Semaine du 22 au 28 mai 2019 - Numéro 1276
Tunisie : L’imbroglio
  Alors que la Tunisie se prépare à des élections générales en automne, la crise politique s'accentue avec des divisions au sein du parti au pouvoir. Doublées à la crise économique, ces tensions menacent la stabilité du pays.
Tunisie : L’imbroglio
Tunisie : L'UGTT, Union Générale des Travailleurs Tunisiens, apparaît comme l'une des rares forces d'opposition unies à l'approche des élections. (Photo : AP)
Maha Salem avec agences06-02-2019

C’est dans un climattrès tendu que la Tunisie se prépare aux élections législatives et présidentielle prévues en octobre 2019. Le pays est secoué par des problèmes politiques, économiques et sociaux qui ont donné lieu à l’organisation de grèves générales inédites. Aussi, la scène politique connaît des conflits sans précédent. D’un côté, les partisans du premier ministre ont créé un nouveau parti pour se présenter dans les nouvelles élections. Ce parti est censé servirles ambitions prêtées au premier ministre. De l’autre côté, le parti Ennahda est accusé d’être derrièreles assassinats des opposants ChokriBelaid et Mohamed Brahmi. Desaccusations qui menacent d’affaiblirson influence et sa puissance. Eneffet, le collectif de défense dans le dossier des assassinats de Chokri Belaid et Mohamed Brahmi a estimé qu’il existait « une collusion nette entre le ministère public et le juge d’instruction dans l’affaire pourbrouiller les faits et dissimulerles preuves qui impliqueraient lemouvement et ses dirigeants, enparticulier le chef du parti, RachedGhannouchi, principal instigateur »,explique Iman Gzara, membre du collectif. Des accusations qui vontaffaiblir la position de ce parti auxprochaines élections. « Le parti Ennahda est puissant et influent, il peut renforcer la position de celui qui va le soutenir. Mais ces accusations sont apparues actuellement pour affaiblir la position de ce parti à tendance islamique et aussi affaiblir son alliance avec le premier ministre », explique Dr Mona Solimane, professeure à la faculté d’économie et de sciences politiques à l’Université du Caire.

Nidaa Tounes diviséen deux camps

Le bras de fer a commencé quand le poste du chef du parti Nidaa Tounesa été accordé au fils du président tunisien, Hafedh Caïd Essebsi, et ce,alors que le premier ministre espérait occuper ce poste pour être candidat àla présidentielle. Les deux hommesont pris des décisions économiques etfait des déclarations contradictoires,ce qui a eu un impact négatif sur lavie politique et sur le parti lui-même,divisé en deux camps.

Depuis, les tensions qui déchirentNidaa Tounes ont paralysé l’actiondu gouvernement depuis des mois,alors que les Tunisiens s’exaspèrent d’une inflation qui érode leur pouvoir d’achat et d’un chômage persistant au-dessus des 15 %.

« Hafedh Caïd Essebsi, étant le chef de la majoritaire parlementaire, aprésenté un programme de réformeséconomiques et sociales et a voulu l’imposer au parlement et au gouvernement. Ce programme a été rejeté par Youssef Al-Chahed, en tant que premier ministre, qui a voulu à son tour appliquer son propre programme. A cause de ce conflit, les deux ont revendiqué un changement constitutionnel pour prendre plus depouvoir. Bien sûr, celui qui occupe le poste du chef du parti sera le candidat dans la prochaine élection présidentielle et sera soutenu par leparti », explique Dr Mona.Déjà, il faut régler les différendsqui concernent la date desélections. L’Instance supérieureindépendante (Isie), chargéed’organiser les élections, doit les fixer prochainement. Mais la Constitution, dont l’adoption en 2014 fut saluée comme une grande réussite de la transition démocratique, prévoit que les législatives auront lieu dans les60 jours avant la fin du mandatde l’Assemblée, soit entre débutoctobre et début décembre. Laprésidentielle est prévue entrefin octobre et fin décembre. Leslégislatives sont prévues avant la présidentielle, à moins qu’un parti ne parvienne à convaincre la majorité des députés debousculer ce calendrier ou que le président ne démissionne. La Cour constitutionnelle, saisie en cas delitiges, n’est pas encore constituée, et l’Isie est fragilisée, le parlement n’ayant notamment toujours pas désigné de nouveau président. Mais la majorité des élus et les bailleurs de fonds sont opposés à tout report.

Dans ce contexte, plusieurs camps luttent pour remporter les prochaines élections. Le premier président élu démocratique ment au suffrage universel en 2014, Béji Caïd Essebsi, 92 ans, est envisagé comme candidat par Nidaa Tounes, parti qu’il a cofondé en 2012. Certains analystes estiment toutefois qu’il va céder la place àson fils. Dans le même temps, le premier ministre, ex-dauphin du président, rassemble ses troupes.

C’est autour de sa personne et des 44 députés l’ayant rallié cet automne que le mouvement « TahiaTounes » (vive la Tunisie) se constitue. Ce dernier, tout comme Nidaa, doit organiser son congrès en mars. Arrivant à la troisième place, Ennahda, formation qui s’en est lamieux tirée lors des municipales de 2018, apparaît, pour sa part, comme la plus structurée pour les législatives. Elle s’est en outre efforcée d’acter sa mutation enparti à simple « référent » islamiste, ou « islamo-conservateur ». Mais Ennahda n’a pas encore décidé s’il allait présenter un candidat à la présidentielle ou trouver un allié, tel l’ex-président Moncef Marzoukien 2014. Après ce scrutin perdant, Ennahda avait scellé une alliance surprise avec M. Essebsi, rompue fin 2018. Le chef de file historique d’Ennahda, Rached Ghannouchi, adéclaré qu’il ne souhaitait pas être candidat. Mais la décision relève des instances du parti. D’autres personnalités sont évoquées pour ce scrutin, dont l’ex-président Marzouki (2011-2014), le chef defile de la gauche Hamma Hammamiou la mécène Olfa Rambourg, dont la fondation soutient divers projets socioculturels.

L’Union Générale des TravailleursTunisiens (UGTT) apparaît comme l’une des rares forces d’oppositionunies à l’approche des élections. Ainsi, la puissante centrale syndicale UGTT, engagée dans un bras defer inédit avec le gouvernement tunisien, dit vouloir peser dans lesscrutins législatifs et présidentiel en fin d’année, mais les modalités de cet engagement font débat.

L’UGTT souhaite jouer un rôledans ces élections cruciales pour la Tunisie. Selon son secrétaire général, Noureddine Taboubi, « il y a beaucoup d’hypothèses sur la façon de se faire entendre »,a affirmé Taboubi. Le syndicat, qui a participé à la lutte pour l’indépendance, a déjà joué un rôle clélors de la transition politique post-révolutionnaire de 2011, ce qui lui a valu d’obtenir en 2015 un Nobel de la Paix avec les autres acteurs du « dialogue national ». Il a parailleurs participé à élaborer la feuille de route du gouvernement d’union nationale désigné en août 2016. Mais après deux ans et demi au pouvoir, ce gouvernement est très faible, regrette Taboubi, qui lui reproche de céder auxdictats libéraux du Fonds monétaireinternational. Après deux grèves massives en novembre et le 17 janvier dernier — des mobilisations sociales inédites depuis la révolution —, l’UGTT a appelé à une troisième grève générale, de deux jours cette fois, les 20 et 21 février. La Tunisien’est pas au bout de ses peines.




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