Semaine du 13 au 19 juin 2018 - Numéro 1229
Le catalogue authentique de Mahmoud Saïd verra-t-il le jour en Egypte ?
Mohamed Salmawy29-03-2017
 
 

L’événement le plus important cette année dans le monde des arts plastiques est sans doute l’apparition de la pre­mière encyclopédie réunissant exclusi­vement l’oeuvre complète de l’un des pionniers de cet art, Mahmoud Saïd (1898-1964). J’ai eu le plaisir d’assister à Dubaï à la célébration de la sortie de cette encyclopédie — qui est incontesta­blement la première du genre au Moyen-Orient — et de la présenter au public avec un nombre d’experts parmi lesquels ses deux auteurs, l’experte en art française, Valérie Didier Huss, et le spécialiste de l’art égyptien, Dr Hossam Rachwan.

D’habitude, tout grand artiste possède un « catalogue raisonné » sur l’ensemble de son oeuvre servant de référence au cas où son travail serait évalué ou deviendrait sujet à une authenti­fication. Au départ, le terme catalogue raisonné était traduit de manière incorrecte dans la langue arabe, ainsi que les autres langues étrangères. Jusqu’à ce que le critique cinématographique de renom Samir Farid ait utilisé dans un récent article, paru dans le quotidien libéral Al-Masri Al-Youm, une traduction qui est la plus correcte et qui a pris en considération ce que véhicule le terme. Samir Farid a parlé d’un catalogue authen­tique considérant qu’un tel travail scrute en détail, selon des méthodes scientifiques, l’oeuvre d’un écrivain donné. Ce genre de travail n’est pas courant en Egypte.

En effet, l’absence de documentation des oeuvres des grands écrivains est une vraie menace sur le patrimoine artistique de tout un peuple. Une telle carence nous empêchera également d’évaluer, sur des bases scientifiques, les travaux de nos artistes et intellectuels. Sinon, notre vision risque d’être déficiente et incomplète car dépour­vue de nombreux aspects. En outre, le manque d’informations ouvre grande la porte à la falsifi­cation.

Malgré le bilan important des arts plastiques modernes en Egypte qui remonte au début du XXe siècle, la documentation de cette énorme production n’a jamais eu lieu. D’où notre besoin d’adopter le concept même de cette encyclopédie et de le propager vu son importance pour notre patrimoine.

Les arts plastiques en Egypte ont des origines anciennes et ont inspiré un bon nombre d’artistes occidentaux tels que Gauguin et Picasso. Habituellement, on renvoie la naissance de ce mouvement à 1908, l’année de la fondation de l’école des beaux-arts au Caire. Mahmoud Mokhtar (1898-1934) a eu le mérite de faire ressusciter la sculpture égyptienne moderne en s’inspirant de la sculpture des Egyptiens Anciens. Quant à Mahmoud Saïd Al-Qadi qui appartenait à la famille royale et qui a quitté son travail dans les tribunaux pour s’adonner à l’art, il avait commencé à se chercher un style en empruntant des traits aux écoles occidentales en vogue à l’époque, notamment le mouvement impressionniste. Bien qu’il ait excellé dans ce parcours, il s’est orienté plus tard vers une école reflétant « l’égyptianité » qu’il a adorée et qu’il a décidé d’éterniser dans ses oeuvres à travers des personnages émanant des couches popu­laires. Il a, selon toute vraisemblance, aimé jusqu’à la moelle son fleuve éternel, son cadre rural, son désert et a réussi à se ressourcer de leurs beautés cachées. Al-Qadi a répertorié toute sa production de tableaux qu’il a peints avec minutie et qui ont servi de base à cette encyclo­pédie publiée par la maison d’édition italienne Skira spécialisée dans ces ouvrages artistiques.

Mahmoud Rachwan et Valérie Didier, en foui­nant sur les tableaux signés Mahmoud Saïd Al-Qadi, recherchaient tous les menus détails pour les documenter. La documentation a duré 5 ans et l’encyclopédie est composée de 1 000 pages en couleur divisées en deux tomes. Le premier, de 600 pages, comprend 382 tableaux en couleur, alors que le deuxième renferme 410 dessins et 238 documents se rapportant aux tableaux, et ses pages dépassent les 300. Pendant la documentation, certains tableaux non connus étaient mentionnés dans les registres de l’artiste, mais il a été impossible de les découvrir. D’autres tableaux ont porté la signature dont un se trou­vait dans le musée portant son nom à Alexandrie, mais il s’est avéré qu’ils ne lui appartenaient pas.

Valérie Huss a été surprise de recevoir un coup de téléphone du petit-fils du roi Farouq qui avait des liens de parenté avec Mahmoud Saïd pour l’informer qu’il possédait quelques-uns de ses tableaux. Dr Hossam Rachwan a également reçu un appel téléphonique du Canada d’un émigré égyptien disant qu’il avait en sa possession un des tableaux rares méconnus de tout le monde. Quant à moi, j’ai trouvé au siège de l’ambassade d’Egypte à Stockholm une pièce originale du tableau intitulé Al-Madina à propos de laquelle les deux auteurs de l’encyclopédie ne savaient rien. Après des contacts avec le ministère des Affaires étrangères, le tableau avait été authenti­fié et illustré dans le livre.

L’Encyclopédie raisonnée de Mahmoud Saïd est sans doute une affirmation de la présence de la « force douce » de l’Egypte. Certes, nombreux ont été ceux qui nous ont devancés à authentifier les travaux d’un des grands noms des arts plas­tiques égyptiens. A commencer par la salle Christies, qui a reconnu l’avant-gardisme de Mahmoud Saïd en décidant de superviser cette encyclopédie de valeur, ainsi que la maison de renommée mondiale Skira spécialisée dans les livres artistiques qui a décidé de publier le cata­logue. Tous nos remerciements à Dubaï qui a décidé de célébrer cette oeuvre. Reste au Centre national de la traduction de jouer son rôle et de publier une copie arabe de l’encyclopédie à un prix abordable pour qu’elle soit à la portée de tous, la copie originale se vendant à 400 euros, soit près de 8 000 L.E. J’espère aussi que le ser­vice des douanes à Alexandrie débloquera les copies qu’il détient pour des raisons purement bureaucratiques vétustes. Je souhaite que l’on puisse lancer le livre, tel que prévu le 8 avril prochain pour éterniser la mémoire de Mahmoud Saïd, cet artiste qui a tant adoré l’Egypte et pour laquelle il a consacré ses chefs-d’oeuvre artis­tiques, et qui a donné tout son prestige à l’art égyptien moderne .



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