Semaine du 16 au 22 août 2017 - Numéro 1188
Jean-Paul : L’Egypte doit accorder plus d’intérêt à la recherche universitaire
  Jean-Paul de Gaudemar, président de l'Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), était la semaine dernière au Caire, où il a participé à un colloque sur la qualité de l'enseignement supérieur en Egypte. Entretien.
Jean-Paul de Gaudemar
Chaïmaa Abdel-Hamid 12-04-2017

Al-ahram hebdo : Quels sont les champs d’action de l’AUF ?
Jean-Paul de Gaudemar : L’AUF est l’un des plus grands réseaux internationaux d’universités au monde avec plus de 850 établissements membres répartis sur tous les continents. Au Moyen-Orient, l’AUF, dont la direction régionale se trouve à Beyrouth, fédère 66 établissements membres répartis dans 14 pays dont l’Egypte. Opérateur de la Francophonie pour l’enseignement supérieur et la recherche, elle initie ou accompagne de nombreux projets de coopération visant notamment à soutenir la recherche, la formation, la gouvernance universitaire, l’entreprenariat, le numérique et le dialogue interculturel. Nous acceptons également des universités qui ne sont pas principalement francophones mais qui veulent coopérer avec les universités francophones.

— Quel était l’enjeu de votre visite en Egypte ?
— Je suis venu ici pour présenter la stratégie que l’AUF envisage de mettre en place pour ces quatre prochaines années. J’ai tenu à visiter plusieurs universités, dont l’Université d’Alexandrie et celle de Senghor qui est l’opérateur de la francophonie. J’ai rencontré le ministre de l’Enseignement supérieur, les membres du Conseil suprême des universités ainsi que des membres de l’Agence nationale d’assurance de la qualité de l’enseignement. Nous avons organisé un séminaire auquel ont participé les responsables de trente universités égyptiennes, des responsables de l’AUF ainsi que l’ambassadeur de France au Caire. Ce séminaire a évoqué la nécessité d’améliorer la qualité de l’enseignement supérieur et l’importance de la recherche scientifique, dans un contexte où l’enseignement supérieur a besoin d’être réformé en profondeur.

— Quelle est l’importance de ces concertations bilatérales ?
— C’est important pour nous d’avoir le regard d’autres partenaires comme les acteurs économiques, qui peuvent nous indiquer la place que tiennent les universités dans la société égyptienne. Notre regard n’est pas seulement académique et ne se limite pas uniquement à ce qui se passe à l’intérieur des universités. Nous nous intéressons également à la place des universités dans la société. C’est pourquoi j’ai veillé lors de ma visite à rencontrer différents types d’acteurs, notamment nos membres, mais aussi les autorités politiques qui assurent la tutelle de nos établissements.

— Quels sont les programmes de coopération prévus entre l’Egypte et l’AUF ?
— L’AUF a signé un accord de principe avec l’Egypte pour préparer une convention entre le gouvernement égyptien et l’AUF. Nous nous sommes aussi mis d’accord sur un nombre de points prioritaires qui seront présents dans le programme de coopération bilatérale. Nous avons mis en place un projet sous l’égide de la Commission européenne qui regroupe des universités égyptiennes, libanaises et syriennes. Ce programme vise à développer les moyens d’enseigner et d’adapter les systèmes universitaires et pédagogiques aux besoins du marché du travail. Ce qui nécessite de travailler sur de nouvelles approches pédagogiques telles que la compétence, et ceci en se basant sur les méthodes figurant au programme européen Apprentissage à Distance et Innovation Pédagogique (ADIP). Toujours dans le cadre de ce programme régional, nous avons discuté avec l’Egypte de la création d’un site Internet appelé « Bokra Jobs ». Ce site serait un outil qui permet de lier les programmes académiques qui sont mis en place dans trois grandes universités égyptiennes, à savoir celles du Caire, de Aïn-Chams et d’Alexandrie, avec leurs débouchés professionnels. Ainsi, les jeunes peuvent consulter les différentes filières proposées par ces trois universités et savoir clairement ce qu’ils pourront faire quand ils finiront leurs études. C’est important d’aider l’étudiant à s’orienter dans sa vie post-universitaire. Nous avons d’ailleurs parlé de ce site Internet lors de notre rencontre avec le ministre pour que ce système soit appliqué à toutes les universités égyptiennes et pour tous les domaines universitaires. Il s’agit d’un grand projet que j’espère fera partie de la convention signée entre le gouvernement égyptien et l’AUF. A côté de ces projets, la recherche est un point fondamental qui, d’après nous, mérite d’être largement développé.

— Comment entendez-vous développer votre action en matière de recherche ?
— Il est important, d’après nous, que notre coopération avec l’Egypte soit concentrée sur la recherche. Notre objectif est de répondre aux besoins des pays. Nous avons mis en place des programmes d’aide à la recherche, notamment en coopération avec le ministère de l’Enseignement supérieur et d’autres grandes organisations internationales comme l’Institut de Recherche et Développement (IRD), qui est un organisme de recherche français travaillant en Egypte. Nous nous sommes regroupés en partenariat et offrons des solutions aux équipes de recherches. Nous oeuvrons aussi à former plus de jeunes chercheurs de préférence évidemment dans un environnement francophone (mais cela n’exclut pas les non francophones). Nous travaillons pour donner à ces jeunes étudiants la possibilité de passer un doctorat et de pouvoir intégrer la recherche universitaire égyptienne.

