Semaine du 13 au 19 janvier 2021 - Numéro 1357
Le tramway, une histoire alexandrine
  161 tramways transportent environ 32 000 passagers tous les jours à Alexandrie. Un moyen de transport qui, même s'il a perdu sa gloire d'antan, reste cher aux Alexandrins et représente toujours l'un des emblèmes de la Perle de la Méditerranée.
Le tramway, une histoire alexandrine
(Photo : Essam Choukri)
Dina Bakr01-05-2019

« Je prends le tramway depuis 50 ans. C’est vrai que son état s’est détérioré depuis, mais je continue à respecter ce moyen de transport. La gestion, la propreté, la particularité des usagers qui le prenaient quand j’étais jeune ont été pour moi une source d’inspiration pour mes pièces de théâtre », confie Saad Yousri, un metteur en scène de 66 ans. Appuyé sur sa canne, il marche tout doucement au même rythme que le tramway dont la station se trouve tout près de sa maison à Sidi Bichr, à Alexandrie. Avant de monter à bord, il frotte ses chaussures contre le sol pour en débarrasser la poussière et les saletés. Saad Yousri a conservé cette manie en prenant le tram. Il dit être capable d’attraper le tram alors qu’il est en marche, tellement il roule doucement. Il se souvient avec nostalgie du temps où les wagons étaient impeccablement propres. « Grâce au tram, je peux encore me déplacer de Sidi Bichr (situé à l’est d’Alexandrie) jusqu’à Bahari (à l’ouest de la ville) pour me rendre au palais de la culture d’Anfouchi », dit-il. Fidèle à ce moyen de transport, il le prend pour quasiment tous ses déplacements.

Le tramway, une histoire alexandrine

Le tramway d’Alexandrie est en fait l’un des plus vieux du monde et le plus vieux d’Afrique. En 1800, le littoral sablonneux à l’est d’Alexandrie que l’on nomme Raml (sable, en arabe) est une contrée désertique ; cependant, plusieurs familles alexandrines fortunées vont peu à peu y faire construire leurs résidences secondaires. En 1860, le gouvernement égyptien autorise l’ingénieur britannique Edward St. John Fairman à construire une voie ferrée entre Alexandrie et Raml. La société Strada Ferrata, chargée de sa construction, est fondée à Alexandrie le 16 avril 1862. S.O. Schutz, J.B. Seffer, B. Fleming, H. Bulkeley et C. Tortillia, membres du conseil d’administration, sont considérés comme les fondateurs de la ligne, et à ce titre, plusieurs stations portent leurs noms.

Le tramway, une histoire alexandrine

En 1883, un groupe issu de grandes familles d’origines grecque et arménienne va gérer la société qui portera le nom de « Société limitée de chemins de fer Alexandrie Al-Raml ». Actuellement, le tramway dépend de l’Organisme du transport public d’Alexandrie, la seule ville en Egypte qui continue à utiliser le tramway comme moyen de transport essentiel.

Selon les statistiques de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS) en 2018, Alexandrie compte environ 5,2 millions d’habitants. « La capacité de transport d’un tramway en une journée et pour un aller simple atteint 32 000 passagers. Nous avons 161 tramways. 42 sont peints en bleu et desservent la ligne Al-Raml-Sidi Bichr (du centre à l’est d’Alexandrie). 119 portent la couleur jaune et assurent le trajet Al-Raml-Al-Madina (du centre à l’ouest jusqu’à Bahari). 89 trams datent de 1959 et une trentaine depuis 32 ans », affirme le général Khaled Eleiwa, président de l’Organisme du transport public d’Alexandrie.

Rénovation et renouvellement

Le tramway, une histoire alexandrine
Le tramway d'Alexandrie est l'un des plus vieux du monde.

En 2015, une large opération de rénovation a eu lieu, vu la vétusté du matériel, 72 tramways ont été renouvelés ou restaurés. Soucieux de conserver sa durabilité, les responsables ont tout fait pour maintenir ce transport en état de fonctionnement. Et pour le renouvellement, de nouveaux wagons entrent en service graduellement. Le premier wagon de tramway ukrainien vient de rentrer en service à Alexandrie. 14 autres sont attendus pour la fin de l’année. Ce nouveau tram circule côte à côte avec l’ancien.

Selon l’Académie des recherches scientifiques et technologiques dépendante de l’Organisme du transport public, l’usage de véhicules personnels coûte à l’Etat des milliards de L.E. « 17,3 milliards de L.E., c’est le coût annuel du carburant utilisé en cas d’embouteillage, celui des accidents de la route est de 67 milliards de L.E. et celui du mauvais état du réseau routier est de 35 milliards de L.E. », résume Eleiwa. Alors maintenir en état de fonctionnement le tramway est primordial. D’après Magdi Gaber, président de l’administration centrale pour les affaires du tramway, une locomotive de 45 mètres de longueur équivaut à la capacité de 10 autobus de 170 mètres de longueur. La voie de circulation du tramway est de 2 ou 3 mètres maximum, alors que l’autobus est contraint de faire des manoeuvres et provoque des désagréments à la circulation routière.

