Semaine du 7 au 13 novembre 2018 - Numéro 1249
La formidable épopée du Canal de Suez
  Invité du colloque international Les Imaginaires du Canal de Suez, organisé par le département de langue et de littérature françaises de l'Université du Caire, l'écrivain Robert Solé a donné une conférence sur l'histoire du canal. En voici un extrait.
La formidable épopée du Canal de Suez
07-11-2018

« Le Canal de Suez n’a pas attendu son inauguration, en 1869, pour inspirer des phrases grandiloquentes. Faut-il s’en étonner ? Pour une fois, l’adjectif pharaonique, qu’on a tendance à employer à tort et à travers, était justifié. Et tous les événements qui ont suivi, spectaculaires ou dramatiques, ont souligné, si besoin était, l’importance stratégique de cette voie d’eau, entre deux mers et trois continents. Il a fallu, comme vous le savez, beaucoup d’audace et de détermination, beaucoup de souffrances aussi, pour créer, au milieu du dix-neuvième siècle, un canal navigable de 160 km dans le désert. Etant invité à intervenir le premier, je me permettrais d’introduire simplement le sujet, avec le point de vue qui est le mien : celui d’un journaliste, d’un romancier et d’un essayiste qui, depuis des années, s’est inspiré essentiellement de sources françaises. Sachant que la discussion qui suivra et surtout les différentes communications qu’on entendra au cours de ce colloque viendront compléter ce survol, le préciser ou le rectifier ».

Robert Solé passe en revue, et à travers le dix-neuvième siècle, le rêve de relier la mer Rouge à la Méditerranée : une telle liaison éviterait aux navires de contourner l’Afrique et réduirait de moitié la distance entre Londres et Bombay.

Il y avait des tentatives du temps des pharaons d’abord, puis, sous les Perses et les Ptolémées et, enfin, au début de la conquête arabe.

C’est Bonaparte, occupant l’Egypte en 1798, qui, le premier, va étudier le percement d’un canal moderne. Une trentaine d’années plus tard, en 1832, un jeune diplomate français, Ferdinand de Lesseps, arrive en Egypte pour y occuper le poste de vice-consul.

Il est fasciné par l’idée d’un canal reliant les deux mers. En 1833, les Saint-Simoniens arrivent en Egypte, avec les idées du comte Saint-Simon, lequel professait des idées socialistes, fondées sur le développement de l’industrie et le pacifisme. Leur projet du percement du canal fut refusé par le wali d’Egypte, Mohammed Ali, qui n’en voit pas la nécessité et pense qu’il allait compliquer ses relations avec le sultan, son suzerain.

Solé a dit : C’est en 1854 que Ferdinand de Lesseps va concrétiser le rêve. Parce qu’il arrive au bon moment et choisit la bonne méthode. Après avoir été consul en Egypte, il a exercé d’autres tâches diplomatiques avec succès. Mais il a eu des ennuis, a quitté la carrière et n’est plus qu’un diplomate au chômage, retiré dans ses terres.

En 1854, il apprend que le prince Saïd pacha a accédé au pouvoir en Egypte. Saïd, qu’il a connu adolescent, le considère comme un ami. Raison suffisante pour prendre le premier bateau et lui demander une audience. Le nouveau maître de l’Egypte l’invite à le rejoindre dans le désert où il dirige des manœuvres de son armée.

Ferdinand de Lesseps est un excellent cavalier, qui va se faire bien voir des généraux présents.

Mais ceux-ci ouvriront des yeux ronds quand le Français leur exposera son projet. Un projet dont il saura convaincre Saïd pacha, en lui disant ceci : « Les noms des souverains égyptiens qui ont élevé les pyramides, ces monuments de l’orgueil humain, restent ignorés.

Le nom du prince qui a ouvert le grand canal maritime sera béni de siècle en siècle jusqu’à la postérité la plus reculée ».

Saïd pacha est conquis par l’idée.

