Semaine du 13 au 19 décembre 2017 - Numéro 1204
A rude épreuve, à toute épreuve !
  Avec un trafic extrêmement dense, une infrastructure routière médiocre, un code de la route peu respecté, des rues souvent chaotiques, conduire en Egypte est un exercice pour le moins qu'on puisse dire laborieux, qui nécessite patience, savoir-faire, finesse et même un brin de malice. Une expérience unique.
A rude épreuve, à toute épreuve !
Abir Taleb et Dina Darwich29-11-2017

Pare-chocs contre pare-chocs, Mohamad voit s’étendre devant lui, à perte de vue, les files de voitures interminables. Et voilà ! C’est parti pour une nouvelle journée ! se dit-il tout en écoutant les informations sur le trafic diffusées sur la radio. Il est sur la route circulaire, cette autoroute péri­phérique qui encercle Le Caire et qui est devenue aussi fréquentée que les rues du centre-ville. Ce jeune banquier de 35 ans habite au Nouveau Caire et travaille au Smart Village, à l’entrée de la route désertique Le Caire-Alexandrie. C’est-à-dire qu’il traverse la capitale d’est en ouest tous les jours. Aller-retour. Une épreuve, dit-il. « Conduire au Caire, c’est comme nulle part ailleurs, il ne faut pas juste maîtriser les techniques de conduite proprement dites, mais il faut avoir sans cesse les yeux au milieu de la tête, prévoir l’im­prévisible, deviner ce que vont faire les autres automobilistes, savoir réagir à toute surprise, bonne ou mauvaise, connaître, un par un, les dos d’ânes et les trous dans la chaussée », dit le jeune homme, non sans ironie. C’est-à-dire qu’il faut avoir des nerfs d’acier. « Car il ne s’agit pas seulement des embouteillages, dans toutes les grandes villes, il y a des bouchons surtout aux heures de pointe, explique-t-il, mais ici, c’est tout autre chose, c’est l’absence de règles, le désordre, la confusion, le chaos parfois même. Les deux-roues qui se faufilent et qui serpentent entre les voitures, faute de piste cyclable, le piéton qui sort subitement de nulle part pour se pointer devant vous, le bus qui s’arrête au beau milieu de la rue pour faire monter et descendre ses passagers et qui vous laisse perplexe, l’automobi­liste qui roule en sens inverse et qui, comble du culot, vous demande de lui libérer la voie. Bref, c’est l’aventure au quotidien ».

Une aventure qui débute dès que l’on commence à apprendre à conduire. Car dans la plupart des cas, c’est un membre de la famille qui sert de moniteur. En effet, en Egypte, ceux qui ont affaire à une auto-école pour apprendre la conduite ne représentent qu’une mino­rité. « L’Egypte est d’ailleurs le seul pays où l’obtention du permis ne se fait pas obligatoirement à travers une auto-école », affirme ainsi l’expert de la cir­culation routière, Yousri Serragueddine, au quotidien Al-Masry Al-Youm. Sans compter le fait que, souvent, un pot-de-vin suffit pour passer le test du permis. Du coup, on apprend tant bien que mal à conduire, souvent sur le tas, mais on ne sait rien, ou presque, du code de la route. « Et c’est là l’une des difficultés majeures, dit Mohamad. Même si moi je connais les règles et les respecte, je dois agir en sorte que l’autre ne les connaît pas forcément ». Durant le tra­jet, Mohamad écoute la radio, son « compagnon de route », comme il l’appelle. On y parle de la nouvelle loi sur la circulation, qui doit prochaine­ment être discutée au parlement. « Encore une loi qui, Dieu seul le sait, va servir à quelque chose », se dit Mohamad.

Pourtant, la nouvelle loi se veut plus punitive et a pour but de contraindre les automobilistes à respecter le code de la route. Par exemple, le texte à discuter instaure le permis à points. Chacun de nous aura 30 points sur son permis, lesquels risquent d’être retirés les uns après les autres en fonction des erreurs commises et des contraventions contractées. Aussi, 2 400 appareils de surveillance électronique supplémen­taires (caméras et radars) seront instal­lés un peu partout, afin d’enregistrer le maximum de transgressions possible. Quant aux amendes elles-mêmes, elles seront divisées en 5 catégories en fonc­tion de leur gravité, et varieront entre 300 L.E. et 5 000 L.E. « Il est néces­saire de se montrer plus sévère à l’égard des conducteurs, d’autant plus qu’il y a des lacunes dans la loi actuelle. L’une d’entre elles est que, dans le cas d’une violation ou d’une contravention, c’est le propriétaire du véhicule qui est tenu responsable, donc sanctionné, et non le chauffeur, si ce n’est pas la même personne. Conséquence, ceux qui conduisent des voitures qui ne leur appartiennent pas, par exemple certains chauffeurs de taxi, de microbus ou de poids lourds, ne se sentent pas contraints de respecter les lois. D’ailleurs, ce sont ces conduc­teurs-là qui sont responsables de la majorité des accidents de la route. Et l’Egypte est le premier pays au monde en matière de décès dus aux acci­dents », estime un expert de la circula­tion qui a requis l’anonymat (les acci­dents causent entre 25 000 et 27 000 décès et entre 70 000 et 80 000 blessés par an, selon l’Organisation mondiale de la santé).

