Semaine du 15 au 21 mai 2019 - Numéro 1275
Métiers scientifiques : Eve cherche encore sa place
  A l'échelle mondiale comme en Egypte, les femmes sont encore peu présentes dans les métiers scientifiques. Enquête sur un sexisme conscient et inconscient, à l’occasion de la Journée internationale des femmes.
Métiers scientifiques : Eve cherche encore sa place
De jeunes chercheuses ayant bravé d’énormes défis sociaux, lors de la découverte du dinosaure Mansourasaurus.
Chahinaz Gheith06-03-2019

Seule au milieu d’une centaine d’hommes, Sarah Emad, une ingénieure de 27 ans, travaille dans un gisement de pétrole en plein désert. Un parcours exceptionnel. Alors qu’elle était étudiante à la faculté de génie pétrolier à l’Université américaine, elle n’avait aucune idée de ce qu’elle allait faire plus tard, le cas de beaucoup de jeunes de son âge. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle ne voulait pas travailler dans un bureau.

Or, il n’est pas aisé pour une femme de devenir ingénieure des mines, d’entrer dans la prospection pétrolière ou le domaine de la métallurgie. Les raisons invoquées sont toujours les mêmes pour expliquer la mise à l’écart des femmes : travail ardu, insalubre, sur une plateforme pétrolière ou dans les industries mécaniques, des lieux de travail éloignés des zones urbaines. Mais Sarah a brisé les codes. « Mon métier, comme celui de beaucoup d’autres, prouve que la réussite des femmes dans un milieu masculin est tout à fait possible.

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Samira Moussa, savante égyptienne connue dans le domaine des sciences atomiques

Le recrutement n’est que la toute première étape. Elle est pourtant cruciale : si les femmes ne rentrent pas dans les industries à dominance masculine, la mixité n’augmentera pas », dit-elle. Sarah explique que ce mode de herche encore sa place raisonnement résulte des stéréotypes et préjugés établis par la société, provoquant ainsi une vision réductrice des femmes en désignant des lieux auxquels sont assignés uniquement les hommes. « J’avais l’impression d’être mise à l’écart. Les femmes sont peu nombreuses dans de nombreux domaines et sont souvent cantonnées aux postes de bureau, dans les ressources humaines, la communication ou l’administration », avance-t-elle.

Et Sarah a dû batailler pour en arriver là. « Le parcours n’a pas été facile et certains ont même tenté de me dissuader de continuer. Mais avec beaucoup de passion, d’enthousiasme, et de professionnalisme, les rêves deviennent parfois réalité ». Sarah raconte son quotidien en plein désert. « J’étais la seule femme parmi une centaine d’hommes. Au début, mes collègues pensaient que je ne tiendrais pas le coup. Mais, j’ai voulu prouver mes compétences et ma motivation, gagner leur confiance et m’adapter rapidement aux contraintes du métier à tel point de leur faire sentir que j’étais capable de faire l’impossible », témoigne Sarah.

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Embrasser une carrière différente et s’épanouir dans un environnement masculin, Sarah n’est pas la seule à avoir fait ce choix. Somaya Zidane et Bassante Bastawi ont, elles, opté pour le domaine de la soudure sous-marine, pour devenir les premières femmes au Moyen-Orient et dans le monde arabe travaillant comme soudeuses-plongeuses professionnelles.

Leur mission se fait sous les bateaux et les plateformes pétrolières en mer, à profondeur de 50 m pour des travaux de réparation et de soudure. Un métier à risque qui nécessite une formation rigoureuse. « Dès qu’on s’enfonce dans l’eau, on est soumis à une pression très forte et on se retrouve du coup potentiellement en danger de mort », explique Somaya, 24 ans, diplômée de la faculté de technologie de l’Université d’Alexandrie. Elle a opté pour le domaine de la plongée commerciale et a entraîné plus de 200 hommes. Si Somaya est accoutumée au milieu masculin, elle confie avoir découvert un environnement sexiste et a eu droit à des remarques désobligeantes de la part des hommes. Courber l’échine ? Baisser les bras ? Il n’en est pas question pour Somaya. « J’entends qu’on respecte la femme que je suis », dit-elle.

Un déséquilibre à l’échelle mondiale

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Sarah Emad, ingénieure pionnière travaillant sur les plateformes pétrolières.

Les exemples ne manquent pas et les récits de femmes exerçant des métiers dans le domaine des sciences et technologies le prouvent même si leur nombre est réduit. Pourtant, la science et l’égalité entre les deux sexes sont indispensables pour réaliser les objectifs de développement durable, notamment le Programme de développement durable à l’horizon 2030. Ces 15 dernières années, la communauté internationale a entrepris d’importants efforts pour encourager les femmes à participer dans ce domaine.

