Semaine du 24 février au 2 mars 2021 - Numéro 1363
Souk Al-Azhar ... La caverne de Ali Baba du textile
  Au fil des ans, Souk Al-Azhar a changé d’allure mais n’a pas cédé sa place comme étant le plus vieux et le plus grand marché aux tissus en Egypte. Reportage.
Souk Al-Azhar ... La caverne de Ali Baba du textile
(Photo : Ahmad Ajami)
Hanaa Al-Mekkawi17-02-2021

Souk al-azhar est la réponse spontanée qui vient à l’esprit pour aider tous ceux qui demandent où trouver des tissus pas chers. Particuliers ou fabricants de prêt-à-porter n’ont qu’à rêver et imaginer les modèles de vêtements qu’ils veulent porter ou confectionner. Dans ce souk, ils sauront trouver tout ce dont ils ont besoin et même plus. Dans ce vieux quartier d’Al-Azhar chargé de spiritualité et d’histoire qui date de l’époque des Fatimides (Xe siècle), l’activité commerciale est foisonnante comme nulle part ailleurs. Et quelle que soit la direction prise pour s’y rendre, et avant même d’arriver à destination, on peut voir de loin des tissus de différents types et couleurs enroulés autour de gros cylindres. Ces rouleaux sont entreposés sur les trottoirs à l’entrée des magasins. La rue a l’allure d’une grande et seule vitrine. En ce moment, c’est le similicuir, avec toutes ses formes, qui se taille la part du lion dans ce décor, car ce tissu est en vogue cet hiver. Le velours occupe aussi une bonne surface, et il est exposé au premier rang pour la même raison.

Le marché est divisé en deux parties : Hamzawi et Tarbia. Deux noms mais une seule entité, car tous les magasins sont collés les uns aux autres et font partie intégrante du souk. Hamzawi est l’endroit le plus ancien. Une ruelle étroite parallèle à la rue principale où l’on trouve plusieurs boutiques qui vendent des tissus en gros. Tandis qu’à Tarbia, il y a quelques grands magasins avec des façades donnant sur la rue et des dizaines d’autres à l’intérieur d’un grand bâtiment composé de plusieurs étages. Pour arriver aux magasins, il faut passer par des couloirs étroits et serpentés où les boutiques ressemblent à des boîtes de sardines (1 mètre de largeur et entre 40 et 60 cm de longueur). Là, la vente se fait en gros, mais aussi au détail. Les bâtiments sont constitués de deux ou trois étages avec de petits appartements dont les pièces servent de dépôts de marchandises ou de bureaux pour les commerçants. Les magasins sont situés au rez-de-chaussée.

D’après Mohamad Wahid, membre de la Chambre du commerce et propriétaire d’une entreprise de vente de tissus et d’un magasin, ce souk représente le pouls du marché des tissus. C’est là où l’on trouve les tendances textiles, mode, motifs et couleurs du moment, et c’est là où les prix sont fixés. Les grands commerçants se rendent dans plusieurs pays, notamment en Chine, et font le choix des tissus qu’ils désirent avant de les ramener en Egypte. Cette marchandise remplira leurs magasins, d’autres se trouvant dans le souk et même ceux des autres quartiers. Le même procédé se répète avec les usines de confection de vêtements, poursuit Wahid, mais de façon plus limitée à comparer avec les tissus importés. D’après lui, les usines locales se sont améliorées du point de vue de la qualité des produits, surtout en matière de tissus d’ameublement. Mais pour d’autres types de textiles, ils sont encore loin de faire la concurrence, notamment à cause de la finition.

« Ce qui distingue un marchand de l’autre est le fait de savoir comment choisir les tissus, notamment ceux qui sont en vogue, et les exposer dans son magasin avant les autres. Pour réussir et rester les pionniers dans notre domaine, il faut être au courant de toutes les nouveautés, évaluer le marché mondial et local et prendre des décisions rapides », dit Wahid, en ajoutant que ce sont ces spécificités qui font que certains commerçants dominent ce souk.

Un héritage précieux

Souk Al-Azhar ... La caverne de Ali Baba du textile
Tous les marchands du souk se distinguent par leur regard d'experts. (Photo : Ahmad Ajami)

