Semaine du 22 au 28 mai 2019 - Numéro 1276
Plus de vers, moins d’engrais
  Alors que le bio est à la mode,nombreux sont les maraîchers qui créent leur propre compost grâce à l’élevage de vers de terre. Objectif : stopper l’usage d’engrais chimiques tout en augmentant la productivité.
Plus de  vers,  moins  d’engrais
Un ver de terre coûte seulement une livre égyptienne. (Photo  : Mohamad Abdou)
Manar Attiya06-02-2019

Quatre bacs bleus en plastique, pla­cés les uns sur les autres, renfer­ment chacun une vingtaine de vers de terre. Pour les nourrir, Khaled Rachad, officier à la retraite, uti­lise des déchets organiques qu’il jette dans le bac supérieur. Quelques heures plus tard, les vers vont descendre dans le bac du dessous à travers des trous pour dévorer toute la matière végétale en décomposi­tion. Ces vers de terre rejettent ensuite les déchets en petites crottes ou tortillons, que l’on retrouve dans le troisième bac. De la même consistance qu’un terreau, et sans odeur, c’est un engrais solide qu’on appelle lombricompost. Enfin, dans le quatrième bac, Khaled ouvre un petit robi­net libérant le lombrithé. C’est le liquide produit par les vers en une semaine. En effet, leur activité digestive va aussi libé­rer de l’eau contenue dans les matières organiques (déjections animales ou éplu­chures de légumes). Ce liquide va ruisseler à la fois sur les déchets verts et le lombri­compost se chargeant d’éléments miné­raux nutritifs.

C’est ainsi que Khaled valorise les déchets alimentaires grâce à une armée de lombrics qui font leur oeuvre dans sa ferme lombricole, située dans un appartement de 200 m2, constitué de quatre pièces où cha­cune renferme une centaine de bacs. Au début de son projet, Khaled Rachad avait acheté 40000 vers à raison de 40000 L.E. (un vert coûte une livre égyptienne). Aujourd’hui, et après le travail assidu des vers de terre, leur nombre a nettement augmenté. Le Dr Hicham Haggag, ingé­nieur agronome, explique: « Si l’on pos­sède 1000 vers au départ, en 3 mois, on peut passer à 6000. Les vers sont extrême­ment prolifiques. Les oeufs éclosent après une incubation de 3 semaines et chaque oeuf peut donner jusqu’à 20 petits. Les petits vers atteignent la maturité sexuelle à 3 mois, et ils commencent alors à se reproduire, le même cycle se répète tous les 90 jours et ainsi de suite ». L’intestin du lombric est une véritable usine à recy­clage de déchets. « Chaque jour, les vers peuvent absorber l’équivalent de leur propre poids. Par exemple, 1 kg de vers de terre peut consommer 1 kg de déchets par jour », ajoute Khaled Rachad.

Pour arriver à produire un compost à 100% bio, il faut nourrir les vers avec plusieurs types de déchets organiques. « Au premier jour, je leur donne des déchets de restaurants, comme des fruits et légumes pourris, des épluchures, des restes d’aliments, du marc de café, des feuilles et sachets de thé, du pain, des pâtes et du riz sans sauce. Au second jour, je les nourris de déchets recueillis du jar­din », explique Sally Mahmoud, la femme de Khaled Rachad. Esthéticienne, elle a quitté son travail pour aider son mari dans le développement de cet élevage. D’ici quelques mois le couple espère commer­cialiser cet engrais à des agriculteurs et dégager un petit revenu. Sally parle déjà en experte. « Il faut diversifier les matières végétales et bien les mélanger pour obte­nir du compost riche en minéraux », explique-t-elle, tout en broyant dans un mixeur les restes de la tonte de gazon ainsi que des feuilles mortes, des fleurs et des plantes fanées, de mauvaises herbes du potager. Ensuite, Sally ajoute à cette mix­ture des bouses et des crottes d’animaux et laisse le tout fermenter. Des excréments dont les vers de terre se nourrissent. « Et plus les déchets sont petits, plus leur digestion, leur décomposition et leur transformation en compost seront rapides », précise Sally.

Un procédé de plus de dix ans

La production du lombricompostage a commencé en Egypte en 2007, au Laboratoire central du climat égyptien dépendant du ministère de l’Agriculture. A ce moment-là, personne n’a voulu accor­der d’intérêt à ce genre de production de compost. Les agriculteurs n’aimaient pas le ramasser avec leurs mains, car il fallait dégager les vers de terre qui étaient collés au compost, ce qu’ils trouvaient dégoû­tant. Résultat: Les vers de terre s’échap­pent ou meurent. « En 2015, un jeune Egyptien, qui a vécu en Asie de l’ouest, nous a convaincus de l’importance de ce genre de vers pour fabriquer, d’une part, de l’engrais bio, et d’autre part, pour recycler les déchets ménagers qui polluent l’environnement. Depuis cette date, je me suis intéressé à ce domaine très spéciali­sé », relate le Dr Hicham Haggag, qui possède une ferme d’une superficie de 2 feddans, produisant 40 tonnes de compost par mois.