Le Canal de Suez peut lui permettre de commencer son règne par une entreprise pharaonique. Et les deux hommes se mettent d’accord. Ils décident, ensemble, de changer la carte du monde.

Ils ne pèsent pourtant pas bien lourd l’un et l’autre : ni ingénieur ni financier, Lesseps est un diplomate sur la touche, tandis que Saïd n’est qu’un vassal du sultan de Constantinople, puisque l’Egypte n’est officiellement qu’une province de l’Empire ottoman.

Le canal sera entrepris à l’initiative d’une compagnie internationale d’actionnaires, sous la seule autorité du gouvernement égyptien. On ne cherchera pas l’accord préalable des grandes puissances européennes.

On ne cherchera pas non plus celui des autorités ottomanes, qui seront mises devant le fait accompli.

Le projet se heurte immédiatement à l’opposition de la Sublime Porte : elle ne veut pas d’un tel fossé, d’une telle saignée au sein de l’empire. Ce canal risquerait, à la fois, de rendre l’Egypte plus indépendante, d’installer une colonie française dans l’isthme de Suez et de mécontenter l’Angleterre.

L’Angleterre ne tarde d’ailleurs pas, de son côté, de dénoncer haut et fort le projet de Ferdinand de Lesseps, en développant un raisonnement spécieux.

Techniquement, dit-on à Londres, le canal est irréalisable, en raison de la difficulté de navigation aux deux entrées envisagées, sur la mer Rouge et la Méditerranée. Même si ce canal était réalisé, son existence serait menacée par les dépôts de sable et des sommes énormes devraient être consacrées à son entretien. Et puisque ce canal ne serait pas rentable, ce n’est donc qu’une opération politique dirigée contre l’Angleterre pour lui ravir la route des Indes et faire de l’Egypte une colonie française …

Saïd pacha et Ferdinand de Lesseps choisissent d’ignorer ces obstacles. Ils ne peuvent même pas compter sur l’appui ouvert de Napoléon III qui craint de mécontenter les Anglais. Ils feront le canal tout seuls.

Une oeuvre pharaonique

Encore faut-il financer l’entreprise, trouver des actionnaires, et ce n’est pas simple. Une souscription est ouverte. Ferdinand de Lesseps prend son bâton de pèlerin pour aller plaider sa cause dans les principales capitales européennes.

Il n’est pas facile de convaincre des porteurs de capitaux d’investir dans le sable, pour un projet hypothétique.

Un projet dont des ingénieurs de renom, comme Stephenson, affirment qu’il est techniquement irréalisable. D’ailleurs, ce canal ne peut convenir qu’à des navires à moteur. Or, pour le moment, 95 % de la marine anglaise et française est une marine à voile.

La souscription ouverte pour fonder la Compagnie universelle du Canal de Suez donne des résultats décevants. Il y aura 21 000 souscripteurs, français en majorité.

L’argent recueilli ne peut pas suffire à financer les travaux. Pour mettre en place la compagnie, de Lesseps force alors la main à Saïd pacha, qui se voit contraint d’acquérir 44 % du capital. Ce qui aura pour effet d’alourdir dangereusement la dette égyptienne.

Le premier coup de pioche doit être donné le 25 avril 1859.

Avant de se rendre sur place, de Lesseps offre un « banquet d’adieu » à tous les employés de la compagnie dans un grand restaurant parisien.

On porte des toasts à l’empereur, à l’impératrice Eugénie et au prince Jérôme. Un certain Duchenoud demande la parole. Il déclame un poème de sa composition, à la gloire du président de Lesseps.

Toi qui pendant dix ans as mûri dans ton sein

Le plan de cette oeuvre si belle ;

Toi dont l’infatigable zèle

Appelle le succès sur ce vaste dessein,

Accomplis ta tâche immortelle …

Il faut croire qu’une œuvre pharaonique appelle nécessairemendes phrases grandiloquentes…

Et les travaux commencent.

