Semaine du 12 au 18 septembre 2018 - Numéro 1241
Syrie : L’imbroglio
  De la Ghouta orientale à Afrine, la Syrie revit les pires jours de la guerre. La quasi-victoire contre Daech a fait ressurgir les tensions que la lutte contre l’organisation djihadiste avait laissées en suspens. Les puissances régionales et internationales jouent leurs cartes.
Syrie  : L’imbroglio
Les bombardements à la Ghouta ont fait plus de 500 morts en une semaine. (Photo : AFP)
Abir Taleb avec agences28-02-2018

C’est un grand bond en arrière auquel on assiste aujourd’hui en Syrie. Un front enflammé à Afrine, où Kurdes, Turcs et régime syrien s’affrontent, un autre encore plus chaud dans la Ghouta orientale, où l’offensive de Damas contre les rebelles a fait plus de 500 morts civils en une semaine, des divergences internationales et une faiblesse onu­sienne: la situation en Syrie est plus que jamais explosive. A l’image des difficiles tractations, qui ont précédé l’adoption, samedi 24 février par le Conseil de sécurité, d’une résolution qui « réclame que toutes les parties cessent les hostilités sans délai pour au moins trente jours consécutifs en Syrie pour une pause humanitaire durable ».

« Ce n’est pas un accord de paix sur la Syrie, le texte est pure­ment humanitaire », a souligné l’am­bassadeur suédois Olof Skoog auprès de l’Onu, co-signataire avec son homologue koweïtien. Cela n’a pour­tant pas empêché que le texte soit modifié à plusieurs reprises, et qu’il ait nécessité plus de quinze jours de négociations pour obtenir un assenti­ment de la Russie, alliée indéfectible du régime du président syrien Bachar Al-Assad. Cela n’a pas empêché non plus que les raids du régime se soient poursuivis sur la Ghouta orientale après l’adoption de la résolution, d’après les affirmations de l’Observa­toire Syrien des Droits de l’Homme (OSDH).

Autre point portant au pessi­misme, des exclusions au cessez-le-feu pour les combats contre divers groupes djihadistes sont prévues par la résolution onusienne. Elles peuvent donner lieu à des interprétations contradictoires, Damas qualifiant de « terroristes » les rebelles soutenus par l’Occident. D’ores et déjà, l’Iran, autre grand allié du président Bachar Al-Assad, a prévenu que l’offensive, qui vise selon Téhéran des groupes « terroristes », allait se poursuivre.

Il est donc plus que probable que cette trêve, tout comme les précé­dentes, vole en éclats, malgré les appels incessants de Paris et Berlin à Moscou pour qu’il fasse pression sur Damas. Au contraire, Damas est déterminée à reprendre la Ghouta orientale. Et la campagne aérienne dévastatrice lancée le 18 février par le régime n’est, pour ce dernier, qu’un prélude à une offensive terrestre pour reprendre ce dernier fief contrôlé par les rebelles (principalement par les deux groupes Jaich Al-Islam et Faylaq Al-Rahmane), situé aux portes de Damas, et d’où les combattants tirent régulièrement des obus sur la capitale.

Damas déterminée

Le scénario de la Ghouta s’était déjà déroulé dans plusieurs fiefs rebelles, dont Alep en 2016, écrasée par des bombardements et un siège pour forcer les insurgés à déposer les armes. Et risque de se répéter encore ailleurs. « Oui, la Ghouta orientale deviendra une nouvelle Alep », a déclaré, sans scrupules, l’ambassa­deur syrien à l’Onu, Bachar Al-Jaafari, assumant cette comparaison, avant de prédire qu’Idleb, autre foyer de guerre, deviendrait aussi à son tour une nouvelle Alep.

Damas est donc déterminée à gagner la guerre. Aidé par le fort sou­tien des Russes, peu impressionné par des puissances occidentales qui n’ont pas de vision réelle pour l’avenir de la Syrie, le régime syrien joue aussi sur les ambitions contradictoires des puissances régionales pour reprendre peu à peu le contrôle de son territoire.

Or, miser sur les intérêts contradic­toires des uns et des autres n’est pas sans risque. Si cela a permis à Bachar Al-Assad de rester au pouvoir, cela a aussi donné au conflit une dimension bien plus grande. « Le risque d’un embrasement régional est déjà là », souligne le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, dans un entretien avec le jour­nal français Libération, publié le ven­dredi 23 février. « La présence mili­taire de l’Iran à ses frontières est inacceptable pour Israël. La Turquie pénètre en Syrie pour affronter les Kurdes », analyse le ministre français, qui s’interroge sur « la capacité réelle de la Russie à modérer ses alliés ».

