Semaine du 24 au 30 mai 2017 - Numéro 1177
Quand le poisson vaut son pesant d’or
  Le prix du poisson a connu une aug­mentation au cours de ces 6 derniers mois. Du coup, les consomma­teurs le bou­dent et les commerçants se plaignent. L'Etat, de sa part, a décidé d'interdire son exportation.
Quand le poisson vaut son pesant d’or
Entre 15 000 et 20 000 personnes se rendent tous les jours à Halaqet Al-Samak. (Photo: Mohamad Abdou)
Manar Attiya17-05-2017

Des va-et-vient incessants se font dans ces allées sinueuses. Des clients qui marchandent, des com­merçants qui interpellent les passants ou discutent des prix. Des bruits de machettes et de couteaux. C’est l’am­biance qui règne à Al-Obour, le plus grand marché de poisson en Egypte. Situé à 20 kilomètres du Caire sur la route désertique d’Ismaïliya, en dehors du périmètre de la ville, Halaqet Al-Samak, ce marché, s’étend sur une superficie de 5 000 m2. Il est si vaste qu’une matinée entière est nécessaire pour en faire le tour. Ce souk est ouvert 24h/24 et possède 7 portes, dont 3 donnant accès à la rue Guésr Al-Suez, 2 sur le tunnel d’Al-Obour et les 2 dernières sur l’hypermarché Carrefour. Ce marché, ouvert depuis 1994, est constitué de 3 hangars réservés à la vente des poissons.

L’endroit est bondé. Il grouille de monde. Des commerçants, des ven­deurs en détail et en gros, des pêcheurs, des ouvriers, des clients. Bref, entre 15 000 et 20 000 personnes s’y rendent par jour. 104 poissonneries attendent impatiemment les clients. Les ven­deurs s’activent pour chasser des mouches sans doute attirées par l’odeur du poisson envahissant le lieu. Pourtant, la clientèle se fait rare. « Le client arrive avec une bonne intention, il veut acheter, il nous demande le prix du bouri (mulet) ou du qarous (loup), mais dès qu’il apprend combien cela coûte, il disparaît et ne revient plus », raconte non sans amertume Mohamad Abd-Rabbou, commerçant, décrivant la scène de tous les jours.

Différentes espèces de poissons frais sont exposées sur les étalages un peu partout. Mais aujourd’hui, moins d’es­pèces, et surtout du poisson de qualité inférieure, ce qui n’était pas le cas, il y a quelques mois. On trouve des pois­sons un peu populaires à prix bas comme : Tilapia (bolti), la daurade (morgane) et la macarona (sorte de faux merlan). Entre 2013 et 2016, les commerçants vendaient des espèces un peu plus chères : Loup, mérou, turbot, rouget, perche du Nil, maquereau et d’autres espèces encore. Aujourd’hui, à cause de la hausse des prix qui sont montés en flèche, leurs étalages sont garnis seulement de tilapia, mulet, anguilles, daurade, macarona et sar­dines. La macarona est proposée aujourd’hui entre 60 et 65 L.E., alors qu’au mois d’août et septembre der­niers, elle coûtait 30 L.E. La daurade a connu aussi une forte hausse des prix, passant de 18 et 20 L.E. à 40 L.E. en 8 mois. Même le tilapia, qui est un pois­son bon marché pour les personnes au pouvoir d’achat limité, il est passé de 12 à 32 L.E. et 45 L.E. le kilo.

« Le poisson est devenu très cher pour moi … Avant, je prenais du tila­pia deux fois par semaine et j’achetais les trois kilos à 36 L.E. Aujourd’hui, je viens au souk une fois par semaine pour acheter seulement un kilo à 32 L.E. », se plaint Mona, veuve et mère de famille. Cette fonctionnaire a quatre enfants et habite Obour. Elle est obligée d’en réduire la consomma­tion car elle n’a pas les moyens. Elle touche 500 L.E. par mois. Donc, l’es­sentiel pour elle est que le prix ne dépasse pas les quelques billets qu’elle a en main. Comme tout autre citoyen, Mona voit que les prix ont augmenté mais pas les salaires. Et c’est devenu un casse-tête pour chaque famille qui se trouve incapable de compenser la chute de revenus entraînée par l’aug­mentation des prix.

Le dollar, encore et toujours ...En fait, le simple consommateur Entre 15 000 et 20 000 personnes se rendent tous les jours à Halaqet Al-Samak.Photos : Mohamad Abdoupréférait le poisson à la viande et au poulet, car le prix du tilapia était à la portée de tout le monde, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Ces derniers mois, les prix de la viande, et du pou­let ont largement augmenté. En allant acheter un kilo de viande d’un bou­cher du quartier de Maadi, Sawsan est restée choquée en voyant le prix pas­ser de 80 à 130 L.E. Même le prix des escalopes de poulets a grimpé de 30 à 80 L.E. Donc, le poisson, qui était la seule source de protéines animales à la portée de tout le monde, n’a pas échappé à la hausse des prix. Face à cette incessante flambée des prix, Sawsan connaît d’emblée la réponse : « C’est la folie du dollar … Le prix du dollar a augmenté, alors pourquoi pas celui du poisson, de la viande, de la volaille ? ». Elle, qui avait l’habi­tude d’acheter une espèce de poisson plus chère, opte aujourd’hui pour un genre de poisson moins cher et de moindre qualité. « Pour les Egyptiens, la consommation de poisson se caractérise par une préférence tradi­tionnelle établie de longue date pour le poisson frais. Ce produit est un don du ciel pour les populations issues de milieux défavorisés », note Ahmad Gaafar, chef du département des pois­sons à Souq Al-Obour. Il poursuit : « Le poisson est nettement plus apprécié que la viande et la volaille. Aujourd’hui, son prix trop élevé ne fait pas le compte des familles pauvres avec la crise financière que vit actuellement le pays ». En fait, les prix augmentent sur les marchés égyptiens malgré les différentes sources aquatiques : La pêche mari­time en Méditerranée et en mer Rouge qui représente 24 % de la pro­duction totale, la pêche dans les eaux intérieures : 61,5 % et l’aquaculture : 14,5 %.

