Semaine du 7 au 13 avril 2021 - Numéro 1369
Tabac, est-ce vraiment la fin du monopole ?
  L’Autorité de Développement Industriel (ADI) a annoncé les conditions d’attribution de la nouvelle licence de production de tabac, offerte à une seule société en plus d’Eastern Company. Mais selon les sociétés de tabac, cette licence ne garantit pas une concurrence loyale.
Tabac, est-ce vraiment la fin du monopole ?
La nouvelle licence accorde à la société vainqueur le droit de production de cigarettes électroniques. (Photo : Reuters)
Gilane Magdi31-03-2021

En annonçant sa volonté d’attribuer une licence de production de tabac à une autre compagnie en plus de l’entreprise publique Eastern Company, l’Autorité de Développement Industriel (ADI) a surpris le marché du tabac en Egypte. Le nouveau cahier des charges pour les entreprises qui souhaitent obtenir cette licence de production de cigarettes a été publié la semaine dernière. « Le 4 avril est le dernier délai pour la soumission des offres émanant des entreprises. La surenchère aura lieu le 6 juin, à la condition que les entreprises qui souhaitent y participer s’acquittent d’un droit d’entrée de 30 millions de L.E. », précise le document de l’ADI, publié le 18 mars.

Toutefois, les exigences de la nouvelle licence ont suscité une large vague d’opposition de la part des compagnies de tabac nationales et étrangères, dont le rôle se limitait seulement à fournir le tabac à la société Eastern et celle-ci produisait les cigarettes. L’agence de presse Reuters a rapporté que les quatre principaux acteurs du marché (Nakhla Tobacco Company, Imperial Tobacco Company, British American Company et Al-Mansour International Co for distribution), qui ont été invités à présenter leurs offres à l’ADI, ont demandé, dans une lettre adressée au premier ministre, de suspendre la tenue de cette surenchère. « Afin de mettre fin au monopole et d’assurer une concurrence loyale, elles ont aussi demandé d’étudier la diversification des offres de licence permettant à toutes les entreprises de fabriquer les cigarettes en Egypte », selon Reuters.

Parmi les conditions contestées par les entreprises figure l’exclusivité absolue accordée à la compagnie nationale, qui se taille la part du lion en vendant à un public populaire une catégorie de cigarettes bon marché. « La nouvelle entreprise s’engage à vendre ses articles 50 % au-dessus du prix de ceux d’Eastern Company », selon le cahier des charges. Le président de la régie du tabac au sein de la Fédération des industries égyptiennes, Ibrahim Imbabi, explique à Al-Ahram Hebdo les raisons de l’opposition massive aux conditions de la nouvelle licence qui, initialement, aurait dû être bien accueillie par les entreprises. « Le cahier, sous sa forme actuelle, présente de nombreuses dispositions inconstitutionnelles, ainsi que des lacunes importantes vis-à-vis de la loi sur la protection de la concurrence. Le document détermine la taille, le type et le prix des produits autorisés. Ces clauses conduisent à un renforcement du monopole et à un affaiblissement de la concurrence », indique Ibrahim Imbabi.

La nouvelle licence accorde à la société qui sera désignée, ainsi qu’à Eastern Company, le droit exclusif de production de cigarettes électroniques et de tabac chauffé. Elle stipule que la production annuelle de la nouvelle société doit se situer entre 15 et 50 milliards de cigarettes. Pour protéger les droits de l’entreprise publique, le cahier des charges l’a autorisée à entrer à hauteur de 24 % dans le capital de la société qui obtiendrait le contrat, sans contrepartie dans le partage du coût de la licence.

Ibrahim Imbabi a indiqué que le département avait présenté une plainte auprès du premier ministre ainsi qu’à l’Autorité de protection de la concurrence et de lutte contre le monopole, pour dénoncer ce cahier des charges. Par ailleurs, il a appelé à la formation d’un comité chargé de préparer un nouveau document qui garantirait les critères de concurrence du marché. « Ce comité devrait inclure le sous-ministre des Finances, le ministre du Secteur public des affaires, le président de l’Autorité de protection de la concurrence et de lutte contre le monopole et le président de l’Autorité de développement industriel », réclame Ibrahim Imbabi.

