Semaine du 17 au 23 mai 2017 - Numéro 1176
Tanneries : Le dilemme de la relocalisation
  Le gouvernement a lancé le 25 février la première phase du projet de relocalisation des tanneries de Aïn Al-Sira, dans le Vieux Caire, à la cité Badr à l'est de la capitale. Les propriétaires des tanneries se mobilisent contre cette décision.
Tanneries : Le dilemme de la relocalisation
Les tanneries de Aïn Al-Sira, source d'une grande pollution.
Amani Gamal El Din Hossam Rabie15-03-2017

C’est derrière les murailles de Magra Al-Oyoun dans le Vieux Caire et près de l’ancienne ville de Fostat, que se trouvent les tanneries de Aïn Al-Sira. Le mur sépare deux mondes diffé­rents. A l’intérieur comme à l’extérieur de l’enceinte, des chariots transportant des peaux tannées effectuent des va-et-vient. Toutes les rues se ressemblent. Les tanneries côtoient les plus grandes.

Aïn Al-Sira représente environ 75 % de la production du cuir en Egypte. Les tanneurs sont divisés. Pour d’aucuns et ils sont minori­taires, la décision du gouvernement de dépla­cer le site vers Al-Robeiki dans la nouvelle ville de Badr à l’est du Caire est une bonne opportunité. Selon les sources gouvernemen­tales, l’emplacement de la ville industrielle de Robeiki d’une superficie de 1 629 feddans a été désigné depuis les années 1990, de manière à promouvoir l’industrie du cuir et la placer sur la carte de l’économie mondiale.

Mais d’autres tanneurs veulent reporter à tout prix le déménagement. « Les dix ou quinze plus grands ténors du business seront les seuls gagnants de la décision de déplace­ment », regrette Hamdi Abdel-Salam, proprié­taire d’une petite tannerie, qui s’inquiète sur l’avenir de son métier.

Des laissés-pour-compte

Tanneries : Le dilemme de la relocalisation
La main-d'oeuvre des tanneries est en danger.

« L’Etat, en prenant cette décision, n’a pas pris en compte notre situation », s’écrie Samir Attiya, tanneur. Un avis partagé par la majorité des tanneurs qui se considèrent comme « des laissés-pour-compte ». Ils qualifient la déci­sion gouvernementale d’injuste et affirment ne pas avoir été consultés. Selon eux, le gouver­nement n’a pas pris en considération leur spé­cificité et le fait qu’ils sont à cet endroit depuis des dizaines d’années. « Les vrais producteurs sont les locataires des tanneries. Ils représen­tent 70 % de la production. Ces gens se sont retrouvés, dès le départ, exclus, car le gouver­nement s’est adressé aux propriétaires », explique Salah Al-Gamal, un locataire diri­geant la tannerie d’un grand propriétaire.

En effet, l’Etat est apparu hésitant lors des négociations avec les tanneurs. Au début, il s’est exclusivement adressé aux propriétaires. Ensuite, il a décidé d’indemniser les proprié­taires à 70 % et les locataires à 30 %. Et enfin il a proposé deux options : ou bien que loca­taires et propriétaires soient indemnisés ou bien qu’ils obtiennent des ateliers non équipés à Al-Robeiki avec des facilités de paiement sur 20 ans ou un droit d’exploitation de 20 ans également, sachant qu’il est impossible que les équipements sur lesquels les tanneurs tra­vaillent à Aïn Al-Sira soient démontés.

« Le secteur du cuir est très informel et il n’y a aucun chiffre officiel sur les effectifs », explique Farès Eïd, propriétaire d’une tanne­rie. « Disons que le nombre total des tanneurs formels et informels s’élève à 3 000 », ajoute-t-il. La totalité du secteur avec les métiers auxiliaires emploie 70 000 personnes (tan­neurs, charretiers transportant les peaux chro­mées ou main-d’oeuvre travaillant dans l’émondage, l’étirage et le repassage du cuire).

« De nombreux tanneurs ont préféré délais­ser le secteur et se sont orientés vers d’autres petits métiers comme chauffeurs de toc-toc, ou encore ont préféré l’indemnisation à cause de leur avenir incertain. Ce métier est en train de disparaître petit à petit », explique Samir Attiya, tanneur qui conteste la décision. « Nous couvrons environ 80 % du marché local », ajoute-t-il.

D’autres problèmes majeurs se posent comme celui de l’eau. Bien que le gouverne­ment ait annoncé avoir construit une grande station de traitement des eaux afin d’approvi­sionner les tanneries en eau, Abdel-Salam trouve que cette station ne suffira pas. « Notre métier dépend complètement de l’eau, d’où notre emplacement actuel à côté du Nil. Je pense que cette station ne sera pas capable de fournir l’eau nécessaire. De plus, les der­nières étapes du tannage du cuir ont besoin d’une eau ultra-pure sans produits chimiques », dit-t-il.