Un marché en récession

Quand le poisson vaut son pesant d’or
Le poisson, seule source de protéines animales à la portée des classes défavorisées. (Photo: Mohamad Abdou)

Sans aucun doute, cette montée en flèche des prix sur le marché du pois­son dérange non seulement les clients, mais aussi les petits et grands poisson­niers qui vendent en détail. Le marché est en récession. La quantité de pois­sons exposée sur les étalages diminue d’un jour à l’autre. Conséquence : Les poissonniers eux-mêmes n’achètent plus de grandes quantités et se sont restreints à certaines espèces de pois­sons. « Au mois de septembre dernier, j’achetais en gros 15 cageots de mulet et tilapia de 25 kilos chacun pour 4 000 L.E., aujourd’hui, je verse cette même somme pour 5 cageots seule­ment. Le prix d’un cageot de macarona (30 kilos) variait entre 300 et 500 L.E., aujourd’hui, il coûte 1 700 L.E., prix de gros », énumère Abou-Karim, pro­priétaire d’une poissonnerie au souk de Aïn-Chams.

Hadj Hémeida, poissonnier, se tient derrière son étal de poisson. Il est entouré de quelques clientes venues s’approvisionner en poissons. Il témoigne : « Ces jours-ci, il y a beau­coup de poissons au marché, mais l’argent ne coule pas à flots ». Car tous ceux qui travaillent dans le monde piscicole et de l’aquaculture souffrent : Les ouvriers qui nettoient l’endroit, même les vendeurs de sachets en plas­tique, et surtout les écailleurs. Un tur­ban sur la tête, les habits tachés de sang, Moussa Orabi, écailleur, nettoie et vide le poisson de façon rapide sous le regard de la clientèle. « Notre travail dépend de l’abondance et l’accessibi­lité du poisson à la clientèle. Si le prix du poisson est raisonnable, notre tra­vail sera plus rentable », dit-il avec certitude.

Baisse de la production, et exportations

Quand le poisson vaut son pesant d’or
Selon les spécialistes, les prix vont baisser d’ici à 4 semaines. (Photo: Mohamad Abdou)

Les causes de l’augmentation du prix du poisson en Egypte sont multiples. La production en poisson a diminué d’un taux variant entre 50 à 60 %. « Les prix augmentent lorsqu’il y a pénurie de poissons. Les lacs en Egypte sont trop pollués à cause des divers déchets qui s’y versent : déchets des usines et des villages touristiques, situés aux alentours », explique Ahmad Gaafar, chef du département des poissons dans la Chambre de com­merce. Par ailleurs, la production annuelle du lac Qaroun, situé à proxi­mité de la ville de Fayoum, était esti­mée à 703 tonnes dans les années 1990, mais ces eaux sont devenues progressivement saumâtres, bien qu’il s’agisse à l’origine d’un lac d’eau douce. « A titre d’exemple, le taux de plomb dans le lac Qaroun est estimé à 400 microgrammes/litre, alors que le taux permis est de 10. Le taux d’am­moniac est de 472 microgrammes/litre, alors qu’il ne doit pas dépasser les 200, le taux des nitrates ne devrait pas dépasser le microgramme/litre, mais il est à 13. Cela veut dire que le lac n’est pas propice à ce genre d’élevage », précise Ahmad Gaafar. En 1995, les pêcheries égyptiennes du lac Nasser, (le lac le plus étendu, profond de 180 m et s’étendant sur 6 216 km2, dont 5 248 km2 en Egypte et le reste au Soudan), produisait environ 35 000 tonnes de poisson. La superficie du lac Manzala est passée de 750 000 fed­dans (dans les années 1990) à 90 000 en 2016. Et ce, sans oublier le prix de la nourriture pour poissons qui ne dépassait pas les 2 500 L.E. la tonne. Alors qu’en 2017, le prix a atteint les 8 500 L.E. et ce, à cause de la hausse du dollar.

« Durant la période de reproduction (d’octobre à avril), le poisson diminue sur le marché, donc, son prix aug­mente forcément parce qu’on en trouve difficilement », explique Ahmad Gaafar. Ajoutée à cela l’exportation du poisson vers les pays arabes comme l’Arabie saoudite. En 2014 et 2015, le prix d’un kilo de poisson exporté en Arabie saoudite ne dépassait pas les 10 rials, soit l’équivalent de 20 L.E. Aujourd’hui, le kilo est à 50 L.E. « Dans quatre semaines environ, les prix vont baisser », rassure Ahmad Gaafar, en justifiant ses propos. « Le 24 avril, le président Abdel-Fattah Al-Sissi a annoncé l’interdiction d’ex­porter du poisson et a demandé au gouverneur de Daqahliya de nettoyer le lac Manzala », conclut-il .




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