L’effet sur Eastern Company

Depuis la création de la société gouvernementale en 1920, le marché du tabac est resté sous son monopole. Elle était la seule à produire dans son immense complexe industriel toutes sortes de cigarettes vendues en Egypte. La fabrication était réalisée pour son propre compte, mais aussi pour celui de sociétés étrangères qui opéraient en Egypte (voir encadré). « Quatre compagnies de tabac interviennent en Egypte (Philip Morris, Japan Tobacco, British American Tobacco et Imperial Tobacco). Elles fournissent la matière première et les produits d’emballage pour qu’Eastern Company fabrique leurs cigarettes dans ses usines », explique Martina Bernaba, analyste des sociétés des biens à la consommation au sein de la banque d’investissement Pharos Holding. La spécialiste prévoit que l’arrivée d’un nouvel intervenant n’aura pas d’impact important sur les revenus de la société gouvernementale, au moins pour l’année en cours et la suivante.

« Le droit d’entrée au capital de la nouvelle entreprise permettra à Eastern Company d’amortir partiellement toute perte qui pourrait survenir dans le cas où l’un des producteurs utilisant actuellement ses facilités obtiendrait la nouvelle licence », note Bernaba. Elle poursuit en prévoyant que l’entreprise internationale Philip Morris se trouvera en position de leader en raison de sa capacité à répondre aux conditions de la licence liées à la production annuelle des cigarettes. « Philip Morris avait signé un contrat de collaboration et de fabrication des produits du tabac avec Eastern Company. Les revenus provenant de cet arrangement représentent 60 à 70 % des revenus de la société gouvernementale. Mais cette dernière avait annoncé qu’en cas d’annulation de son contrat avec Philip Morris, elle serait capable de compenser le recul prévu de ses revenus en augmentant le prix de chaque paquet de cigarettes de 50 piastres seulement », renchérit Martina Bernaba.

Eastern Company a déclaré, dans un communiqué publié sur le site de la Bourse égyptienne, que son conseil d’administration avait créé un groupe de réflexion comprenant un comité d’étude des risques, dont la priorité absolue était d’apprendre à gérer et planifier l’entrée d’un nouveau concurrent dans le secteur de la production de cigarettes. « Nous étudions plusieurs nouveaux projets d’investissement qui renforceront notre position dans le domaine du tabac et des alternatives au tabac», affirme le communiqué de la société.

Eastern Company en quelques lignes

Créée en 1920, la société Eastern Company est détenue à 50,5 % du capital par la Société holding pour les industries chimiques, à 6,1 % par le syndicat des Travailleurs, alors que le reliquat du capital est échangé à la Bourse égyptienne.

Parmi les produits les plus importants de la société figurent les cigarettes Cléopâtre (les plus consommées par les Egyptiens en raison de leur prix modique), du tabac à pipe, des cigares et de la mélasse. « La production des cigarettes locales représente ainsi 86 % du total des revenus de l’entreprise gouvernementale, alors que la production d’autres types de tabac pour les autres compagnies de tabac se chiffre à 14 % du total des revenus », selon Martina Bernaba, de la banque d’investissement Pharos holding, qui ajoute que Eastern Company produit annuellement 65 milliards de cigarettes locales et plus de 20 milliards de cigarettes pour les sociétés étrangères. Philip Morris produit par exemple, à elle seule, environ 15 milliards de cigarettes par an sur le marché.

D’après le communiqué publié par la société en janvier dernier sur le site de la Bourse, les profits nets de l’entreprise ont augmenté de 17 % pendant les 7 premiers mois de l’année financière 2020-2021 (juillet 2020 à janvier 2021), pour atteindre 2,95 milliards de L.E., contre 2,52 milliards de L.E. pendant la même période de 2019-2020. Toujours selon le communiqué, les revenus ont atteint 37,7 milliards de L.E. (de juillet à janvier 2021), contre 33,2 milliards de L.E. durant la même période l’année précédente.


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