La majorité des tanneurs craignent les coûts exorbitants du transfert vers la cité Badr. C’est le cas d’Assaad Mékhimar, propriétaire d’une industrie liée à celle du cuir qu’est la gélatine. En faisant ses comptes, il a réalisé que le trans­fert lui coûtera au moins 1,5 million de L.E. « C’est un chiffre énorme vu la récession actuelle ».

L’emplacement de Aïn Al-Sira a un avantage compétitif, car il est proche du marché local de distribution et de vente en détail. Les ateliers peuvent facilement aussi s’approvisionner. Les usines et les manufactures moyennes comme celles de Bab Al-Cheariya et de Ataba servent presque tout le marché local, de la Haute-Egypte au Delta. Yasser Aboul-Einein pense que le nouvel emplacement de Robeiki est loin et ne permettra pas cette proximité entre les différents acteurs liés à l’industrie du tannage.

De nombreux tanneurs pensent que le nouveau site ne permettra pas de réunir à un seul endroit tous les services liés à l’industrie du tannage, surtout que selon les déclarations officielles, le projet n’en est qu’à sa première phase et le site n’a pas été entièrement aménagé.

A contre-courant, Mohamad Al-Maghrabi, responsable du site d’Al-Robeiki auprès de la Compagnie du Caire pour l’investissement et le développement urbain, chargé par le minis­tère de l’Industrie et du Commerce de mettre à exécution le projet de déplacement à Al-Robeiki, affirme que le projet est une réplique du modèle réussi des zones indus­trielles spécialisées dans le cuir qui siègent en dehors des villes. « En réalité, il nous a été difficile jusque-là de prédire le volume de la production, mais je dirais que les premiers fruits verront le jour dans deux mois », sou­ligne-t-il.

Selon Al-Maghrabi, la nouvelle ville indus­trielle d’Al-Robeiki permettra de perfectionner les 16 étapes par lesquelles passe la fabrication du cuir, ce qui améliorera les chiffres de l’ex­portation et boostera parallèlement le marché local avec des produits de qualité conformes aux normes s’adressant à toutes sortes de clien­tèle. « Ainsi, on pourra faire régresser l’inva­sion des produits chinois qui sont de mauvaise qualité », pense Al-Maghrabi. Taha Ahmad, ingénieur à Tanix, l’une des grandes tanneries qui se félicitent du déménagement, estime que « les peaux, qui exigent une semaine de travail, seront faites en quelques heures à travers des machines très modernes ».

Crise de confiance
En dépit des déclarations gouvernementales sur la technologie de pointe qui sera fournie aux tanneurs à Al-Robeiki, et qui permettra de pro­mouvoir le secteur, le manque de communica­tion avec les responsables et les déclarations contradictoires de ces derniers accentuent l’an­xiété des tanneurs.

Il y a un manque de confiance envers les res­ponsables. « En mai 2016 nous avons lu dans les quotidiens publics qu’une commission a été formée pour recevoir les demandes de transfert jusqu’à la mi-juin. Selon les journaux officiels, des lettres de réservation d’ateliers à la ville Robeiki seront envoyées aux tanneurs de mi-juillet jusqu’à mi-août 2016. Mais jusqu’à aujourd’hui nous n’avons encore rien reçu », s’indigne un propriétaire ayant requis l’anony­mat. Et d’expliquer : « C’est la même personne qui est responsable de la tannerie au sein de l’Union des industries, qui soutient farouche­ment le transfert à la cité Badr, et qui représente les tanneurs à la tête de leur association. Sa position ne lui permet donc pas de plaider pour la cause des plus petits ».

Protéger l'environnement
Une autre raison importante explique le trans­fert des tanneries à la cité Badr : la pollution causée par les tanneries. La dégradation de l’en­vironnement ne cesse de s’aggraver depuis des années dans la région de Aïn Al-Sira. Les déchets sont partout, et l’odeur des lieux rap­pelle celle des oeufs pourris. Les tanneries ne sont pas informées des normes de la loi 4-1994 sur l’environnement et par conséquent ne sont pas conformes aux standards environnemen­taux.

Les déchets solides dangereux pour la santé ne sont triés que par 50 % des tanneries. Mais Farès Eïd Ibrahim, propriétaire d’une tannerie, pense que ce problème peut être résolu et que le gou­vernement n’a donc aucune raison pour déplacer les tanneries. « Les méthodes de traitement de la pollution causée par les tanneries existent. Ce problème a été résolu partout dans le monde », affirme-t-il.

Le gouvernement a agi avec une certaine transparence en affirmant que son plan vise à transformer la région de Aïn Al-Sira en une région destinée à l’investissement touristique, surtout le tourisme religieux. Cependant, les tanneurs auront à payer un prix élevé si un dia­logue n’est pas établi entre eux et le gouverne­ment, et si l’on ne parvient pas à formaliser ce secteur informel et à en faire une industrie qui contribue grandement au PIB .




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