Semaine du 16 au 22 août 2017 - Numéro 1188
La grande pagaille des cafés
  Le meurtre d'un client dans un café et la fermeture d'une série d'établissements qui s'ensuivit ont remis sur le tapis la question de la prolifération souvent anarchique des cafés. Ces lieux, souvent riches en histoire, restent pourtant très convoités.
La grande  pagaille  des cafés
(Photo:AFP)
22-02-2017

Au lendemain de la finale de la Coupe d’Afrique à laquelle l’Egypte a participé, un autre événement a défrayé la chronique au même titre que ce match : le meurtre d’un jeune homme dans un café à Héliopolis. Comme la majorité des Egyptiens, le jour de la finale, Mahmoud Bayoumi, 27 ans, accompagné de sa fiancée et de ses amis, s’est rendu dans un café pour regarder le match dans une ambiance festive. Dès que l’arbitre avait annoncé la fin de rencontre, les employés du café ont fermé ses portes demandant aux clients de ne pas quitter l’endroit avant de régler l’addition. Bayoumi s’est dirigé vers l’un des garçons de café pour lui demander de payer la sienne, car il était tard et qu’il devait raccompagner sa fiancée chez elle. Puis, il a tenu à lui ajouter qu’il n’appréciait pas cette manière de traiter les clients et a comparé cela à des agissements de voyous. Un reproche qui n’a pas plu à l’un des employés. Ce dernier a voulu lui donner une leçon pour avoir osé dire cela. Il n’a pas hésité à le poignarder à l’aide d’une pince acérée servant pour remuer le charbon ardent.

Cette version est la première à avoir été racontée, suivie de plusieurs autres. Mais, peu importe la vraie histoire, ce qui est dramatique, c’est qu’un garçon de café a tué un client. Conséquence : une grande révolte populaire s’est emparée des réseaux sociaux et des médias, les gens se posant des questions sur les défaillances en matière de sécurité dans les cafés, la mafia qui y travaille, l’emprise des propriétaires, le manque d’encadrement du personnel et d’autres sujets concernant ces endroits.

Rôle social, culturel et politique

La grande pagaille des cafés
De temps à autre, les municipalités prennent des mesures contre les cafés qui travaillent dans l’illégalité, mais ils finissent par rouvrir (Photo:AI-Ahram)

Le dossier des cafés est bien chargé, tout le monde le sait, mais personne ne comprend pourquoi on évite d’en parler. Alors, ce drame a été une bonne raison pour remettre ce sujet sur la table et trouver des réponses à plusieurs interrogations. Face à une telle pression sociale, bulldozers à l’appui, les municipalités ont détruit des dizaines de cafés, d’abord à Héliopolis, puis dans d’autres quartiers du Caire, Guiza, Agouza, Maadi et même dans d’autres gouvernorats. « Mais fallait-il attendre qu’un crime soit commis pour s’attaquer soudainement à ces cellules cancéreuses, alors que les responsables ont longtemps fait la sourde oreille sans que personne sache pourquoi ? », se demande Diaa Ahmad, qui habite dans un immeuble sous lequel un café a été détruit, lors de cette dernière campagne. Il se demande pourquoi les municipalités ont décidé de vérifier les autorisations de ces cafés.

Comme Diaa, nombreux sont les citoyens qui se plaignent de ces cafés qui poussent comme des champignons un peu partout de manière anarchique, et qui engendrent un tas de problèmes. Certes, l’existence des cafés n’est pas du tout nouvelle pour la société égyptienne, mais leur prolifération a aussi ses défauts. C’est grâce aux mystiques islamiques soufis que la consommation du café s’est développée en Egypte. La boisson a acquis rapidement de la popularité, d’où l’appellation de « Bayt Al-Qahwa », un endroit où se rassemblaient les gens pour boire un café ou « Ahwa » en dialecte égyptien. Au fil des ans, ces lieux se sont transformés en un élément essentiel dans la vie quotidienne des Egyptiens. Ce n’est pas seulement un endroit social, mais aussi des centres qui ont toujours eu un rôle influent dans la vie littéraire, culturelle, artistique et politique.