La formidable épopée du Canal de Suez

Il faut beaucoup d’audace et de volonté pour créer un port sur la Méditerranée, dans une zone aride, balayée par les vents. Le creusement du canal suppose aussi une maind’œuvre abondante. On va recourir à la corvée, pratiquée en Egypte depuis des siècles, c’est-à-dire à la mobilisation forcée de milliers de paysans, arrachés à leurs terres pour entreprendre des travaux d’intérêt public. Ils travaillent dans des conditions très difficiles, avec des pelles, des pioches, sous une chaleur accablante.

Pendant ce temps, à Paris, l’Académie française organise un concours de poésie consacré au Canal de Suez.

Une médaille d’or de 2 000 francs doit être remise au lauréat. 68 candidats, dont 4 femmes, se présentent, pour la plupart avec des poèmes assez médiocres. L’Académie ne va en retenir que trois. Le lauréat, Henri de Bornier, futur académicien, s’est beaucoup documenté. Son très long poème célèbre la rencontre des deux mers.

Au travail ! Au travail !

Et qu’avant six années

Se rencontrent ici les deux mers étonnées

— D’où viens-tu?, dit un flot heurtant un flot nouveau

— Moi, je viens de Suez.

— Moi, je viens de Péluse.

Et, sans qu’il soit besoin de levée ou d’écluse,

Ils fraterniseront sous le même niveau !

Parti d’une histoire compliquée de calife, au Moyen Age, qui aurait transformé le canal antique en fossé fétide et noir, le poète finit par lancer un grand cocorico :

Au travail ! Ouvriers, que notre France envoie

Tracez, pour l’univers, cette nouvelle voie !

Vos pères, les héros, sont venus jusqu’ici ;

Soyez fermes comme eux et comme eux intrépides,

Comme eux, vous combattez au pied des pyramides,

Et les quatre mille ans vous contemplent aussi !

Les soupçons d’Ismaïl et de Nubar pacha

Saïd meurt en 1863 et Ismaïl lui succède. Il s’oppose à la corvée. Faut-il y voir un geste en direction de la Porte, qui n’a toujours pas ratifié l’entreprise ? Une bonne manière faite à la Grande-Bretagne ? Ou l’embarras provoqué par cette mobilisation de milliers de bras, détournés de l’agriculture, et notamment des propriétés vice-royales ? Ismaïl invoque des raisons humanitaires, pas très convaincantes, quand on sait comment il utilise la corvée sur ses propres terres. A Ferdinand de Lesseps, président de la Compagnie, il a lancé une jolie formule : « Personne n’est plus canaliste que moi, mais je veux que le canal soit à l’Egypte, et non l’Egypte au canal ».

Le ministre des Affaires étrangères, l’Arménien Nubar pacha, a fait de l’abolition de la corvée son cheval de bataille. Ayant réclamé sans succès une renégociation des accords conclus avec la Compagnie, il se rend à Paris et assigne celle-ci en justice. L’affaire s’envenime et commence à menacer les bonnes relations franco-égyptiennes. Une médiation est demandée à Napoléon III, qui n’est sans doute pas le mieux placé pour trancher un conflit francoégyptien ... Après avoir réuni une commission d’études, l’empereur rend sa sentence le 6 juillet 1864. La Compagnie est invitée à renoncer aux contingents de travailleurs et à rétrocéder à l’Egypte le canal d’eau douce qui a été creusé pour entreprendre les travaux, ainsi que 60 000 hectares de terrains en partie irrigués. En compensation, elle recevra la somme colossale de 84 millions de francs. Ce qui va encore alourdir la dette égyptienne.

