Semaine du 13 au 19 septembre 2017 - Numéro 1191
Abou-Atwa, le village qui voit double
  Le village d’Abou-Atwa, dans le gouvernorat d'Ismaïliya, défraie la chronique. Avec 600 jumeaux issus de seulement 200 familles, il est aujourd’hui au troisième rang mondial des villages ayant le plus haut taux de grossesses gémellaires. Focus.
Abou-Atwa, le village qui voit double
(Photo: Mohamad Adel)
Chahinaz Gheith15-02-2017

Le village d’Abou-Atwa, dans le gouvernorat d’Ismaïliya, est hors du commun. Cette bourgade de 35 000 habitants a vu naître plus de 300 paires de jumeaux au sein de 200 familles, selon les chiffres de l'Organisme central de la mobilisation et des statistiques. Un chiffre hors normes pour un village en apparence tout à fait normal. Comme beaucoup de hameaux d’Ismaïliya, il est entouré de manguiers et traversé par des canaux d’irrigation. Dès que l’on pénètre dans ses ruelles, on a l’impression de voir double tellement les visages de certains se ressemblent ! Dans la rue surnommée Abou-Chéhata, sur seulement 20 m, on a croisé au moins 10 paires de jumeaux. Pendant que deux d’entre eux plantaient un arbre devant le centre médical, les jumeaux Al-Hassan et Al-Hussein, âgés de 13 ans et vêtus à l’identique, se promenaient à vélo. Il y en a des jeunes et des plus âgés. Leur mère raconte : « A mon mariage, ma tante, qui a eu des jumeaux, m’a dit de ne pas désespérer si je n’en ai pas dès ma première grossesse. Mais je les ai tellement désirés que ça a marché ». Les habitants du village se préoccupent peu de ce phénomène. « On n’en prend conscience qu’une fois qu'on y est et on commence à remarquer qu’il y en a beaucoup autour de nous », confie Rania, 40 ans, qui a eu des jumelles. Tout comme ses filles, sa nièce, son oncle et même sa voisine ont leurs sosies. Nour et Nayéra ont 9 ans et se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Seulement quelques petits détails permettent de les différencier, comme leur taille et la couleur de leurs cheveux. Pour ces deux soeurs, cette situation n’a rien d’exceptionnel. « Ici c’est normal. Nous avons déjà deux soeurs jumelles plus âgées et dernièrement, la femme de mon oncle a mis au monde deux jumeaux », raconte Nour. En quatre ans, leur mère Samah a eu deux paires de jumelles. Pour sa première grossesse, à 24 ans, elle a découvert la situation après une échographie. Et si son mari s’en est réjoui, tout le monde autour de lui riait en cachette car son frère avait déjà eu des jumelles. « Une femme qui ne porte qu’un seul enfant ne peut être comparée à celle qui attend des jumeaux. Ce n’est pas si facile. Il y a un risque constant de fausse couche ou d’empoisonnement lié à la grossesse, sans oublier les difficultés respiratoires. Mais grâce à Dieu mes jumelles homozygotes (vraies), Nour et Nayéra, sont nées sans complications, avant la date prévue de l’accouchement », se rappelle Samah. Et d’ajouter : « Ce n’est que quelque temps après leur naissance que les langues de ma famille se sont déliées. Personne ne m’avait dit que la grand-mère de mon père avait eu des jumeaux à trois reprises et la tante de ma mère deux fois ! Tout cela explique ma grossesse gémellaire ». Et comme si cela n’était pas suffisant, la mère a souhaité une troisième grossesse et son voeu s’est réalisé. Sans trop savoir pourquoi, Samah avait un peu peur en faisant l’échographie. « Je craignais d’avoir des triplés ou des quadruplés. J’ai été désespéré de voir deux poches distinctes sur l’écran de l’échographie, mais soulagée qu’il n’y en ait pas eu plus », se rappelle-t-elle.

Une singularité difficile à expliquer

Abou-Atwa, le village qui voit double
Ahmad et Asser, de vrais jumeaux de trois mois avec leur mère. (Photo: Mohamad Adel)

Ces cas ne sont pas exceptionnels, et un grand nombre de foyers abritent au moins deux ou trois paires de jumeaux. Non seulement cette grande fréquence de naissances gémellaires dans le village d’Abou-Atwa lui a valu le surnom de « Village des jumeaux », mais sa réputation est désormais internationale. Il arrive en troisième place au niveau mondial pour le taux de ces naissances particulières, derrière le village de Kopanya en Urkaine et Kodinji dans le sud de l’Inde. Un phénomène surprenant dans ces deux villages, alors que les habitants n’abusent pas de médicaments et ne sont pas particulièrement exposés à des produits chimiques dangereux. A Abou-Atwa, les tentatives d’explication sont nombreuses. Certains habitants estiment que ce phénomène est dû au régime alimentaire ou à l’environnement. « Au Brésil, il y a aussi un village avec beaucoup de jumeaux, mais c’est peut-être lié à une ingestion de produits spéciaux. Ici à Abou-Atwa, personne ne nous a fait boire de l’élixir magique ! Ce n’est qu’une coïncidence et surtout la volonté de Dieu », sourit Nagui, ingénieur et habitant du village. « C’est peut-être grâce à l’air que l’on respire ou aux fruits et légumes frais que nous consommons », estime Abdallah, père de Chahd et Chahénda, sans grande conviction. « Du temps où j’étais enceinte, on parlait déjà des effets de la mangue pour expliquer le nombre de jumeaux », plaisante Basma, mère de faux jumeaux. Mais quel est le rôle de la génétique ici ? Elle a sans doute un impact, puisque dans beaucoup de familles on trouve plusieurs parents, plus ou moins proches, concernés par une double naissance. Pour autant, ce cas de figure n’est pas systématique. « Est-ce qu’on aurait mangé trop de mangues ? », reprend une autre mère, affirmant par ailleurs que les femmes du village parties s’installer ailleurs sont aussi réputées pour donner naissance à des jumeaux.

