Semaine du 12 au 18 décembre 2018 - Numéro 1254
Plaisir, sport et sensibilisation
  Une première équipe de foot composée exclusivement d'enfants atteints de nanisme vient de voir le jour. Objectif : permettre à ces petits de pratiquer leur sport favori, mais aussi de combattre les préjugés et favoriser l'insertion sociale des personnes de petite taille. Reportage.
Plaisir, sport et sensibilisation
Pour eux, jouer au football, c’est aller vers les autres, gommer les différences.
Chahinaz Gheith28-11-2018

Nain », « nabot », « minus » : quoique péjoratifs, ces mots ont rendu Mahmoud Khamis plus fort. Agé de 15 ans, ce footbal­leur talentueux, d’un mètre de taille envi­ron, est le capitaine de l’équipe des nains d’Egypte. Atteint d’une forme de nanisme, l’achodronplasie — une maladie génétique causée par une anomalie de la croissance de l’os, caractérisée par une petite taille et un raccourcissement des membres —, Mahmoud est comme tout le monde, sauf que ses os n’ont pas atteint la croissance normale.

« Nous faisons partie des catégo­ries les plus discriminées au monde. Nous essayons de changer cela en montrant de quoi nous sommes capables : jouer au foot­ball, faire des études et travailler », dit Mahmoud, bien décidé à prouver que tout le monde peut faire du sport et que les per­sonnes de petite taille ont aussi leur place dans la société. Et d’ajouter : « Cela fait bien longtemps que nous rêvions de former une équipe de football, et nous avons réus­si ». Un défi pour cette équipe qui veut rendre visible cette population isolée. « Et qu’on arrête de nous appeler les nains, c’est péjoratif », lance-t-il tout en refusant de donner sa taille exacte.

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Ils jouent vite, en une touche de balle, ils font courir le ballon.

Mahmoud s’est toujours passionné pour le sport, et surtout le football. Très vite, il n’a plus été possible de le séparer de son ballon, qu’il faisait rebondir en récitant ses leçons et le prenait au lit, le soir, après avoir rendu fous les voisins du dessous, se sou­vient Neamat Ahmad, sa mère. A 8 ans, elle a essayé de l’inscrire dans un centre de jeunesse pour faire de la natation et du foot. Mais les entraîneurs ne voulaient pas de lui car, selon eux, « petite taille veut dire petit cerveau ». Les questionnements et les doutes sur ses capacités ne manquaient pas, mais aussi les railleries et les moqueries des gens.

« Je passais la majeure partie de mon temps à me bagarrer. Les gens me prenaient pour un extra-terrestre. Ils me regardaient avec mépris ou me tournaient en ridicule. Et si certains attendaient que je leur tourne le dos pour se moquer de moi, d’autres n’avaient même pas cette délicatesse et n’hésitaient pas à se tordre de rire en face de moi », confie Mahmoud. Depuis, sa mère lui a appris à surmonter les obstacles posés sur sa route. « Essaie d’ignorer les gens qui te fixent des yeux. Tu n’es pas différent, tu es juste petit », ne cessait-elle de lui répéter. Bref, une maman comme les autres, qui stimule son enfant, l’encourage, et surtout le traite comme un être de taille normale. « C’est comme ça que je vis ma vie. Quand je marche dans la rue, je fais comme si je faisais deux mètres », poursuit fièrement Mahmoud.

Ses modèles ne sont pas les joueurs de petits gabarits, mais Mohamad Salah, Abou-Treika et Essam Al-Hadari dont il essaie d’imiter les gestes. « Le terrain, le filet, tout est pareil. Une seule exception autorisée pour nous : monter sur les épaules les uns des autres pour constituer un mur au moment des coups francs. Et l’on doit déployer davantage d’efforts », pré­cise-t-il.

Dribbler comme les professionnels

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Il existe en Egypte 120 000 personnes de petite taille. Presque toutes mènent une vie difficile.

Au centre de jeunesse situé au gouverno­rat d’Alexandrie, de petits footballeurs âgés de 10 à 14 ans, dont la taille varie entre 70 cm et 1 mètre, sont en plein entraînement. Ils se donnent à fond. Un coup de sifflet, Mahmoud, le capitaine de l’équipe de foot à cinq, shoote dans le ballon. Le match commence. Le ballon vole, rebondit. Mahdi, 16 ans, un joueur rapide et costaud, le suit et le poursuit, le pousse du pied, se le fait voler par un adversaire qui, à son tour, le conduit vers la cage à buts (de 1,7 m de haut sur 2 de large, contre 2,44 sur 7,32 pour le foot traditionnel).

Quand l’occasion est bonne, Mahdi fonce et, d’un grand coup de pied, lance le ballon vers la direction du filet. Alerté, le gardien se jette sur le ballon, l’attrape et le renvoie vers l'un de ses équi­piers. L’attaque reprend, etc. Du grand art. Dribbler comme les professionnels, empê­cher le ballon d’entrer dans la cage, faire passer le ballon d’un joueur à l’autre, les joueurs de l’équipe ne manquent d’habileté. Avec une rapidité extrême et une force qui dégénère en brutalité, ils feintent, trompent et finissent par faire marquer un but.