Règle d’or : Foncer
Une loi plus contraignante donc et censée corriger les lacunes existantes. Mais cela est-il suffisant ? Non, répon­dent la plupart des automobilistes, mais aussi certains experts. Pour l’heure, le Grand Caire, avec ses 3,5 millions de véhicules, selon le CAPMAS, reste une véritable jungle urbaine où, au volant, le seul mot d’ordre est « si tu penses que ça passe, vas-y, fonce ». C’est en tout cas ainsi que nombre de conduc­teurs fonctionnent. Exemple : les voies de circulation sont tracées, certes, mais ne signifient presque rien pour les auto­mobilistes, qui passent de l’une à l’autre sans cesse quand la circulation est fluide. Et en cas d’embouteillages, là où la route est séparée en quatre voies, on trouve jusqu’à six ou sept lignes de voitures, chacune essayant de passer là où il y a vaguement de la place.

« A quoi ça sert que je respecte les règles si les autres ne le font pas ?! », s’exclame Omar, un ingénieur de 40 ans. « Si j’essaie de le faire, c’est moi qui deviens ridicule. Je me retrouve le seul à respecter un feu rouge, par exemple, ou à m’arrêter pour laisser un piéton traverser. Résultat, on m’assaille de klaxons, parfois même d’insultes, et je deviens presque celui qui bloque la circulation », raconte Omar. Et d’ajou­ter : « Si j’essaie de laisser un espace­ment entre moi et la voiture à l’avant, tout de suite, quelqu’un tente d’y péné­trer. Quand je respecte la vitesse limite, j’ai l’impression de gêner le flux des voitures. Bref, la façon de conduire des autres m’impose ses propres règles, bien loin de celles du code de la route. Pour régler les problèmes de circula­tion, il faut un tout : une infrastructure routière de qualité, des zones de sta­tionnement disponibles, et surtout des lois qui sont appliquées ».

La loi du plus fort

A rude épreuve, à toute épreuve !
Conduire c'est le bus qui s’arrête au beau milieu de la rue pour faire monter et descendre ses passagers et qui vous laisse perplexe, l’automobiliste qui roule en sens inverse et qui, comble du culot, vous demande de lui libérer la voie. Bref, c’est l’aventure au quotidien. (Photo:Mohamad Moustapha)

Mais pourquoi donc cette tendance quasi générale à enfreindre les règles ? Parce que, répond le psychiatre Nabil Al-Qott, « la société égyptienne vit en quelque sorte encore dans l’ère préin­dustrielle, se comporte avec la voiture comme avec un cheval ou un âne, comme un animal qui sert de moyen de transport, on le pousse, on saute dedans. Aussi, la rue est considérée comme la continuité du patio de la maison. On s’en accapare comme d’un espace personnel, pas d’un espace public, et on se considère tout per­mis ». Pour preuve, c’est la loi du plus fort qui règne. « Fonce dès que tu peux, ne te laisse pas faire, considère que tous les autres n’y comprennent rien, tels sont les conseils qui m’ont été donnés quand j’apprenais à conduire », raconte Nour, une étudiante qui com­mence ses premiers pas au volant.

A cela s’ajoutent d’autres facteurs. Dr Sawsane Fayed, professeure de psycho­logie au Centre national des études cri­minelles et sociales, rappelle qu'« une partie des automobilistes sont illettrés. Il y a donc une absence de conscience collective du concept même de système, de règles à suivre. Autre facteur, on conduit systématiquement sous stress, le stress de la vie quotidienne, mais aussi celui des embouteillages infer­naux et des longues heures que l’on passe au volant. Tout cela conduit au chaos que l’on voit dans les rues des villes égyptiennes ». En effet, selon une étude japonaise effectuée en 2013, la vitesse moyenne au Caire sera de 11km/h en 2020.