Mais l’arbitrage impérial donne à l’entreprise une caution officielle, qui va lui permettre d’obtenir enfin l’accord des autorités ottomanes. Combien de victimes la corvée a-t-elle fait ? Combien de malheureux paysans sont morts à la tâche ? Très peu, selon les chiffres de la Compagnie. Des milliers, des dizaines de milliers, ont appris sur les bancs de l’école des générations d’Egyptiens. Ce n’est pas vraiment le sujet de ce colloque, mais si des historiens pouvaient nous éclairer sur cette controverse, ce ne serait pas inutile …

La corvée est donc supprimée. On va désormais utiliser d’énormes machines à vapeur, encore peu utilisées dans les travaux publics, des machines spécialement conçues pour ces travaux inédits dans le désert. Et on va faire appel à des ouvriers étrangers, recrutés dans plusieurs pays de la Méditerranée.

À Paris, on célèbre avec lyrisme « le génie français », dans tous les sens du mot, à une époque où la Science, le Progrès et l’Industrie portent des majuscules. Le 1er août 1866, décrivant les machines à ses actionnaires, Lesseps déclare : « Figurez-vousune fois et demie la longueur de la colonne Vendôme [...] formant au milieu du canal comme un pont volant. Les dragues pourvues de cet appareil ne déversent pas les déblais, comme le font les dragues ordinaires, dans des bateaux qui viennent les accoster. Elles amènent d’un seul jet les déblais directement sur les berges, et cela à des distances de 60 à 70 mètres. » Et le président de la Compagnie précise sous les applaudissements : « De Port-Saïd à Suez, le canal maritime est attaqué sur toute la ligne, à toute profondeur, à toute largeur. »

Ismaïl pacha va encoredépenser de l’argent en obtenant deux choses de la Sublime Porte : un titre de khédive et le gouvernorat de l’Égypte pour ses descendants en ligne directe.

C’est un prince européanisé, à qui on attribue phrase étonnante : « Mon pays n’est plus en Afrique. Nous faisons partie de l’Europe. »

Il est reçu en chef d’État à Paris à l’occasion de l’Exposition universelle de 1867. Le pavillon égyptien est l’un des plus visités, avec un temple pharaonique, unsalon arabe, un souk populaire et une maquette géante du canal, commentée par Ferdinand de Lesseps en personne.

Le khédive pense à l’inauguration du canal, qui doit être, deux ans plus tard, l’apogée de son règne. Il veut en faire un événement mondial et montrer à ses visiteurs que Le Caire n’a rien à envier aux capitales européennes.

Admirant les transformations que le baron Haussmann a opérées à Paris, il veut s’en inspirer. Et, pour cela, embauche des urbanistes et des architectes.

On va transformer les vingt-six hectares de l’Ezbekeya en parc à la parisienne, ceinturé de hautes grilles, avec un lac, une rivière, une cascade, une grotte, un belvédère, un pavillon de photographie, un débit de liqueurs et de sirops, un kiosque de tir pour amateurs, des chevaux de bois… On va créer non loin du Nil un quartier de type européen portant le nom du khédive, l’Ismaïlia, avecdes avenues ombragées, qui convergeront vers des places rondes ou octogonales.

Un opéra est construit. Et, pour l’inaugurer, Ismaïl a demandé à son égyptologue en chef, le Français Auguste Mariette, de concevoir un opéra égyptisant. Mariette se met au travail, imagine un drame, dessine des costumes et des décors. Le livret de Aida sera établi à Paris par un spécialiste puis confié à Verdi. Aïda ne sera pas prêt à temps, et c’est une autre œuvre de Verdi, Rigoletto, qui sera jouée au Caire pour l’inauguration du canal…

La voie d’eau est inaugurée, en effet, après diverses péripéties, le 17 novembre 1869, en présence de l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III, de l’empereur François-Joseph d’Autriche et d’un millier d’invités de nombreux pays. Ismaïl pacha a voulu en faire un événement mondial.