Toutefois, elles continuent d’être exclues. Selon une étude faite par l’Unesco, moins de 30 % des chercheurs dans le monde sont des femmes. Selon la même étude, environ 30 % seulement des étudiantes choisissent des domaines liés aux STIM (Sciences, Technologie, Ingénierie, Mathématiques) dans l’enseignement supérieur. A l’échelle mondiale, le taux des filles est particulièrement faible dans les domaines des technologies de l’information et des communications (3 %), des sciences naturelles, des mathématiques et de la statistique (5 %) et dans les domaines de l’ingénierie, de la fabrication et de la construction (8 %).

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Les 3 lauréates de 2018, avec Dr Sahar Nasr et le directeur de L’Oréal Egypt

Des chiffres qui masquent parfois d’importantes disparités entre les différents pays. Les données récentes disponibles pour dix pays arabes (Koweït, Tunisie, Egypte, Iraq, Jordanie, Maroc, etc.) révèlent que « les femmes représentent entre 34 % et 56,8 % des diplômés du supérieur dans les sciences, l’ingénierie et l’agriculture, un chiffre relativement élevé », révèle le document. Et environ 37 % des chercheurs dans le monde arabe sont des femmes, soit plus que dans l’Union européenne (33 %). Afin d’obtenir l’accès et la participation équitable des femmes à la science et atteindre l’égalité entre les sexes, l’Assemblée générale des Nations-Unies a décidé en 2015 de proclamer le 11 février Journée internationale des femmes et des filles de science.

Mais comment expliquer les causes de cette sous-représentation des femmes dans le monde scientifique ? Est-ce en raison des obstacles placés devant elles, d’un sexisme irréductible, ou encore d’une forme d’autocensure ? Dr Mahmoud Saqr, président de l’Académie de la recherche scientifique, pense qu’il faut recruter les meilleurs talents et cerveaux pour la science et la technologie, en faisant abstraction du genre, car égalité signifie qualité. « La diversité dans la recherche élargit le nombre des chercheurs talentueux, apportant ainsi de nouvelles perspectives et de la créativité. Comment peut-on nier le rôle crucial de la femme et son potentiel ? », dit-il.

Raison pour laquelle Dr Sahar Nasr, la ministre de l’Investissement et de la Coopération internationale, a lancé, l’an dernier, l’édition égyptienne du programme « L’OréalUnesco pour les femmes et la science », et ce, pour encourager les Egyptiennes à exercer des métiers scientifiques et rendre hommage à des femmes remarquables vouées à la recherche et qui ont présenté des projets exceptionnels dans différents domaines de la science et de la technologie.

L’Egypte mieux lotie, mais ...

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Somaya Zidane, la première femme en Egypte et au Moyen-Orient à travailler dans la soudure sous-marine.

Selon le président de l’Académie de la recherche scientifique, 55 000 femmes en Egypte travaillent dans le domaine de la recherche sur un total de 133 000 chercheurs, soit un pourcentage de 43 %. Ceci nécessite d’accroître le nombre des chercheuses égyptiennes, alors que le pourcentage cité équivaut à l’ensemble des chercheuses du monde arabe. Autrement dit, dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, les femmes représentent 53,8 % des étudiants inscrits dans l’enseignement supérieur, 42 % dans l’enseignement technique, 54,98 % dans des centres de recherche, 9 % au parlement égyptien.

« En dépit de ces chiffres positifs, le pourcentage de femmes décorées par les prix de l’Etat ne dépasse pas les 15 %, les brevets d’invention 13 % et les femmes entrepreneures ne dépassent pas les 2 %. Ainsi, l’Egypte occupe le 101e rang dans l’Indice d’Inégalité de Genre (IIG). Un classement qui ne correspond pas aux aptitudes et au nombre des femmes égyptiennes », souligne Dr Saqr, tout en ajoutant qu’un tel constat exige de corriger les attitudes qui freinent l’accès des femmes aux disciplines scientifiques, ce à quoi s’attache actuellement l’Académie de la recherche scientifique au travers de multiples actions : remises de prix, expositions, diffusion et promotion de la culture scientifique, technique et industrielle.

« Nous avons créé huit prix scientifiques pour les femmes uniquement, et ce, dans les domaines de l’agriculture, de l’alimentation, de l’énergie, de l’eau, de la médecine et de l’environnement. Aujourd’hui, les jeunes et les femmes représentent plus de 75 % des dirigeants du deuxième rang »,ajoute-t-il.

Lutter contre les stéréotypes

Dr Nihad Aboul-Qomsane, présidente de l’Organisation égyptienne de la femme, estime qu’il est nécessaire de rendre visible la science conjuguée au féminin en travaillant sur les représentations mentales sexuées des orientations et des métiers, en les déconstruisant et en surmontant les préjugés. Il est vrai qu’aujourd’hui, il y a plus de filles scolarisées, mais elles ne jouissent pas toujours des mêmes chances que les garçons pour aller au bout de leurs études et recueillent les bénéfices de l’enseignement de leur choix.