Hérédité ou médicaments ?

Abou-Atwa, le village qui voit double
Le nombre de jumeaux a doublé ces dix dernières années, en raison d’une consommation fréquente de médicaments à base de Progesterone. (Photo: Mohamad Adel)

Ce phénomène déconcerte légèrement les scientifiques. Dr Ahmad Khorchid, chercheur au Centre national des recherches sociocriminelles, a fait une étude sur un échantillon de 3 500 femmes du village qui ont mis au monde des jumeaux. Il explique que l’augmentation fulgurante des jumeaux est due à une consommation fréquente de médicaments à base de progestérone. « Ici les femmes ne sont pas patientes. Si deux ou trois mois après le mariage, il n’y a pas de grossesse, elles utilisent des médicaments pour la procréation. La plupart du temps elles ne consultent même pas de gynécologue. Elles veulent des enfants et en grand nombre. La majorité des habitants sont des Saïdis (habitants de Haute-Egypte) et croient en la ezwa (soutien), un don de Dieu qu’il ne faut jamais rejeter et qui est renforcé par le nombre d’enfants. Ce dernier influence d’ailleurs l’estime ou le respect à l’égard d’une femme. Peu importe qu’ils soient en bonne santé ou non », souligne Dr Réhab Abdel-Salam, médecin au centre médical d’Abou-Atwa. De son côté, Dr Ahmad Abdel-Azim, gynécologue à l’hôpital d’Ismaïliya, déclare que le nombre de jumeaux a doublé dans ce village au cours des dix dernières années. « Autrefois, il n’y avait que deux ou trois naissances gémellaires par an, alors qu’aujourd’hui, il arrive qu’on en compte une ou deux paires en une journée », indique Dr Abdel-Azim qui a assisté à l’accouchement d’un grand nombre de jumeaux au niveau du gouvernorat. Il explique qu’il y a deux types de jumeaux : les homozygotes qui sont de vrais jumeaux du même sexe, issus d’un même oeuf scindé en deux, et les dizygotes qui sont de faux jumeaux de sexes différents ou non, issus de deux oeufs distincts. Pour Dr Abdel-Azim, ce boom de jumeaux dans le village s’explique tout d’abord par le facteur héréditaire, ensuite par le traitement hormonal et enfin la consommation de médicaments de fertilité. De plus, la probabilité d’une grossesse gémellaire augmente avec l’âge. « Lorsqu’elles vieillissent, le taux de FSH des femmes, hormone responsable de l’ovulation, augmente dans le sang. Par conséquent, la probabilité que deux ovules soient fécondés en même temps augmente aussi », explique-t-il, tout en précisant que la fréquence de grossesses multiples atteint son pic entre 35 et 40 ans. Ce vieillissement qui modifie le taux hormonal influence donc principalement la formation de « faux jumeaux ». D’après le gynécologue, cette tendance n’est pas sans poser problème, car ces enfants naissent souvent plus fragiles que d’autres nouveau-nés. Leur poids est moindre, ils sont souvent prématurés et les accouchements se révèlent plus compliqués. Au-delà des problèmes de santé, beaucoup de jumeaux d’Abou-Atwa sont issus de familles pauvres et leur naissance alourdit les difficultés quotidiennes des parents.

Multiplication des difficultés quotidiennes
Rachad est enseignant. Sa femme souffrait de stérilité et a suivi un traitement aux hormones pendant quelques mois. La thérapie a porté ses fruits et elle a mis au monde des quadruplés. Mais nourrir 4 nourrissons s’est avéré être une lourde charge pour ce couple et les parents sont épuisés. A midi, Rachad quitte son travail pour aider sa femme à préparer les biberons, puis il se met en quête de lait en boîtes dans les différentes pharmacies du gouvernorat. « Chaque jour, je dois faire le tour d’une dizaine de pharmacies, car mes enfants ont besoin de 4 cartons par mois », dit-il. Son salaire de 1 200 L.E. ne suffit plus à couvrir tous les besoins de la famille. « Je ne sais plus où donner de la tête entre la boîte de lait qui coûte aujourd’hui 120 L.E., le paquet de couches à 170 L.E., et les médicaments. Et c’est sans compter les frais de transfusion pour un des jumeaux qui souffre d’anémie », raconte Rachad, qui a dû trouver un deuxième emploi pour assumer ses responsabilités. « Je travaille comme peintre de 19h à 2h du matin pour quelques livres afin d’amortir les frais », explique-t-il, avant d’ajouter qu’il craint de tomber dans la démence à force de chercher à satisfaire les besoins de ses enfants. D’autant plus que le père vient d’apprendre que sa femme est de nouveau tombée enceinte et attend des triplés. « Que dois-je faire ? Avec sept enfants, il me faudrait un couffin plein d’argent pour satisfaire leurs besoins. Un seul enfant suffirait largement en ces temps difficiles ! », conclut-il .




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