Les invités sont du khédive sont arrivés en Égypte, équipés pour la plupart comme pour une expédition équatoriale. Théophile Gautier ne se prive pas d’ironiser sur les coiffures de ses compagnons de voyage, protégés du soleil par – je cite « des casques à double fond en toile blanche, ouatée et piquée, avec un quartier se rabattant sur la nuque comme les mailles des anciens casques sarrasins, une visière en abat-jour doublée de vert, et de chaque côté de la tête deux petits trous pour la circulation de l’air ». Mais il ne fera pas partie des 120 privilégiés qui visiteront la Haute-Égypte avec Auguste Mariette comme guide, et il ne verra même pas l’isthme de Suez : une vilaine chute dans le bateau lui a valu une fracture du bras. Condamné à l’immobilité, c’est de la terrasse de l’hôtel Shepheard’s, au Caire, qu’il découvrira l’Égypte…

Le 16 novembre, quatre-vingts navires de toutes nationalités se trouvent dans la rade de Port-Saïd, où le navire d’Eugéniefait une entrée triomphale, sous des salves d’artillerie. Dan l’après-midi est célébrée une cérémonie religieuse inédite, à la fois chrétienne et musulmane. Si l’ouléma présent se montre rapide et discret, Mgr Bauer, aumônier des Tuileries, prédicateur mondain, délivre un sermon aussi long qu’emphatique. « L’heure qui vient de sonner, déclare-t-il, est non seulement une des plus solennelles de ce siècle, mais encore une des plus grandes et des plus décisives qu’ait vues l’humanité depuis qu’elle a une histoire ici-bas. (…)Les deux extrémités du globe se rapprochent ; en se rapprochant, elles se reconnaissent ; en se reconnaissant, tous les hommes, enfants d’un seul et même Dieu, éprouvent le tressaillement joyeux de leur mutuelle fraternité ! Ô Occident ! ô Orient ! rapprochez, regardez, reconnaissez, saluez, étreignez-vous ! »

Plus tard, et plus subtilement, Edward Saïd dira : L’Orient n’existe pas, c’est une création de l’Occident, son double, son contraire. Le canal de Suez pousse l’orientalisme à son terme. L’islam n’est plus un univers lointain et hostile. Lesseps, ce magicien, annule la distance et dissipe la menace. « Tout comme une barrière de terre avait pu être transmuée en une artère liquide », l’Orient change de substance, passant « d’une résistance hostile à une association obligeante et soumise ». Il se fond quasiment dans l’Occident…

Un dîner, suivi d’un grand bal, réunit quatre à cinq mille personnes dans le « chalet » que le khédive s’est fait construire à Ismaïlia. Le peintre Eugène Fromentin souligne dans son Journal le contraste entre cet étalage de richesses et la pauvreté qu’il constate autour de lui : « Table ouverte partout… Menus extravagants… Mélange fantastique du superflu et des somptuosités les plus extraordinaires avec le plus incroyable dénuement… »

Le 20 novembre, à 11 h 30, le navire d’Eugéniepénètre en mer Rouge. À Paris, devant le Sénat et le Corps législatif, Napoléon III provoque un tonnerre d’applaudissements en déclarant : « Si, aujourd’hui, l’impératrice n’assiste pas à l’ouverture des Chambres, c’est que j’ai tenu à ce que, par sa présence dans un pays où nos armes se sont autrefois illustrées, elle témoignât de la sympathie de la France pour une œuvre due à la persévérance et au génie d’un Français. » L’Égypte est oubliée. Nubar pacha fera remarquer au ministre français de l’Instruction publique, Victor Duruy : « L’empereur a parlé du poussin,mais de la poule qui a pondu l’œuf et l’a couvé des jours et des nuits entières, l’empereur n’a rien dit. »

Les promoteurs du canal de Suez avaient parié sur le développement de la marine à vapeur, sans lequel la voie d’eau n’aurait pas été praticable. Pari gagné : dès les années 1870, on assiste à une transformation accélérée des transports maritimes. Après des débuts très difficiles, le canal connaît un nombre grandissant de clients. Les petits actionnaires se frottent les mains après avoir eu très peur. La valeur du titre, qui s’était effondrée pendant les travaux, ne va pas cesser d’augmenter.