— La recherche universitaire est-elle importante dans le cadre de la réforme de l’enseignement en Egypte ?
— L’Egypte doit accorder plus d’intérêt à la recherche universitaire. C’est par la pratique et les interactions avec leurs pairs que les chercheurs parviennent au sommet de leurs capacités d’enseignement. Cela leur permettra d’actualiser leurs connaissances dans leurs disciplines respectives et de mieux adapter leurs enseignements aux élèves de niveaux divers. En un mot, si l’enseignement supérieur ne s’appuie pas sur la recherche, il s’affaiblit et perd de sa pertinence.

— L’emploi des jeunes est un autre sujet ayant été discuté par l’AUF avec son partenaire égyptien. En quoi ce sujet est-il important ?
— La question de l’emploi des jeunes est l’un des plus grands problèmes que rencontre l’enseignement supérieur car les diplômés ont souvent du mal à trouver un emploi. Nous essayons donc de trouver de nouvelles solutions pour permettre aux jeunes étudiants de bénéficier d’une assistance pour leur insertion sociale et professionnelle. Nous les encourageons notamment à créer de nouvelles entreprises pour développer des activités. C’est ce que l’on appelle la culture de l’entreprenariat à l’université.

— Dans son ensemble, comment évaluez-vous le système d’enseignement supérieur en Egypte ?
— Je dois avouer que mes connaissances ne me permettent pas d’en dresser un tableau précis. Je pense que ce qui caractérise l’enseignement supérieur en Egypte est l’accroissement considérable du nombre d’étudiants inscrits et la diversité des classes sociales représentées. Aujourd’hui, l’Egypte compte ainsi environ 2,5 millions d'étudiants pour une population de plus de 90 millions d'habitants.

A cet égard, je suis certain que l’Egypte, comme beaucoup d’autres pays, n’a pas fait les adaptations nécessaires pour s’adapter à ces changements. Les techniques d’enseignement sont très différentes si l’on s’adresse à un public restreint et homogène ou à un public large et divers.

— Pensez-vous que le système actuel ait besoin d’être réformé ?
— Malheureusement, la plupart des universités égyptiennes ont conservé les mêmes méthodes d’enseignement depuis plusieurs décennies. Le monde connaît cependant de nombreuses évolutions et l’Egypte se doit d’adapter son système et ses méthodes d’enseignement pour suivre ces évolutions. C’est notamment pourquoi l’AUF s’intéresse à l’utilisation des technologies numériques. Celles-ci pourraient permettre la gestion d’un si grand nombre d’étudiants tout en organisant la gestion de leurs besoins individuels. Cela pourrait être mis en place à travers un portable, une tablette et pourrait permettre d’établir des dialogues interactifs avec les professeurs. Il s’agirait ainsi de mettre en place un enseignement de qualité qui aurait un impact sur tous les étudiants et qui ne se concentre pas uniquement sur les 5 % ou 10 % d’étudiants brillants qui réussiront de toute façon. L’enjeu ici est celui de la qualité et de la portée de l’enseignement supérieur. Beaucoup d’étudiants auront peut-être leurs diplômes, mais n’auront pas véritablement acquis les compétences qui auraient dû leur être transmises.

— Comment peut-on parvenir à une meilleure qualité de l’enseignement ?
— Un enseignement de meilleure qualité nécessite plus de professionnalisme de la part du personnel universitaire, tant administratif que professoral. Le personnel en question devrait également faire l’objet d’évaluations régulières, même si cette pratique ne lui est pas familière et qu’il oppose une certaine réticence à l’idée d’être évalué. Cette culture doit faire l’objet d’un changement.

— L’AUF peut-elle aider les universités égyptiennes à atteindre une telle qualité ?
— A elle seule, l’AUF ne peut pas transformer le système d’enseignement supérieur, elle peut simplement aider le processus de réforme. L’amélioration de la qualité de l’enseignement supérieur dépendra en premier lieu de la volonté des Egyptiens à y parvenir. L’AUF est un vaste réseau d’universités et elle pourrait mettre en oeuvre des actions relevant de la solidarité entre universitaires. Cela se traduirait par un développement de la recherche au sein des universités, ce qui les conduirait à accueillir de meilleurs étudiants et à avoir de meilleures réputations.

— Quel avenir présagez-vous pour l’enseignement supérieur en Egypte ?
— Je suis assez optimiste quant à la réactivité de nos collègues universitaires égyptiens. Cela n’était pas ma position il y a cinq ans, mais l’Egypte a depuis pris conscience de la nécessité de réformer son système. Avec le développement du pays, la recherche devrait s’améliorer et dans le même temps, les universités offriront un enseignement de meilleure qualité et les jeunes étudiants auront plus d’opportunités d’emplois à la fin de leurs études .




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