Le ministère de l’Agriculture voit aujourd’hui dans cette culture et dans l’utilisation de lombricomposteurs un moyen efficace pour freiner l’utilisation de pesticides. Dr Mohamad Hassan, qui travaille au sein de l’Institut du climat dépendant du ministère de l’Agriculture, explique que « pour garantir une produc­tion de qualité, plusieurs conditions doi­vent être remplies. Il faut disperser les déchets dans le lombricomposteur qu’il faut fermer avec un couvercle pour empê­cher les vers de s’en échapper. L’endroit doit être plongé dans l’obscurité, car les vers n’aiment pas la lumière ». Il ajoute aussi que le lieu doit être ni trop sec, ni trop humide, à température constante variant entre 15 et 25°. Une bonne aération est indispensable. Et pendant l’été où par­fois la température peut atteindre les 45 ou 50°, il faut installer plusieurs ventilateurs en un seul endroit.

Autres scènes… Autres lieux. A 55 km environ à l’ouest du Caire, à Chabramante, dans le petit village de Arab Sarab, on fait aussi de l’élevage de vers de terre. L’endroit est d’une superficie d’un demi-feddan que le propriétaire a clôturé et recouvert de tuiles. Il y a installé une cen­taine de caisses en bois à l’intérieur des­quelles il fait de l’élevage de vers de terre. Dans l’enclos, plusieurs chats font le va-et-vient. Ils sont aux aguets. Leur mis­sion: attraper les souris et les rats qui viennent manger les vers de terre. « Avoir un chat est la solution la plus simple et la plus efficace, car les rongeurs ne viennent jamais en terrain ennemi », explique Khaled Ammar, 26 ans. Ce jeune, diplômé en commerce, a créé cette ferme lombri­cole il y a trois ans, dans le but de fabri­quer de l’engrais biologique pour ses cultures maraîchères. Il a donc aménagé cet espace pour accueillir 80000 vers de terre, dont le nombre a triplé depuis, pas­sant à 240000 vers.

La fabrication de lombricompost néces­site beaucoup de temps et de patience. « Ces vers ont une anatomie assez curieuse. Ils n’ont ni yeux ni dents, possè­dent 4 coeurs et surtout, ils ne dorment pas. Ils sont donc toujours en activité! De plus, ces vers respirent par la peau, c’est pour­quoi ils ont besoin de vivre dans un endroit très humide. Ils détestent la lumière et se cachent rapidement dans les déchets dès que l’on ouvre le lombricomposteur », explique en détail Khaled, qui possède plu­sieurs terrains agricoles où il cultive toutes sortes de légumes. « Mon objectif: pouvoir exporter mes produits bio. Et c’est grâce aux vers de terre que je suis parvenu à fabriquer de l’engrais biologique pour mes légumes et fruits », poursuit-il. Le jeune maraîcher vit aujourd’hui de sa production bio qui augmente chaque année.

Une agriculture bio

Utiliser de l’engrais biologique permet de fertiliser les sols et d’apporter des complé­ments nutritifs aux plantes. Ceci va non seulement améliorer leur croissance, mais aussi leur qualité gustative. Si on étendait l’élevage des vers de terre, on pourrait renoncer aux engrais chimiques qui pol­luent les cultures en Egypte. « En agricul­ture, les engrais chimiques sont adminis­trés en vue d’augmenter le rendement des cultures. Mais ils sont responsables d’une pollution massive des sols », regrette Dr Hicham Haggag.

Selon l'Organisation de l’alimentation et de l’agriculture dépendant des Nations-Unies (FAO), le nombre annuel d’enfants intoxiqués par les pesticides a été récem­ment évalué entre un et 5 millions, dont plusieurs milliers de cas mortels. Le Centre national des tumeurs explique que le taux de maladies mortelles a augmenté en Egypte, du fait de la consommation d’ali­ments infectés par l’usage abusif d’engrais chimiques. « C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de faire de l’élevage de vers de terre, pour éliminer l’usage de ces engrais chimiques mortels », explique Amr Toumoum, qui est à la tête d’une drôle d’ar­mée: 100000 vers de terre qu’il élève à Qalioub Al-Mahatta, près du Caire. Il fait ce travail depuis quatre mois. Au début de son projet, Amr Toumoum a acheté 1800 vers, la nourriture nécessaire pour tenir deux mois, 30 bacs d’élevage et un pros­pectus de commercialisation, le tout à 16000 L.E. Et comme il a vite constaté la rentabilité de ce projet, il a triplé la quan­tité de vers de terre pour accroître son gain.

Toutes ces personnes ont réussi car elles ont décidé de transformer les déchets ali­mentaires en compost et le vendre. D’autres, à l’inverse, ont échoué en voulant revendre directement des vers de terre pour obtenir un gain rapide. « J’ai acheté pour 50000 L.E. des vers de terre et je pensais gagner énormément d’argent. La faute que j’ai commise a été de vouloir vendre les vers. C’est comme vendre une usine qui rapporte de l’argent ou perdre bêtement son capital parce que j’étais assoiffé d’argent », confie Ali, qui a perdu tout son investissement. Attention donc à être trop gourmand. L’élevage de vers demande beaucoup de travail et du temps investi .




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