Semaine du 22 au 28 mai 2019 - Numéro 1276
Au Liban, le plus dur reste à faire
  Saad Hariri a finalement formé le nouveau gouvernement libanais, neuf mois après les législatives. Une équipe qui comprend la majorité des formations politiques, mais où le Hezbollah est dominant. Un équilibre précaire dans un pays fragilisé par la conjoncture régionale.
Au Liban, le plus dur reste à faire
Le Hezbollah (4 portefeuilles) détient une minorité de blocage au Conseil des ministres. (Photo : Reuters)
Abir Taleb06-02-2019

Il aura fallu près de neuf mois après les législatives et des tractations difficiles sur fond de divisions politiques pour que le Liban se dote enfin d’un gou­vernement. Le premier ministre désigné, Saad Hariri, patron du Courant du futur et chef de file de la communauté sunnite, a donc annon­cé la formation tant attendue de l’exécutif jeudi 31 janvier. L’équipe comprend 30 ministères, répartis à parts égales entre chrétiens et musul­mans, conformément au système confessionnel libanais (pays multi­confessionnel, le Liban est régi par un système politique complexe visant à garantir un certain équilibre entre les différentes communautés et les grands partis qui les représen­tent). Et, une fois n’est pas coutume, quatre portefeuilles, dont certains très importants, comme l’Intérieur et l’Energie, ont été attribués à des femmes.

Une grande première au Liban. Le ministre des Affaires étrangères, Gebran Bassil, qui est aussi le gendre du président Michel Aoun, conserve, lui, son poste, tout comme le ministre des Finances, Ali Hassan Khalil. Les principales forces politiques du pays sont représentées au gouvernement, notamment le Courant Patriotique Libre (CPL) du président Aoun, ou encore son allié, le Hezbollah. A l’issue des législatives de mai 2018, les premières du pays en près d’une décennie, Saad Hariri avait été rapi­dement reconduit et chargé de for­mer un nouveau gouvernement. « C’était une période politique diffi­cile, surtout après les élections, et nous devons tourner la page et nous mettre au travail », a-t-il dit.

Difficile, c’est le moins que l’on puisse dire. La formation du gouver­nement est une naissance au forceps, disent les analystes. Et qui est loin d’être un véritable soulagement. Car la nouvelle équipe, si elle comprend la majorité des formations politiques, est dépourvue de majorité claire, ce qui la rend fragile. La nouvelle équa­tion gouvernementale avantage le Hezbollah et ses alliés, sortis vain­queurs des élections législatives organisées de mai dernier. Ce camp, qualifié de pro-syrien, obtient 18 portefeuilles, contre 12 au camp dit pro-occidental, incarné par Saad Hariri. Bref, selon les analystes, le Hezbollah sort donc renforcé.

En effet, pour que les factions rivales puissent trouver un terrain d’entente, elles ont élaboré un com­promis permettant la représentation d’élus sunnites appuyés par le Hezbollah, augmentant ainsi le nombre d’alliés du puissant groupe chiite au sein du gouvernement. Ce dernier a ainsi réalisé des gains importants aux dépens du plus grand parti sunnite, le Courant du futur, dirigé par le premier ministre.

Et si le mouvement s’est contenté de portefeuilles techniques, il conserve tout de même sa capacité de faire obstacle à toute initiative qui lui déplaît : il détient une minorité de blocage au Conseil des ministres qui lui permettra potentiellement de poser son veto sur certains dossiers. Les réactions, d’ailleurs, ne se sont pas fait attendre : au lendemain de la formation du gouvernement, les Etats-Unis l’ont appelé à s’assurer que les ministres issus du Hezbollah ne pouvaient pas capter les res­sources publiques au profit du mou­vement chiite. « Nous sommes inquiets de voir que le Hezbollah, considéré comme une organisation terroriste par les Etats-Unis, conti­nuera d’occuper des postes ministé­riels, notamment celui du ministre de la Santé publique », a déclaré le porte-parole du département d’Etat américain, Robert Palladino, dans un communiqué. Réaction totalement inverse côté iranien, où le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Barham Qassemi, s’est félicité de la formation du gouverne­ment, « résultat d’une entente et d’une harmonie entre les différentes factions libanaises ».