« A Alexandrie, question maintenance, on est doué. On fabrique nous-mêmes les pièces de rechange car le pays d’où l’on a importé ce modèle de tramway a cessé d’en fabriquer », précise Gaber. Il cite l’exemple du tramway belge de 1931 dont on a cessé la fabrication en 1976. Ce vieux tram a été remis en service pour transporter les usagers de la station Al-Raml vers Victoria de 2006 à 2017. « Les anciens habitants d’Alexandrie avaient l’habitude de contacter par téléphone le chauffeur ou le guichetier pour s’informer de ses horaires. Il circulait surtout aux heures de pointe, afin que les usagers puissent en profiter tous les jours de la semaine », relate Gaber. Actuellement, ce tramway de couleur rouge est en panne. Il est garé dans le garage des trams à Moustapha Kamel, attendant la fabrication de pièces de rechange avant de le remettre en service.

Pratique et bon marché

Le tramway, une histoire alexandrine
Les habitants d'Alexandrie : des fidèles du tram. (Photo : Essam Choukri)

Le tram d’Alexandrie a deux axes. Le premier longe la côte, de la station d’Al-Raml en centre-ville, près de l’hôtel Cecil, jusqu’à la station Al-Nasr, et dispose d’une voie propre, séparée du trafic routier, et l’autre axe concerne l’ouest de la ville vers Sidi Bichr. « Etant représentant médical dans une société pharmaceutique, je peux rouler en voiture de service, mais je préfère prendre le tram car c’est plus pratique et je ne perds pas de temps à chercher un endroit où garer le véhicule. Aujourd’hui, à Alexandrie, conduire n’est pas une partie de plaisir vu les embouteillages », explique Mahmoud, pharmacien. Et même si la lenteur du tramway déroute, car il roule à une vitesse de 30 km par heure, cela convient parfaitement à cette ville où le trafic est dense. L’entrée à chaque station doit se faire lentement car les rues sont étroites par rapport à la normale.

Les arrêts du tram garantissent un déplacement sécurisé entre les bâtiments, surtout pour les âgés, les élèves et les handicapés. « Le marchepied du tram n’est pas haut à comparer avec celui d’Al-Machroue (nom de microbus en dialecte alexandrin). En plus, le chauffeur de ce bus fixe lui-même le coût du billet selon le trajet à parcourir, et donc, il est impossible pour moi de contrôler mon budget mensuel concernant le transport », déclare Mounira, ancienne fonctionnaire à la poste. Elle ajoute qu’il n’y a pas seulement le prix du billet qui la dérange, il y a aussi le comportement de certains chauffeurs qui se pressent pour démarrer le véhicule ne laissant guère le temps aux personnes âgées de monter à leur rythme. « Il peut bouger alors que je n’ai pas encore posé le second pied sur le marchepied, et donc je risque de tomber et me faire mal », poursuit-elle.

De la nostalgie

Le tramway, une histoire alexandrine
Les conducteurs du nouveau tram ont dû passer un stage de formation pour apprendre à manier la nouvelle technologie (Photo : Essam Choukri)

Le prix du billet de tram coûte seulement une livre égyptienne. La somme idéale pour les élèves. Or, beaucoup d’usagers dénoncent le comportement des élèves adolescents ainsi que l’état de vétusté du tram. Les portes du tram ne se ferment plus, les fenêtres sont poussiéreuses et les impacts de la négligence sont visibles dans les wagons. Des graffitis et des inscriptions de toutes sortes recouvrent les murs des wagons. « A chaque station, les camarades d’une même école attendent que le tramway se mette en marche pour sauter sur le marchepied. Les conséquences de tels actes irresponsables peuvent être graves. Des enfants ont perdu une jambe dans plusieurs stations comme à Glim, Sidi Gaber et à Sotar », cite Essam, professeur à la retraite. Ce monsieur espère que le tram retrouvera son aspect d’antan. « Autrefois, un agent signalait le départ du tramway en donnant un coup de sifflet avant la fermeture des portes. Les fenêtres des wagons, première classe, portaient des rideaux. Les chaises étaient capitonnées de cuir », dit Essam. Cela ne se fait plus aujourd’hui. Il existait même des trams à deux étages, celui du haut offrait une balade unique pour découvrir Alexandrie et son littoral. « L’escalier intérieur du tram était en fer forgé, on pouvait admirer la mer, les monuments qui l’entourent, les espaces verts des clubs comme le club Sporting et celui d’Ittihad d’Alexandrie, c’était sensationnel », précise-t-il.

Aujourd’hui, la direction du tram ne recrute plus d’agents de surveillance ou d’inspecteurs qui avaient pour mission de contrôler le chauffeur, ses horaires de départ ou éviter toute infraction de la part des usagers. Ils intervenaient aussi quand les enfants s’accrochaient aux barres latérales fixées au plafond du tram. « L’Etat a réduit le nombre des travailleurs par manque de budget. Pourtant, certains avaient de l’expérience et savaient se comporter avec les usagers. L’absence de tels employés a eu un impact négatif sur l’état du tram », précise Gaber.

Par ailleurs, le tram dispose de voitures couplées, l’une étant réservée aux femmes, et c’est pourquoi les jeunes filles et les dames aiment le prendre. Le voyage se fait sans encombre et la sécurité est garantie. « On espère que l’Etat élargira son utilisation dans les banlieues, comme Agami, pour ne pas subir l’exploitation des chauffeurs de taxi et microbus. De même, il faut multiplier le nombre de voyages afin d’encourager d’autres citoyens à le prendre », conclut Iman, en jetant son regard en direction de la fenêtre .




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