« Les clients et les marchands viennent en sachant qu’ils vont trouver la tendance des textiles du moment et à des prix abordables. Une chose qui n’a jamais fait défaut au fil des années », affirme Wahid. Ce dernier, comme la majorité des commerçants dans ce souk, a hérité le magasin de son grand-père maternel ou paternel. Dès l’âge de 12 ans, il accompagnait son grand-père qui lui a appris les rouages et le jargon du métier. Après qu’il eut terminé ses études universitaires à la faculté de commerce, sa famille l’a encouragé à prendre le relais en s’occupant du magasin et du business familial. Actuellement, Wahid est en train de préparer ses enfants à prendre la relève. Dans un magasin, Samira, une élégante dame tenant son portable à la main, est en train de montrer des photos de modèles au marchand, afin qu’il l’aide à choisir le tissu adéquat à chaque vêtement. Elle habite à Héliopolis, à l’autre bout du Caire, et vient régulièrement au souk d’Al-Azhar pour acheter des coupons de tissus et les exposer sur Internet pour les vendre comme si elle les avait ramenés d’ailleurs. « Je fais ça depuis cinq ans et mes clients sont satisfaits. Ici, je trouve le bon choix et aux meilleurs prix », dit Samira. Autrement, les clients sont des propriétaires d’usines ou d’ateliers qui achètent des rouleaux de tissus en gros, par mètre, ou carrément des femmes qui préfèrent coudre leurs vêtements que de les acheter, à l’exemple des robes de soirée. La même chose pour les tissus d’ameublement et les rideaux. Les grands jours du marché sont le vendredi et le mardi où les clients des autres gouvernorats affluent par centaines. « Les futures mariées viennent avec leurs familles pour visiter les endroits sacrés, surtout la mosquée d’Al-Hussein qui se trouve tout près du souk, et en même temps, acheter tout ce dont elles ont besoin pour leur trousseau de mariage », dit Abdel-Gawad, employé dans un magasin.

Souk Al-Azhar ... La caverne de Ali Baba du textile
La majorité des commerçants sont originaires de Haute-Egypte. (Photo : Ahmad Ajami)

Cette activité commerciale date des années 1930, quand les étrangers qui vivaient en Egypte et les juifs égyptiens ont lancé, avec d’autres marchands égyptiens, ce genre de commerce à Al-Azhar. Ayant été obligés de quitter le pays à cause de la guerre et suite à la nationalisation imposée par Nasser, ces propriétaires ont cédé leurs magasins aux ouvriers qui travaillaient avec eux avant de quitter l’Egypte. Devenant les nouveaux propriétaires, ces derniers, à leur tour, ont fait bénéficier leurs enfants de cet héritage, et d’une génération à l’autre, cela continue de se faire.

Pour arriver à Auf, le plus vieux magasin, il faut suivre les pancartes accrochées sur les façades des bâtiments de la rue principale et prendre un chemin étroit le long duquel une personne a du mal à passer. Arrivé à destination, on se trouve devant un magasin avec deux grandes vitrines. Il est composé de deux étages et ses rayons sont remplis d’une diversité de produits textiles et de tissus d’ameublement. « Il y a là ce que l’on ne trouve pas ailleurs. On vient ici depuis l’époque de ma grand-mère pour acheter tout ce dont on a besoin », dit une dame qui est là pour acheter les tissus des sous-vêtements anciens que portent les villageois. Oui, on en vend encore chez Auf et beaucoup d’autres articles qui conviennent aux besoins de certaines personnes et que l’on ne peut trouver ailleurs, car ils ne sont plus utilisés comme avant. Par exemple, on trouve « al-malas », un tissu vestimentaire crêpe satin effet froissé dont on se sert pour confectionner les robes longues portées par les femmes en Haute-Egypte, ainsi que des tissus pour confectionner toutes sortes de djellabas : style arabe ou djellaba de la Haute-Egypte ou du Delta. Au deuxième étage, on trouve les écharpes et les gilets qui conviennent à chaque tenue traditionnelle. « On vend des tissus et on confectionne aussi des modèles anciens de djellabas et celles portées par les ouvriers et employés de certains hôtels », dit le directeur, Nagui, 75 ans, qui représente la 4e génération de propriétaires de la célèbre chaîne de magasins Auf spécialisée dans la vente de vêtements et de tissus. Le magasin a conservé non seulement ses vieux tissus et sa fonction, mais aussi son allure antique. Les étagères, les bancs, la caisse et les bureaux, tout est ancien, excepté quelques marchandises considérées plus modernes dont la présence, d’après Nagui, est nécessaire pour ne pas être exclu de la réalité. « Ce qui nous distingue des autres c’est que nous continuons de vendre des produits qu’on ne trouve pas ailleurs, mais il faut être un peu flexible et exposer des choses plus modernes pour satisfaire les clients », explique Nagui.

Le charme d’antan

Souk Al-Azhar ... La caverne de Ali Baba du textile
Des tissus de différents types et couleurs bloquent les couloirs de Tarbia. (Photo : Ahmad Ajami)