Israël sur la défensive

Autre réaction significative, celle du premier ministre israélien. « L’Iran a plusieurs branches, et le Hezbollah, qui a intégré le gouverne­ment libanais, est l’une d’entre elles. Le Hezbollah contrôle le gouverne­ment, ce qui signifie que l’Iran contrôle le gouvernement libanais », a déclaré dimanche 3 février Benyamin Netanyahu. Ce dernier s’est montré agressif et menaçant. « Tout comme nous avons mis un terme aux tunnels de la terreur en Israël, nous arrêterons toute agres­sion venant du Liban, de la Syrie ou de l’Iran. Un grand changement est en train d’avoir lieu au Moyen-Orient. Il s’agit de la montée en puissance de la théocratie agressive en Iran qui cherche à occuper le Moyen-Orient pour pouvoir détruire Israël et occuper de larges pans du monde », a-t-il également ajouté.

Ces déclarations interviennent alors que la tension est palpable à la frontière sud du Liban avec Israël. Mercredi 30 janvier, une patrouille de l’armée israélienne a fait une incur­sion d’une heure sur le territoire libanais après avoir franchi le fleuve Wazzani, une zone surveillée par l’armée libanaise. En parallèle, l’ar­mée israélienne poursuit la construc­tion de son mur en béton à la fron­tière. Et la semaine dernière, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a reconnu dans une interview l’exis­tence des tunnels transfrontaliers découverts par l’armée israélienne.

Face aux menaces israéliennes, la France aurait exhorté Tel-Aviv de s’abstenir d’attaquer le Liban. L’information a été publiée la semaine dernière par le quotidien israélien Maariv, mais démentie par le Quai d’Orsay à Paris. Quoi qu’il en soit, la tension est bien là, d’autant plus qu’Israël, qui se prépare à des législatives anticipées en avril pro­chain, ne cache plus ses actions contre Téhéran en Syrie, et ne compte pas s’arrêter là.

L'économie, un défi majeur

« Nous sommes face à des défis économiques, financiers, sociaux et administratifs », a lancé le premier ministre libanais, Saad Hariri, en confé­rence de presse en annonçant la formation de l’exécutif. L’économie du Liban, en effet, est mal en point. Elle souffre notamment des répercussions de la guerre en Syrie voisine. Le gouvernement doit donc d’abord faire face au marasme économique. Et il devra rapidement trouver un terrain d’en­tente sur les questions économiques, alors que le Liban a un besoin urgent de réformes et de financement. Ce nouvel exécutif devra mener à bien les réformes économiques et administratives, attendues par les bailleurs de fonds du pays. En avril 2018, à la conférence internationale Cèdre, organi­sée par la France, ceux-ci avaient promis au Liban 11,5 milliards de dollars de prêts et de dons, en échange d’ajustements budgétaires et d’un renfor­cement des mécanismes de régulation. Cette aide est cependant condition­née à la mise en place de réformes administratives et budgétaires, dont la réduction de la dette publique, aujourd’hui à plus de 150 % du PIB. Or, aucune mesure n’a pour l’instant été prise et le pays s’enfonce dans le marasme. Principalement tourné vers les services, et notamment le secteur bancaire, alimenté par les revenus de la diaspora, le modèle rentier de l’après-guerre civile (1970-1990) est à bout de souffle. Depuis le début du conflit syrien en 2011, le taux de croissance annuel moyen plafonne à 1,25 %, contre environ 9 % auparavant. Aussi, l’arrivée massive de 1,5 million de réfugiés syriens dans ce pays de 4 millions d’habitants a exercé une pression sur les emplois et les infrastructures. Par ailleurs, l’arrêt brutal des voyages et des investissements des ressortissants du Golfe dans le pays — en représailles à la complaisance présumée du Liban à l’égard du Hezbollah — a achevé de plomber la conjoncture. Le taux de chômage avoisine les 20 %.




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