D’après Mohamad Mamdouh, le coach, pour motiver les gamins et arriver à un tel niveau, il a fallu du temps et beaucoup de patience. Les premiers entraînements ont été ardus. Les enfants n’étaient pas constants dans leurs efforts, et pour former une vraie équipe, il a fallu gagner leur confiance et leur porter beaucoup d’atten­tion. « Ces enfants sont intelligents, mais surtout sensibles et susceptibles, et donc d’une extrême fragilité. De grands efforts ont été déployés pour qu’ils parviennent à avoir confiance en eux-mêmes, et surtout ne pas se sentir marginalisés.

Résultat : aujourd’hui, ils jouent vite et font courir le ballon. S’ils avaient ma taille et suivaient des entraînements réguliers, ils pourraient facilement devenir des professionnels », explique-t-il tout en ajoutant que la tech­nique et la vitesse ne sont pas leurs seules qualités. Et malgré leur jeune âge, selon lui, ils sont capables de réaliser des exploits. Pour eux, jouer au football, c’est aussi aller vers les autres, gommer les dif­férences. « J’ai dû apprendre à faire de ma vitesse une arme défensive. Le coach m’a inculqué cette mentalité ! J’utilise cela sur terrain non seulement pour pratiquer un football de qualité et me faire plaisir, mais surtout pour donner une bonne image de nous les nains et montrer au monde que la taille ne compte pas. Je suis de petite taille. Je n’ai aucun complexe et il n’y a pas de quoi avoir honte », témoigne Ibrahim Chaabane, 80 cm, le nez camus, la tête carrée et les membres disproportionnés. Cet élève en 2e année préparatoire n’hésite pas à faire allusion au nain célèbre cité dans l’histoire de l’Egypte ancienne (Ve dynastie) et qui portait le nom de Seneb. Il fut un haut fonctionnaire et avait reçu de nombreux titres honorifiques.

Cherche soutien désespérément

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Selon Essam Chéhata, responsable de l’Association des nains, créée en 2012 dans le gouvernorat d’Alexandrie, l’Egypte compte 120 000 nains. « Nous menons une vie difficile. Un vrai cauchemar à cause de notre taille qui nous prive du minimum de droits dont bénéficient les autres citoyens égyptiens. L’Etat ne nous offre aucun sou­tien, il nous ignore complètement », s’ex­prime Chéhata qui se bat pour faire évoluer la situation des personnes de petite taille. Sous-estimés, voire humiliés et marginali­sés, les nains, enfants et adultes dont la taille varie entre 75 et 130 cm, ont décidé de lutter pour se faire entendre.

Or, former une équipe composée uniquement des nains s’avère un véritable exploit. Car c’est difficile de trouver les joueurs, les rassem­bler et il est encore plus difficile de trouver un terrain et des sponsors. « J’aimerais trouver un sponsor qui croit en la capacité et la compétence de nos enfants pour prendre en charge les dépenses de l’équipe », dit-il, tout en regrettant le manque de soutien de la part des respon­sables, surtout que cette équipe de football est la première du genre en Egypte, voire dans tous les pays arabes, à part celle du Maroc. Chéhata confie que l’équipe de foot pour adultes est déjà formée, mais les joueurs ne s’entraînent pas, faute de moyens et de sponsors. On ne peut rien demander à ces joueurs, en situation pré­caire, car cela va ajouter un autre fardeau à leurs familles, le coût de la tenue sportive et les moyens de transport.

« Comment l’équipe peut-elle perdurer s’il n’y a pas de grosses structures derrière elle ? », se plaint-il. Et ce n’est pas tout. Selon lui, contrairement aux autres handi­caps, les personnes souffrant de nanisme sont souvent livrées à elles-mêmes, épar­pillées dans les divers gouvernorats du pays. « Les autres handicapés passent par des centres de réadaptation, alors que les personnes de petite taille vivent leur vie en électron libre. Résultat : les joueurs de petite taille ne sont considérés ni comme des handicapés, ni comme des personnes valides. Le nanisme est entre les deux », explique-t-il, tout en faisant le lien entre le debout, le valide et celui qui est assis, le handicapé. Et d’ajouter : « Le problème, c’est que les valides ne nous considèrent pas vraiment comme valides, et les handi­capés ne nous considèrent pas non plus comme véritablement handicapés ».

D’après Chéhata, ouvrir les associations et les clubs sportifs aux nains est un objec­tif difficile à atteindre tant que les mentali­tés ne changent pas. « Notre premier objec­tif est donc de créer un lien social, un lien avec le public, qu’il découvre l’Autre, la différence. Notre second objectif est de donner aux nains (enfants ou adultes) la possibilité de pratiquer une activité, un sport », résume-t-il, tout en faisant allusion aux sportifs de petite taille qui ont rem­porté des médailles dans divers jeux tels que la natation, l’haltérophilie, l’athlétisme et le karaté, alors que personne ne s’en soucie et aucun soutien ne leur est apporté.

D’ailleurs, ces footballeurs en herbe se retrouvent pour s’éclater et vivre des moments exceptionnels. Ils ne cessent d’évoluer ensemble, créant un vrai esprit de groupe. « Quand on se voit en moyenne deux fois par semaine pour s’entraîner, on prend un grand plaisir à jouer et l’on se donne à fond », conclut Omar, 13 ans, fan de foot qui vit avec l’espoir de devenir un second Mohamad Salah et voir sa vie se transformer.



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