Positions mouvantes à Afrine

Un autre front, celui d'Afrine, a en effet lui aussi laissé paraître que le jeu des alliances évolue au rythme des intérêts des uns et des autres. Afrine, c’est un territoire réduit qui réunit différentes parties du conflit syrien et leurs alliés, et où des enjeux locaux, régionaux et internationaux se heurtent. C’est presque un jeu de dupes à plusieurs acteurs qui a lieu actuellement dans cette enclave, au point que la bataille d'Afrine tourne à l’imbroglio.

L’opération « Rameau d’olivier » lancée dans cette enclave par la Turquie est entrée dans son deuxième mois, mardi 20 février, le jour même où les milices loyales à Damas ont annoncé leur déploiement dans l’enclave en soutien aux com­battants kurdes des YPG (Unités de protection du peuple) … Qui l’eut cru, des forces pro-Assad venues en aide aux YPG, un mouvement qui se bat depuis des années, notamment contre le régime syrien pour l’auto­nomie des régions kurdes? Pour les YPG, c’est le moins pire des choix, pour Damas, l’essentiel est de faire face à l’offensive turque.

C’est certes une alliance de circonstance, les deux parties ayant un ennemi commun, la Turquie. Mais c’est aussi une évolu­tion qui prouve une fois de plus que ce sont les intérêts qui priment. Et que surtout, avec autant de conflits d’intérêts, la guerre en Syrie n’est pas près de prendre fin. Car à Afrine, comme dans toute la Syrie, chacun a ses propres calculs.

Tout a commencé le 14 janvier der­nier, lorsque la coalition internatio­nale anti-djihadiste, sous commande­ment américain, a annoncé travailler avec ses alliés des Forces Démocratiques Syriennes (FDS, au sein desquelles les YPG sont majori­taires), à la formation d’une nouvelle force frontalière de 30000 hommes. Une annonce très mal perçue par Ankara, qui voit qu'une telle force légitimerait les YPG, qu’elle consi­dère comme une organisation terro­riste. Et surtout, parce que la Turquie voit l’influence des Kurdes dans le nord de la Syrie, c’est-à-dire tout près de son territoire, comme une menace existentielle, une ligne rouge. L’objectif turc premier étant d’empê­cher à n’importe quel prix les forces kurdes de former un territoire contigu le long de la frontière.

Or, les YPG ont été un allié incon­tournable des Etats-Unis dans la lutte contre Daech, et dans cette lutte, les Kurdes ont vu leur présence, et leur rôle, prendre de l’ampleur. Une mon­tée en puissance alimentée par l’Otan, dont la Turquie est pourtant membre. Ce qui fait qu’il est difficile pour les Occidentaux, Etats-Unis en tête, de s’opposer aux Turcs sur le terrain, bien qu’ils soutiennent les FDS, dont la colonne vertébrale est, rappelons-le, faite des forces des YPG proches du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), ennemi juré d’Ankara. En même temps, les Etats-Unis veulent éviter qu’Ankara ne poursuive son offensive sur Menbij (autre enclave kurde située à l’est d'Afrine), où les forces américaines sont présentes.

Subtilité russe

Autre contradiction, celle de la Russie, qui a toujours soutenu le régime de Damas. Depuis plusieurs années, Ankara et Moscou s’étaient rapprochés, également pour une ques­tion d’intérêts, bien qu’initialement, les deux pays aient des positions dia­métralement opposées au sujet du conflit syrien: les Turcs étant pour un départ de Bachar Al-Assad, vu comme une condition préalable à tout règlement; les Russes ayant toujours soutenu Damas. Moscou a, semble-t-il, donné tacitement son feu vert à l’offensive d'Afrine, puisqu’avant son lancement, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, avait ordonné le retrait des troupes russes de cette enclave.

Et le prési­dent turc, Recep Tayyip Erdogan, a même affirmé qu’il avait obtenu l’ac­cord de son homologue russe, Vladimir Poutine, pour repousser les milices du régime syrien, allié de Moscou. Si cette information est vraie, cela voudrait dire que Moscou mène un délicat jeu d’équilibriste : ménager sa relation avec Erdogan, semer la zizanie au sein de l’Otan à travers les divergences entre Ankara et Washington, et prouver aux Kurdes l’insignifiance de leur alliance avec Washington, le tout en restant l’allié de Damas. Avec toujours le même objectif: avoir le dernier mot.




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