Actuellement, beaucoup de ces cafés résistent en gardant leur allure et leur fonction, surtout ceux dont les noms sont liés à un métier ou à une activité spécifique. Cependant, d’autres, d’un style nouveau, ont commencé à apparaître portant le nom de « café » comme cela se prononce en Occident, mais en modernisant leur fonction selon les besoins des clients. « Autrefois, le café servait de lieu de rassemblement des hommes uniquement, des retraités ou des chômeurs qui n’ont rien à faire. Actuellement, c’est l’endroit choisi pour s’attabler, quel que soit l’âge et le sexe de la personne », explique Sarwat Galal Al-Qanawati, ingénieur dans une société pétrolière et propriétaire d’un café à Héliopolis.

Source de nuisance

La grande pagaille des cafés
(Photo: AFP)

Aujourd’hui, les cafés sont la destination de ceux qui veulent travailler, étudier, prendre un café, sociabiliser ou regarder des matchs dans une atmosphère festive. Un bon business pour les propriétaires et un divertissement pour les clients, mais un cauchemar pour toute autre personne qui habite ou passe à côté d’un café. Khaled Al-Fouli, qui travaille dans une banque, a été obligé de déménager de l’immeuble dans lequel il vivait avec ses parents à cause d’un café installé devant la maison depuis 15 ans. « Je sentais l’odeur des cigarettes et de la chicha dans toutes les chambres, et c’est surtout mon fils asthmatique qui en souffrait le plus. Mes voisins et moi, nous avons porté plainte à la municipalité à plusieurs reprises, ce café a été scellé pour ses infractions écologiques. Mais à chaque fois, le propriétaire reprenait ses activités, quelques jours plus tard, comme si de rien n’était », commente Al-Fouli. Pour ce dernier et d’autres habitants, le problème ne se limitait pas seulement à la fumée du tabac, ils ne pouvaient pas non plus trouver de place pour garer leurs voitures, car le propriétaire avait réservé cet espace aux clients attablés à la terrasse, et si par hasard il y avait des places où se garer, les véhicules risquaient d’être égratignés ou cabossés. Il faut aussi mentionner la pollution sonore et ses conséquences. Du bruit à partir de midi jusqu’à l’aube du lendemain, sans oublier les bagarres qui avaient lieu de temps en temps. Et c’est le cas de tout endroit dans lequel se trouve un café, et ils sont nombreux, se juxtaposant souvent et dans presque toutes les rues.

Entre 1,5 et 2 millions de cafés en Egypte

La grande pagaille des cafés
(Photo: AFP)

Selon les chiffres non officiels, il existe environ un million et demi de cafés en Egypte. Selon l’ex-gouverneur du Caire, leur nombre dans la capitale a dépassé les 100 000, dont seuls 20 000 détiennent des permis. En fait, après la révolution de 2011, plusieurs initiatives ont vu le jour pour remettre de l’ordre dans les rues. Des citoyens et des responsables travaillaient pour cet objectif. Mais malheureusement, tout est revenu comme avant.

L’activiste Al-Hussein Hassan, fondateur de l’initiative Min Béyheb Masr ? (qui aime l’Egypte ?), affirme que ce nombre atteint, aujourd’hui, les deux millions. Ce dernier, les autres activistes et les habitants qui se sont toujours plaints des cafés sont contents que les municipalités mènent une telle campagne. Mais en même temps, ils sont pessimistes, car ils pensent que c’est juste pour calmer l’opinion publique. Alors que ces municipalités avaient annoncé ne plus délivrer de permis d’ouverture de nouveaux cafés, on les voit se multiplier au fil des jours. Ceci est dû, selon Hassan, aux astuces dont usent plusieurs propriétaires : « Il y a des codes non dits mais connus entre les employés exécutifs et les propriétaires des cafés. Ces derniers versent des pots-de-vin aux employés de la municipalité pour que ces derniers fassent semblant de ne rien voir, face aux infractions commises ou aux autorisations qui manquent. De même, ils vont rédiger des rapports exigeant la fermeture du café. Ces rapports ressortent au cas où des municipalités seraient accusées de n’avoir pas fait leur travail, ce qui est arrivé pour le café d’Héliopolis. Tout le monde se demandait où sont passées ces forces censées appliquer la loi, alors que les citoyens avaient adressé des milliers de plaintes et signalé des tas d’infractions ».

