Semaine du 10 au 16 octobre 2018 - Numéro 1245
Amani Al-Taweel : L’habileté d’Abiy Ahmed à restaurer la paix et la stabilité est tributaire de plusieurs conditions
  Amani Al-Taweel, chef du département des études africaines au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, donne sa vision des défis qui attendent le nouveau premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, dont la récente arrivée au pouvoir n’est pas sans conséquence.
Amani Al-Taweel
Sabah Sabet avec agences11-04-2018

Al-Ahram Hebdo : La dési­gnation, au poste de pre­mier ministre de l’Ethio­pie, d’Abiy Ahmed, issu de l’ethnie oromo, est-elle à même d’apaiser les tensions, vu que ce sont les Oromos qui étaient à l’ori­gine du récent mouvement de contestation antigouvernementale ?

Amani Al-Taweel : Pas nécessaire­ment, car tout dépend de sa capacité d’effectuer des réformes qui peuvent satisfaire toutes les catégories d’Oro­mos. N’oublions pas qu’Abiy Ahmed était membre de la coalition au pou­voir, il était aussi ex-directeur des services de renseignements, et c’est pourquoi son choix a provoqué une certaine division dans les milieux oromos mêmes. Donc, son habileté à réaliser la paix et instaurer la stabilité est tributaire de plusieurs conditions, notamment de la réponse aux revendi­cations et de l’accomplissement de réformes qui doivent être réelles et crédibles et non pour la forme.

— Cela dit, étant fils d’un musulman oromo et d’une chré­tienne issue de l’ethnie amhara, Abiy Ahmed jouit d’une image d’un bon réconciliant et communi­cant. Est-ce suffisant pour réussir à établir une vraie réconciliation dans le pays ?

La réconciliation est liée elle aussi à la mise en place de mesures préalables. Le nouveau premier ministre éthiopien est peut-être le plus capable d’instaurer une réconci­liation grâce à ses origines. Mais il n’est pas seul. Il doit traiter avec d’autres parties, notamment les organes militaires et sécuritaires, très influents dans la prise de décisions dans ce pays. L’armée, par exemple, jouit d’une grande influence écono­mique. Abiy doit donc gérer la ques­tion en prenant en considération les données de l’intérieur.

— Lors de son premier discours, Abiy a affirmé que les membres de l’opposition ne seraient plus consi­dérés « comme des ennemis, mais comme des frères ». C’est tout de même une main tendue...

Il est certain qu’Abiy va effec­tuer un rapprochement avec l’opposi­tion. La situation politique en Ethiopie dérange; elle devient inacceptable pour la communauté internationale. Bien que deux processus électoraux aient eu lieu, la situation est identique depuis 27 ans: c’est le Front démocra­tique révolutionnaire des peuples éthiopiens (EPRDF), formé majoritai­rement de la minorité des Tigréens, qui domine le pouvoir. Et l’opposition n’a aucune présence ou présentation. Ce qui a provoqué des tensions et de l’animosité. Il doit donc garantir au moins une représentation de 25 % pour l’opposition.

— La lutte contre la corruption est un défi que le ministre promet de relever. Est-il facile de lutter contre ce fléau ?

— Bien sûr que non. La lutte contre la corruption est une affaire difficile, et de nombreux pays n’ont pas pu y parvenir entièrement. Le premier ministre doit d’abord créer des organi­sations anti-corruption selon des cri­tères internationaux. L’Onu a présenté un bon système à cet effet. Deuxième point qui doit être mis en considéra­tion, la corruption est liée à la mino­rité au pouvoir. C’est aussi une affaire qui relève des questions ethniques. C’est un grand défi.

Outre ces questions, comment voyez-vous l’avenir de l’Ethiopie sous ce nouveau premier ministre ?

— Il existe un grand projet politique et économique éthiopien qui n’est pas relié à une personne. Il se poursuit avec les dirigeants qui se succèdent. C’est un énorme projet de développe­ment qui a commencé en 1995 au temps du premier ministre, Meles Zenawi, et dont le barrage de la Renaissance est l’un des objectifs. Ce projet jouissait d’une grande popula­rité. Zenawi espérait qu’il pourrait rassembler toutes les communautés éthiopiennes, mais la domination et l’hégémonie du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF, ancien socle de l’EPRDF) au pouvoir, ainsi que l’expansion de la surface d’Addis-Abeba se sont faites au détriment des terres de la communauté oromo. Ce qui a provoqué des tensions. Par contre, ce changement majeur dans la politique éthiopienne et l’arrivée au pouvoir d’un premier ministre d’ori­gine oromo prouvent qu’il y a flexibi­lité.

— Passons aux questions régio­nales, Abiy a aussi provoqué la surprise en annonçant qu’il tend la main au voisin et ennemi juré érythréen, une initiative qui n’a pas été prise par ses prédécesseurs. Cela augure-t-il de la fin d’un conflit qui dure depuis plus de 27 ans ?

— C’est une main tendue certes, mais la paix dépend de la volonté des deux parties de trouver une solution aux divergences, notamment celles concernant la délimitation des fron­tières et l’application des décisions de l’Onu sur cette affaire. A mon avis, l’Erythrée n’acceptera pas la paix sans l’application de ces décisions. De même, elle a une influence politique à l’intérieur de l’Ethiopie, et elle avait un rôle dans le déclenchement des dernières protestations. Cependant, je pense que sous Abiy Ahmed, la situa­tion sera tout de même différente et moins tendue.

— Outre l’Erythrée, qu’en est-il de la politique étrangère d’Addis-Abeba ?

— L’Ethiopie a toujours joué le rôle du représentant de la communauté internationale dans la lutte contre le terrorisme, surtout en Somalie, ce rôle a entravé le projet arabe pour la stabi­lité de la Somalie à la fin des années 1990. En fait, l’Ethiopie cherche tou­jours à dominer toute la Corne de l’Afrique et à y être le pays leader sans rival.

— Et la relation avec d’autres pays comme Israël restera-t-elle aussi solide ?

— La relation entre l’Ethiopie et Israël est très ancienne, elle a des bases culturelles et religieuses, notam­ment avec la présence de nombreux juifs en Ethiopie, les Falashas. Sur le plan stratégique et pour ce qui est du conflit israélo-arabe, l’Ethiopie est importante pour Israël: la présence israélienne dans ce pays, aux fron­tières du monde arabe, est une sorte de garantie pour l’Etat hébreu. Et du point de vue économique, Israël est très présent en Ethiopie. D’ailleurs, à mon avis et d’après ce que l’on a vu dans les négociations arabo-israé­liennes, la tactique de négociation qu’applique l’Ethiopie dans l’affaire du barrage de la Renaissance est exac­tement la même que celle adoptée par Israël dans les différents pourparlers avec les Arabes. Entre les deux pays, c’est une relation solide, stratégique et profonde.




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