La Grande-Bretagne reconnaît son erreur. Paradoxalement, elle sera le principale utilisatrice de cette voie d’eau à laquelle elle s’était tant opposée.

Et puis, en 1875, elle va devenir du jour au lendemain, le plus gros actionnaire de la compagnie. L’Égypte est en effet très endettée, pour ne pas dire au bord de la faillite. Parce que le canal de Suez lui a coûté cher, mais aussi parce qu’Ismaïl a dépensé beaucoup d’argent, pour de grands travaux.

LePremier ministre britannique, Disraeli, réussit à le convaincre de vendre les actions qu’il possède. 176 000 actions, évaluées à 100 millions de francs. L’opération se fait en quelques jours, au nez et à la barbe des Français. Ce qui provoque beaucoup de colère et d’amertume à Paris.

Voici donc l’Angleterre devenue du jour au lendemain le plus gros actionnaire de la compagnie. Les statuts interdisent à un actionnaire, aussi gros soit-il, de détenir plus d’un siège au conseil d’administration. On en accordera quand même trois aux Anglais. Les Anglais qui iront jusqu’à occuper l’Égypte elle-même à partir de 1882…

Trois ans plus tard, recevant Ferdinand de Lesseps à l’Académie française, Renan fera un discours remarqué. D’une part, il s’exprime dans l’esprit du temps, avec des accents d’un racisme qui serait insupportable aujourd’hui. Pour souligner les qualités de Lesseps, il traite carrément Saïd pacha de barbare. « Saïd, déclare-t-il, fut votre ami de jeunesse. Vous prîtes sur lui un empire étrange, et quand il monta sur le trône, vous régnâtes avec lui. Il touchait par vous quelque chose de supérieur, qu’il ne comprenait qu’à demi, tout un idéal de lumière et de justice dont son âme ardente avait soif, mais que de sombres nuages, sortant d’un abîme séculaire de barbarie, voilaient passagèrement à ses yeux. Il n’y a que les très fortes natures qui sachent traiter avec les barbares… »

Mais, parallèlement à ces paroles insupportables, Renan fait œuvre de prophète quand il lance à Ferdinand de Lesseps : « L’isthme (de Suez) coupé devient un détroit, c’est-à-dire un champ de bataille. Un seul Bosphore avait suffi jusqu’ici aux embarras du monde ; vous en avez créé un second, bien plus important que l’autre, car il ne met pas seulement en communication deux parties de mer intérieure ; il sert de couloir de communication à toutes les grandes mers du globe… Vous aurez ainsi marqué la place des grandes batailles de l’avenir. »

En effet, le canal de Suez était une entreprise pacifique, destinée à développer les échanges internationaux. Il apparaîtra pourtant, à chacune des deux guerres mondiales, comme un enjeu stratégique essentiel.

En 1914, au début de la PremièreGuerre mondiale, l’Angleterre place l’Égypte sous protectorat. Les mots ont leur importance : lekhédive d’Égypte devient sultan pour bien souligner que le pays ne fait plus partie de l’Empire ottoman.

À la fin des années 1920, Ismaïlia, la capitale administrative de l’isthme de Suez, est une ville coquette, ordonnée et fleurie, de 15 000 habitants. On pourrait prendre cette ville d’ingénieurs pour une sous-préfecture française. Un Français du Caire, Fernand Leprette, constate : « Pas le plus petit morceau de papier qui traîne sur les trottoirs. Un clocher de briques vous fait la surprise de tinter avec agrément [...] On est dans un fief d’Occident, pas anglais, mais français […] Quant aux quartiers populaires, ils sont relégués à la périphérie. Le Canal les ignore. » C’est dans cette ville à l’aspect colonial qu’a été nommé un jeune instituteur, nommé Hassan al-Banna. Il ne pouvait pas plus mal tomber… C’est là, à Ismaïlia, en 1928, qu’il va fonder une confrérie appelée à faire beaucoup parler d’elle, les Frères musulmans…

Le canalconfirme son importance stratégique lors de la Seconde Guerre mondiale. C’est un élément essentiel du dispositif allié contre l’Allemagne. Et, pour l’Allemagne, un objectif essentiel pour porter un coup fatal à l’Angleterre au Moyen-Orient. Mais la défaite de Rommel à Al-Alamein l’empêchera de l’atteindreetchangera le cours de la guerre.