La corruption en toile de fond

La grande pagaille des cafés
Seuls 20 % des cafés en Egypte ont un permis. (Photo:AI-Ahram)

La réponse, selon Sarwat Galal Al-Qanawati, est simple : Les lois sont claires mais ne sont pas appliquées à cause du manque de conscience et de la malhonnêteté. « Tout le monde veut tirer profit et le citoyen est la seule victime. Le propriétaire du café veut faire des bénéfices, et l’employé, dont le travail est d’appliquer la loi, ne trouvant pas lui-même un responsable pour le contrôler, va profiter de la situation. Mais sur les papiers, il ne peut pas être accusé de ne pas avoir rédigé son rapport, seulement, il ne va pas réagir », dit Sarwat, en ajoutant que le cas ne s’applique ni à tous les cafés, ni à tous les employés. Seuls les cafés qui envahissent les rues et empestent l’environnement, et lorsque la municipalité bouge pour les punir après des milliers de plaintes, on les sanctionne par une amende et c’est tout. Kamal Zahi, à la retraite et l’un des clients fidèles des cafés, défend ce lieu en disant que son existence est devenue indispensable pour lui et pour d’autres clients qui comptent de plus en plus sur cet endroit. De plus, chaque café emploie un minimum de huit personnes, et si on le ferme, où vont-ils aller ? « Sept parmi les douze de mes employés ont été licenciés et n’ont plus de quoi nourrir leurs familles. Il aurait été préférable de me laisser régler mes papiers, continuer de travailler et faire travailler ces gens au lieu de fermer le café », estime le propriétaire d’un des cafés qui ont été détruits suite au drame. Ce dernier explique qu’il a tenté par tous les moyens d’obtenir un permis pour son café, mais sans y parvenir. Il a rouvert son café et passe son temps à jouer au chat et à la souris avec les agents de la municipalité, et ce, depuis 5 ans. Selon Hassan, la dernière campagne menée par les forces exécutives qui est de détruire les façades des cafés n’aboutira à rien, car cela n’a pas réglé le problème, bien au contraire, cela en a créé d’autres ... Il faut profiter de cet éveil pour que les citoyens luttent par tous les moyens afin que cette situation ne se reproduise pas.

Au lendemain du drame, les habitants de cinq immeubles à Héliopolis ont immédiatement réagi. Dès que les tracteurs avaient commencé à détruire les cafés dans leur rue, ils ont collecté de l’argent pour remettre les trottoirs qui ont été amochés, à neuf, et ont construit de petits espaces de jardins avec des fleurs et des arbres qu’ils ont plantés. « Au début, nous avons eu du mal à croire que nous étions définitivement débarrassés de ces abcès qui nous empestaient sans savoir quoi faire. Maintenant, le comportement des employés à la municipalité a changé et ils sont plus coopératifs avec nous », dit Fahim Amgad, en espérant que cela durera. Mais les propriétaires des cafés ont aussi leur mot à dire : ces derniers viennent de créer une union pour protester contre de tels agissements de la part des municipalités. « C’est injuste de sanctionner tous les cafés parce que quelqu’un a commis une faute. Ni nos employés, ni nous ne travaillons en cachette. Nous payons à l’Etat nos impôts, les factures d’électricité, d’eau et de gaz », déclare un membre de l’union. A chacun ses arguments .



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