrie dès septembre 2015. En mars, Trump a annoncé des sanctions contre la Russie, prévues dans un projet de loi que le président avait promulgué à contrecoeur en août dernier après son adoption quasi unanime par les deux chambres du Congrès.

La nouvelle guerre froide russo-américaine a marqué de son empreinte le monde arabe, en particulier le conflit syrien. Echaudé par les pertes de ses alliés en Iraq, lors de l’invasion américaine en 2003, et en Libye, avec l’offensive militaire occidentale en 2011, Moscou n’a pas l’intention de perdre son allié Bachar Al-Assad. Ceci explique l’intervention militaire russe en faveur du régime syrien lorsque ce dernier vacillait face aux assauts de l’opposition, soutenue par l’Occident. L’intervention a changé l’équilibre des forces en faveur de Damas, créant une nouvelle réalité géopolitique régionale.

En conséquence, et comme cela avait été le cas pendant la première guerre froide, le conflit en Syrie est devenu une guerre par procuration entre l’Occident et la Russie avec la participation d’autres acteurs régionaux proches de l’une ou l’autre des deux parties. Le dialogue diplomatique entre Moscou et Washington a été réduit à la communication et la coordination militaire pour éviter une confrontation directe. Au lieu d’une diplomatie ouvrant la voie à un règlement politique, ce sont les militaires américains et russes qui se sont chargés de coordonner la désescalade dans les zones convenues en Syrie. L’hostilité politique a ainsi entraîné un vide dans le volet politique qui a été partiellement comblé par la communication militaire.

Dans un sens, comme lors de la première guerre froide, la confrontation entre Washington et Moscou en Syrie est un moyen de déplacer leur rivalité loin de la scène européenne et d’éviter ainsi un affrontement militaire en Europe qui pourrait être provoqué par des foyers de tension, comme la crise en Ukraine et l’élargissement de l’Otan aux frontières occidentales de la Russie.


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