La preuve est que les femmes obtiennent des pourcentages élevés au baccalauréat, des licences et des maîtrises et dépassent les hommes à ces niveaux. Elles représentent 53 % des diplômés. Malheureusement, leur nombre chute brutalement au niveau du doctorat (43 %). Pour Dr Aboul-Qomsane, s’il y a plus d’hommes dans les domaines liés à la science, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques, c’est parce que contrairement aux hommes, les femmes ont d’autres options, car elles pensent être plus performantes également dans les domaines autres que les STIM.

Par ailleurs, elle estime que les problèmes rencontrés par les femmes dans le secteur des STIM (stéréotypes de genre, discrimination, harcèlement, etc.) pourraient aussi expliquer la présence de peu de femmes dans ces secteurs. Un avis partagé par la sociologue Nadia Radwane qui estime que dans le principe, aucune formation n’est interdite aux femmes. Pourtant, l’association des mots science et femme a toujours conduit à de nombreux préjugés, voire à des clichés sexistes.

« Aujourd’hui, alors que les femmes sont de plus en plus nombreuses à travailler (22,9 % de la population active en Egypte), perdurent encore des stéréotypes de sexe, représentations mentales construites dès notre plus jeune âge, en famille, à l’école, au travail et véhiculés par les médias, assignant des rôles préétablis et hiérarchisés aux hommes et aux femmes.

Autrement dit, on prépare les filles à leur rôle de mère alors que l’on pousse les garçons à devenir le dirigeant d’une société, voire d’un Etat. Et c’est au nom de ces schémas mentaux supposant des capacités cognitives supérieures aux filles que ces dernières ont été exclues des sciences pendant des siècles et qu’on les a délibérément écartées du pouvoir », explique la sociologue, tout en ajoutant : « A supposer que les femmes ne soient pas à la hauteur des hommes, cela génère un manque de confiance en soi, engendrant un comportement d’autocensure des filles dans leurs choix d’orientation, choix conditionnés par une perception négative de soi.

Une autocensure qui fait que les femmes ne s’imaginent pas pratiquer certains métiers ». Le sexisme comme entrave à l’ascension Des limites que certaines femmes s’imposent à elles-mêmes en perpétuant le sexisme. En fait, les femmes ont tendance à abandonner les secteurs du STIM au cours de leur vie professionnelle, non seulement à cause des stéréotypes et préjugés de la société mais aussi aux difficultés qu’elles rencontrent pour concilier travail et vie de famille. En effet, beaucoup de jeunes filles arrêtent leurs études à la licence pour fonder une famille. Nadia Moez, ingénieur chimiste, n’a pas dérogé à la règle. Elle a préféré avoir un enfant au début de sa carrière.

Cette décision a beaucoup influencé son parcours professionnel, puisque dès l’obtention de son diplôme, elle a préféré s’orienter vers l’enseignement dans une école. « Avoir un diplôme de haut niveau demande énormément d’implication et de sacrifices. Sans oublier les longues années d’études, souvent peu compatibles avec une vie de famille. Alors pourquoi tant de sacrifices pour un poste que l’on attribuera à un homme plutôt qu’à une femme », dit Nadia qui travaille aujourd’hui comme enseignante.

Mais la chercheuse Sanaa Al-Sayed, 28 ans, professeure à la faculté de sciences et membre au sein de l’équipe de la découverte du dinosaure Mansourasaurus, voit les choses autrement. Déterminée, elle n’a pas baissé les bras malgré les difficultés qu’elle a rencontrées avec ses parents, pour les convaincre de l’importance de sa mission qui pourrait constituer un tournant dans sa vie. « Dans les milieux ruraux, les familles sont très conservatrices et n’acceptent pas que les filles passent la nuit en dehors de la maison.

Alors, pour que mon père accepte que je séjourne dans un bivouac en plein désert pendant quelques semaines, ça n’a pas été une chose facile », explique-t-elle. Toutefois, Nachwa Moustapha, chercheuse dans l’Institut national des recherches, estime que l’égalité entre femmes et hommes dans les domaines scientifiques doit passer par la valorisation de l’héritage des femmes scientifiques. Seuls 3 % des prix Nobel scientifiques ont, à ce jour et depuis leur création en 1901, été attribués à des femmes.

Selon elle, les filles manquent de modèles féminins auxquels se référer, alors même qu’ils existent et qu’ils sont légion ! A citer, à titre d’exemple, en physique et en chimie, Marie Curie, première femme à avoir reçu un prix Nobel et pionnière pour ses travaux sur la radioactivité et sa découverte du radium. Samira Moussa est une savante égyptienne connue mondialement dans le domaine des sciences atomiques et surnommée

« Miss Curie l’Egyptienne », Latifa Al-Nadi, première aviatrice égyptienne, et la seconde femme au monde après l’Américaine Amelia Earhart, et Hypatie d’Alexandrie, première mathématicienne et philosophe. « Il y a peu de modèles de référence. C’est le mécanisme de mimétisme, sans voir de personnes qui nous ressemblent, on se sent moins en confiance dans un univers qu’on neconnaît pas », conclut-elle .



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