A l’exception du magasin Auf, aucun magasin dans ce souk n’a gardé son aspect ancien, à part les bâtiments historiques qui se trouvent dans ce quartier. L’apparence et les noms des magasins ont changé au fil des ans. Pour s’y rendre, il faut marcher à pied dès le début de la rue. La circulation est dense et les piétons bloquent le passage. Il est impossible de garer sa voiture ou même de s’arrêter. Et le chauffeur qui prend ce risque a droit immédiatement à une symphonie de klaxons qui va l’assourdir et des insultes proférées à son encontre. Seuls les camions qui transportent des marchandises peuvent circuler à leur aise, car les marchands obligent les autres véhicules à leur céder le passage, afin de pouvoir se garer sous le pont qui divise la rue en deux. Et même les places de stationnement sont réservées et cernées de toutes parts par des chaînes de fer. Cependant, ces camions évitent tout de même de circuler durant les heures de grande affluence. Marcher dans la rue, en passant par les boutiques de vente d’encens et d’objets artisanaux et en étant entouré par des monuments historiques, donne au souk un charme particulier. Fausse fourrure, lin, coton, viscose, chiffon, soie, jersey, polyamide, jeans, toile, on trouve tout exposé devant les portes et dans les magasins. Et ce n’est que le début. Dans les ruelles, il y a des centaines de magasins qui offrent tout cela et bien plus: c’est la caverne de Ali Baba des tissus. Ce sont de petites échoppes sans portes où les rouleaux de tissus sont entreposés pêle-mêle tout en se mêlant aux marchandises des boutiques d’à côté et les vendeurs se tiennent debout au milieu de tout ça. On les distingue par leur allure de villageois. Ils portent des djellabas, des turbans sur la tête, de grosses bagues en argent et parlent avec l’accent du sud. « C’est mon grand-père qui a lancé ce commerce ici. Son copain et lui travaillaient chez un juif dans les années 1940. Obligé de quitter le pays, suite à la nationalisation, le propriétaire a cédé le magasin aux deux ouvriers qui l’ont servi pendant des années. Il a signé un certificat de cession à titre gratuit qu’il a remis à mon père et son collègue. Ces derniers sont devenus, en un laps de temps très court, les nouveaux propriétaires du magasin », relate Abdel-Rahmane Ali, originaire du gouvernorat d’Assiout en Haute-Egypte, qui dirige son commerce avec l’aide de ses enfants dont un est médecin et l’autre a fait des études de philosophie. Ces derniers ont même acheté d’autres boutiques. D’après Mohamad Wahid, la plupart des propriétaires ont reçu ce bien immobilier par héritage, mais ceux qui n’ont pas d’enfants sont obligés de vendre leurs magasins. « Le nombre de magasins n’a pas cessé d’augmenter, surtout au cours des dix dernières années. Et actuellement, il est difficile de connaître le nombre exact, car certains ne possèdent pas de registre de commerce et d’autres détiennent ce document illégalement sans avoir de magasins et juste pour avoir le droit d’en acquérir un plus tard si ce souk est déplacé, comme on entend parler depuis des années », dit Wahid. Il ajoute qu’avant, faire de l’importation était difficile et les commerçants attendaient leurs marchandises qui arrivaient de Libye ou de Port-Saïd, la ville exempte de taxes douanières.

Un royaume hors compétition

Souk Al-Azhar ... La caverne de Ali Baba du textile
Ouf, un des plus anciens magasins de textile dans le souk. (Photo : Ahmad Ajami)

Aujourd’hui, faire du commerce c’est plus facile puisque l’importation de marchandises est autorisée et rapide, surtout celles provenant de Chine et de Turquie. Ce qui a encouragé des personnes à joindre les commerçants du souk tout en continuant de prospérer dans ce domaine. « Beaucoup de villageois ont vendu leurs terres pour acheter un magasin ici, après avoir constaté les profits tirés par ceux qui les ont précédés », dit Wahid. Le problème est qu’il n’y a plus aucun endroit vacant pour ouvrir de nouveaux magasins ou monter d’autres étages, et c’est rare de trouver une personne qui désire vendre le sien. « Le prix actuel d’un magasin d’un mètre ou 60 cm2 est estimé à 4 millions de L.E. », dit Badawi Nagueh.

Et bien que le souk d’Al-Azhar soit le plus grand et le plus prestigieux, il n’est pas le seul. Il y a Wékalet Al-Balah, situé dans le quartier de Boulaq, sur la corniche du Nil. Ce souk, malgré sa bonne réputation, ne représente pas de concurrence, d’après Nagueh, car il n’est pas un marché de gros. Ni les quantités, ni les variétés de marchandises ne sont comparables à celles d’Al-Azhar.

Un autre souk a ouvert ses portes, il y a quelques années, à Guesr Al-Suez, à l’est du Caire, fondé par des Syriens qui ont essayé de se faire une place dans le souk d’Al-Azhar, mais sans succès. Et ce n’est pas par incompétence, d’après les grands marchands d’Al-Azhar, qui confient que la manière de parler des Syriens et le capital de sympathie qu’ils dégagent leur ont permis d’attirer beaucoup de clients. D’après les grands marchands, l’endroit a du poids et il n’est pas facile d’accepter que son royaume soit menacé. Mais ces derniers ne nient pas non plus qu’ils aspirent au développement, ce qui pourrait rendre le souk plus beau, plus attractif et plus sécurisé. « Nous avons besoin d’une centrale de pompiers, d’un parking, de petits restaurants ou de cafés où nous pourrions rencontrer nos agents étrangers, de réseaux téléphoniques plus performants, etc. Des choses qui pourraient faciliter la vie aux marchands et même aux clients ». C’est le rêve de Mohamad Wahid, ainsi que de tous les autres.


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