Autant de facteurs qui font qu’au volant de sa voiture, la devise est : « Après moi, le déluge ». Un indivi­dualisme et un égoïsme aux consé­quences fâcheuses : on pense à soi d’abord, à être le premier à passer, à s’accaparer de la place de parking vide, etc. au risque de mettre la vie des autres, mais aussi sa propre vie, en péril. « La plupart du temps, les voi­tures qui passent par un carrefour ne se préoccupent pas des feux de signa­lisation, parfois même s’il y a un flic, car le askari n’est pas toujours res­pecté ici. Les voies de circulation, connaît pas, les priorités, encore moins. Même les piétons, ils traversent les rues n’importe où, n’importe com­ment, sans se préoccuper de ceux qui arrivent, comptant toujours sur le fait que l’automobiliste va freiner, ne serait-ce qu’à la dernière minute », explique un étranger fraîchement arri­vé au Caire, qui peine encore à se faire au « système ».

A en croire ces témoignages, conduire en Egypte, notamment au Caire, est une vraie folie. Une folie signée notamment par les bus et micro­bus, les camions et les tok-tok. Avec près de 143 000 autobus, 93 000 poids lourds et 85 000 tok-toks, la plupart circulant sans autorisation, (chiffres du CAPMAS), on n’est pas sorti de l’au­berge. Les uns comptent sur leur volume : gros, ils impressionnent et s’imposent, petits, ils se faufilent. Les autres sur leur hardiesse et leur « fahlawa » (débrouillardise). Les der­niers sur leur supposée supériorité.

Attention, femme au volant !

A rude épreuve, à toute épreuve !

Conduire en Egypte, c’est donc aussi une affaire de muscles ... Et qui dit muscles, dit forcément discrimination entre hommes et femmes. Comme la loi du plus fort fait office de code de la route, les femmes deviennent le maillon faible. Un maillon qu’on accuse de tous les maux. « Quand une femme est au volant de la voiture devant, derrière ou à côté de moi, je prends garde doublement, on ne sait jamais à quoi s’attendre ! », ironise Omar. Comme Omar, nombreux sont les automobilistes, hommes, qui pen­sent qu’une femme au volant, c’est un désastre assuré. « Elles sont distraites, adorent prendre la voie de gauche tout en roulant à 60 km à l’heure, oublient de regarder dans le rétroviseur, quant au créneau, ce n’est même pas la peine d’espérer, combien de fois avons-nous vu une femme laisser un sayès lui garer la voiture ! », renchérit Hassan, qui assure qu’avec une expérience de 30 ans, il a rarement vu une femme bien conduire.

Des clichés qui ont la vie dure, mais qui cachent une autre vérité : dans une société machiste comme la société égyptienne, même au volant, il y a une discrimination contre la femme. « La discrimination que l’on vit au quotidien, nous les femmes, on la subit aussi quand on conduit. D’emblée, il y a des soup­çons sur notre habileté même à savoir conduire. D’emblée, on est considérées comme plus faibles, voire inférieures. On se permet donc tous les abus avec une femme au volant. Pire encore, beau­coup d’hommes ne supportent pas qu’une femme leur tienne tête, par exemple, si je suis à côté d’un microbus, il prend des airs, ne me permet jamais de le doubler, et si je le fais, c’est presque sa virilité qui est en jeu, il est beaucoup plus agressif avec moi qu’avec un homme au volant. Cette dif­férence, je la vois quand c’est moi qui conduis ou quand je suis à côté de mon mari », raconte Mona, une femme au foyer de 47 ans. « En même temps, il faut avouer que quand je tombe en panne ou que j’ai un pneu crevé, je n’ai aucun mal à trouver de l’aide, et ça, c’est le bon côté de la chose », tempo­rise Mona.

L’autre bon côté de la chose, estime Omar, « c’est qu’avec tous ces défis, le conducteur égyptien devient expert. Quand on a conduit ici, on peut conduire partout ! ».

Tout compte fait, conduire dans la rue égyptienne, c’est tout simplement un reflet de toutes les caractéristiques de cette rue. Avec ses codes, ses contradictions, ses frustrations, son humanité aussi. Un univers propre à l’Egypte qui ne déplaît pas forcément aux étrangers. « Après tout, c’est fati­gant, mais c’est humain et ça ne dérange pas tant que ça », affirme Alban, un Français vivant en Egypte depuis une dizaine d’années. Lynda, une Allemande, va encore plus loin : « Moi, j’adore conduire en Egypte, c’est la possibilité de déroger aux règles, c’est la liberté même. Mais c’est surtout un échange humain conti­nuel, une expérience unique, quoi ! » .




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