Semaine du 15 au 21 novembre 2017 - Numéro 1200
Où est notre jardin de lotus ?
Mohamed Salmawy12-07-2017
 
 

Celui, qui voit la laideur et le désordre qui règnent dans nos rues et nos villes, croirait que nous sommes un peuple insensible à la beauté, un peuple qui ignore son histoire et sa civilisation. Qu’il s’agisse de notre histoire lointaine ou contemporaine, nos ancêtres nous ont légué des splendeurs sans égal. L’architecture du centre-ville du Caire, qui n’a pas encore un siècle, n’est pas moins splendide que les temples du Karnak ou de Hatchepsout, qui eux sont vieux de plu­sieurs millénaires. De même que les peintures du pionnier de l’art moderne Mahmoud Saïd, qui ne sont en rien inférieures au buste de Néfertiti ou à la statue de Ka-Aper, le célèbre Cheikh Al-Balad.

La réalité est que les Egyptiens apprécient l’art et la beauté et se soucient de la préservation de leur patrimoine, c’est pourquoi je n’ai pas été surpris par le nombre de messages et d’appels téléphoniques que j’ai reçus de la part de lec­teurs qui réagissaient à mon récent article, où j’ai appelé à la protection du Musée de l’agricul­ture contre les projets lamentables annoncés par le ministère de l’Agriculture. Celui-ci entend « exploiter » les terrains aux alentours de son siège dans le quartier de Doqqi, et qui s’étendent sur une trentaine de feddans, en y construisant des espaces de shopping, des centres de loisirs et d’attraction, des restaurants et des parkings, au mépris de la valeur historique de ce musée (qui fut lors de sa construction le premier du genre à l’échelle mondiale), et au mépris de l’espace vert qui l’entoure.

Cet espace était dans le temps le parc du palais de la princesse Fatma, fille du khédive Ismaïl, qu’elle a légué pour la construction d’un musée destiné à relater l’histoire du plus ancien pays agricole. Dans mon précédent article, j’ai appelé le ministère de l’Agriculture à garder cette éten­due de verdure et à ne pas la transformer en blocs de béton. J’ai même proposé d’y aménager de petits jardins réservés à la culture de plantes en voie de disparition, notamment le lotus, cette plante égyptienne par excellence qu’on ne voit plus dans nos jardins, peu nombreux eux aussi, et qui reculent face à l’empiètement urbain encouragé par le gouvernement.

Parmi ceux qui se sont empressés de m’appe­ler, je cite Mme Samia Zeitoun, qui fait un travail remarquable avec un groupe d’amis pour préser­ver les espaces verts du quartier de Maadi. Elle m’a appris qu’au sein du Club Maadi se trouvait l’un des rares jardins de lotus. Une association privée, créée par un groupe d’étrangers égypto­philes, a aménagé un autre jardin de culture de lotus tout près du club, dont Mme Zeitoun m’a envoyé de magnifiques photos illustrant cette fleur majestueuse qui portait sur ses feuilles les temples pharaoniques du haut des chapiteaux de leurs colonnes.

Cela m’a rappelé le célèbre jardin de fleurs sur lequel donne le bureau ovale dans l’aile ouest de la Maison Blanche. C’est dans ce jardin que le président américain accueille ses invités dans les occasions spéciales. Ce jardin a été construit en 1902 dans le style du XVIIIe siècle à l’initiative de l’épouse du président Franklin Roosevelt. Il fut élargi au temps du président Kennedy pour deve­nir l’endroit de prédilection pour les événements importants. C’est dans ce jardin que le président Anouar Al-Sadate et le premier ministre israélien, Menahem Begin, ont signé les accords de paix égypto-israéliens le 26 mars 1979 en présence du président américain Jimmy Carter.

Pourquoi n’avons-nous pas de jardins de lotus dans les bâtiments officiels pour y organiser de grandes occasions ? C’est grâce à ce beau sym­bole que nous pouvons évoquer devant nos invités la grandeur de notre histoire et la finesse de notre vieille civilisation. Pourquoi le minis­tère de l’Agriculture ne construit-il pas un joli lac au milieu des jardins du Musée de l’agricul­ture pour laisser fleurir cette fine plante au bon­heur des visiteurs ?

Le Musée de l’agriculture, comme je l’ai expliqué dans un premier article, est en effet un complexe de sept musées dont chacun dispose de son bâtiment au sein du parc. Ces bâtiments sont construits selon le style art-déco, en vogue au début du siècle dernier.

Dans un appel téléphonique que j’ai reçu le jour même de la parution de mon article, Mme Chéruette Chafeï, experte en art, m’a expliqué que le musée qui abrite les oeuvres d’art illus­trant le paysage agricole égyptien était l’un des plus beaux musées qu’elle ait jamais visités. Y sont exposées des oeuvres d’artistes de renom­mée mondiale, ainsi que des peintures d’artistes égyptiens contemporains comme Mahmoud Saïd et Ragheb Ayyad entre autres. La récolte du coton, la culture de la canne à sucre, la vie quo­tidienne des paysans et les paysages de la cam­pagne égyptienne en sont les principaux thèmes.

Il y a deux mois, lors d’une vente aux enchères organisée par la maison Christie’s à Dubaï et à laquelle j’ai assisté, une peinture de Mahmoud Saïd a été proposée à hauteur de plusieurs mil­lions … Si je me souviens bien, il y avait plu­sieurs peintures de Mahmoud Saïd au Musée des collections personnelles dépendant du musée de l’agriculture. Elles auraient été transportées à l’étage supérieur à cause des travaux de restau­ration. Mais j’ignore comment elles sont conser­vées, si les règles de conservation des peintures à l’huile ont été respectées, ou si des experts du ministère de la Culture ont été sollicités pour s’en occuper.

Le Comité national égyptien a désapprouvé le projet qui prévoit la construction sur les espaces verts aux alentours du Musée de l’agriculture. Le président du comité, Khaled Azab, a rappelé que l’article 45 de la Constitution criminalise l’empiètement sur les espaces verts, et a fortiori, s’il s’agit de parcs patrimoniaux. Il a également salué le fait que le président Sissi préside lui-même le conseil du Grand Musée égyptien, ce qui indique l’intérêt que l’Etat accorde aux musées, rendant du coup contradictoire le com­portement du ministère de l’Agriculture. M. Azab a enfin demandé de placer le Musée de l’agriculture sous l’autorité du ministère des Antiquités ou celui de la Culture, ou sa conver­sion en fondation gérée par un conseil.

Arrêtez la destruction de notre patrimoine. Arrêtez la destruction de tout ce qui fait la beauté de la vie. Ne savez-vous pas, messieurs, que la laideur alimente le terrorisme et que la beauté est l’antithèse du fanatisme ?.




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