Au début des années 1950, c’est dans la zone du canal, où se concentrent les forces britanniques, que le combat nationaliste va se focaliser.

Et, en 1956, c’est paradoxalement le canal, œuvre franco-égyptienne, qui va conduire à une rupture entre l’Égypte et la France. Celle-ci a fait l’erreur de vouloir récupérer par la force la compagnie de Suez nationalisée par Nasser, qui devait de toute façon revenir à l’Égypte en 1968 au terme d’un bail de 99 ans. Et, pour cette opération militaire, la France s’est alliée à laGrande-Bretagne, qui avait occupé l’Égypte pendant soixante-dix ans, et Israël, l’ennemi des Arabes. On ne pouvait pas trouver d’alliés plus compromettants… C’est un fiasco. L’Union soviétique, qui veut s’implanter au Moyen-Orient et veut détourner l’attention de Budapest où elle est en train de faire un mauvais coup, menace les Occidentaux d’une guerre nucléaire. Un cessez-le-feu est ordonné. L’Égypte a gagné. La France va payertrès cher son initiative désastreuse. Ses ressortissants sont expulsés, ses lycées nationalisés. Elle donne l’impression de perdre en quelques jours un capital culturel patiemment constitué depuis un siècle…

Les francophones d’Egypte sont atterrés. Le grand Taha Hussein, tellement attaché à laFrance, rend sa grand-croix de la Légion d’honneur. Désormais, quand il ira se reposer en Europe, ce ne sera plus en France, mais en Italie.

Au Caire, on dénonce « la triple et lâche agression », tandis qu’à Paris on parle de « la crise de Suez ». Pour les Français, le mot « Suez » change de nature. Pour les uns, c’était des actions qui avaient pris beaucoup de valeur, un trésor des familles. Pour d’autres, qui avaient la chance de vivre à Ismaïlia ou Port-Saïd, c’était le paradis. Pour la plupart des Français qui n’étaient pas directement concernés par cette aventure, c’était le nom d’une épopée. Et voilà que « Suez » devient subitement synonyme de désastre… Il faudra du temps pour s’en remettre.

L’Égypte connaîtra elle aussi un désastre avec la guerre israélo-arabe de juin 1967. Elle perd le Sinaï, son canal est fermé à la circulation, et les Israéliens occupent l’autre rive. Il faudra encore une guerre, encore des morts et des blessés, pour que le canal soit rouvert à la circulation en 1975. Entre-temps, le commerce mondial s’est développé et modifié. Les navires ont encore grossi. Il faut adapter la voie d’eau aux nouveaux géants des mers.

Quarante ans plus tard, le 6 août 2015, on n’aura pas de mots assez forts pour célébrer ce qu’on appellera solennellement « le nouveau canal de Suez ». Il s’agit en réalitéd’un élargissement et d’un approfondissement de la voie d’eau sur 37 km, et son doublement sur 35 autres. Depuis sa création, le canal n’a cessé d’être élargi et approfondi, mais ce doublement partiel va permettre une circulation croisée des navires, qui réduira fortement la durée du transit. « C’est un cadeau de l’Égypte au monde », déclare le président Sissi. Invité d’honneur : François Hollande, le président de la République française,comme pour effacer définitivement de mauvais souvenirs. Les travaux ont été réalisés en uneseule année, alors que les ingénieurs en prévoyaient trois.Encore un record, comme si l’épopée du canal l’exigeait…




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