Semaine du 15 au 21 novembre 2017 - Numéro 1200
Tunisie-Syrie : Un rapprochement prudent
  Une délégation de parlementaires tunisiens a effectué cette semaine une visite à Damas.Une visite informelle qui intervient alors que les calculs de Tunis en ce qui concerne la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays se font timidement.
Tunisie
En mi-juillet, le parlement tunisien a alerté de faire passer une recommandation pour une normalisation des relations avec la Syrie, mais le texte n'est pas passé (Photo:AFP)
Karem Yéhya09-08-2017

Il semble qu’un dégel est sur le point de gagner les relations syro-tunisiennes, après près de 5 années de rupture diploma­tique. Vendredi 4 août, 9 parlemen­taires tunisiens se sont rendus à Damas. Cette visite, qui n’a pas été rendue publique, peut éventuelle­ment s’inscrire, si l’on puisse dire, dans le cadre « d’un effort diploma­tique non officiel ». Un revirement de situation certes, après la décision prise par le gouvernement de la troï­ka sous le commandement du parti islamiste Ennuager et son président intérimaire, Moncef Marzouki, en février 2012 de rompre les relations avec Damas et de fermer les portes de l’ambassade. Peu avant la visite parlementaire, les médias avaient braqué leurs lumières sur une autre visite non officielle entamée à Damas par la délégation de l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT), l’une des unions syndicales les plus emblématiques et influentes du pays.

Les calculs de la Tunisie en ce qui concerne la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays se font prudemment, d’autant que les parlementaires ont tenu à affirmer le caractère informel de cette visite, tout comme la visite précédente, effectuée en mars dernier. Cette pru­dence est en partie justifiée par l’échec du vote, lors de la session du 19 juillet, de faire passer une recom­mandation auprès du président de la République et du ministère des Affaires étrangères en faveur d’un retour à la normale des relations entre les deux pays. Malgré l’engagement précédent de Sofiane Toubal, le chef du bloc législatif du parti tunisien Nidaa Tounès au pouvoir, de voter pour, indépendamment de la position du bloc Ennahda, le principal allié du gouvernement d’union nationale, lorsque le moment est venu, 27 dépu­tés du parti Nidaa Tounès se sont abstenus (7 ont voté contre et 68 pour). La proposition a donc dû affronter un rejet, faute d’une appro­bation de la moitié des membres de l’assemblée (109 de 217 membres).

Cela dit, même si le projet décroche une unanimité parlementaire, il n’oblige en rien le pouvoir exécutif. D’ailleurs, la députée du bloc popu­laire de gauche, Moubaraka Ouwaneya, a déclaré à l’Hebdo : « Le parlement est tombé sous de grandes pressions et le projet de la coalition Nidaa/Ennahda a avorté le projet ». Les députés ayant critiqué Nidaa pour avoir renoncé au retour des relations à la normale réitèrent les promesses électorales de leur parti et son président Al-Sebsi en 2014, de réparer l’erreur commise par Marzouki et la troïka sous le commandement d’Ennahda qui avait décidé de la rupture avec Damas.

Le poids de la gauche
Le dynamisme sans précédent de l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT) dans le dossier du rapprochement avec la Syrie s’ex­plique par des raisons idéologiques initialement existant dans le poids réel des nationalistes arabes et des politiciens de gauche parmi les cadres de l’Union des travailleurs. Ces sentiments ont été traduits visi­blement lorsque le feu vert a été donné au rapprochement lors de son congrès tenu fin janvier dernier. Selon toute vraisemblance, deux fac­teurs ont été derrière le transfert des discours verbaux d’appui populaire à l’adresse du peuple syrien contre le terrorisme, en des actions concrètes exprimées dans l’envoi d’une déléga­tion de haut niveau, présidée par le secrétaire général adjoint Bou Ali Moubaraki accompagné de l’ex-secrétaire général Hussein Al-Abbassi. Le premier facteur a trait aux évolutions courantes qui se jouent sur le terrain de la guerre et qui sont aujourd’hui en faveur du président Bachar Al-Assad et ses forces suite à l’intervention russe. Le second est la mobilisation populaire au sein de la Tunisie contre les jeunes qui ont été impliqués dans la guerre sur le sol syrien avec les organisa­tions terroristes, y compris l’Etat Islamique (EI). D’ailleurs, durant les derniers mois, les mouvements de protestation n’ont cessé de remuer la Tunisie contre ces terroristes qui sont devenus une source de menace immi­nente. Se sont ralliés à cette gauche nationaliste de larges secteurs de citoyens libéraux et non politisés se souciant peu des slogans qui affi­chaient les terreurs du régime d’Al-Assad contre les droits de l’homme. Ils ont préféré opter pour les bande­roles qui criaient halte aux droits du peuple syrien à exercer la démocra­tie, la passation pacifique du pouvoir et la liberté d’expression qui ont été les réclamations tunisiennes au len­demain de la révolution du prin­temps. Une tendance qui s’est visi­blement exprimée dans le communi­qué de la Ligue tunisienne des droits de l’homme le 24 juillet dernier, regrettant l’avortement de la proposi­tion d’un dégel diplomatique avec Damas. Elle a appelé néanmoins franchement à « libérer la volonté politique de la logique de chantage exercée par les forces internes et externes ».

Vu le fait que l’UGTT et la Ligue sont des lauréates du prix Nobel de la paix, les critiques qui leur ont été adressées suite à ces prises de posi­tion étaient moindres. Même le parti Ennahda n’a pas eu l’audace d’expri­mer ses réticences sur le ballet non diplomatique faisant les allers-retours Damas-Tunis. Ennahda a, semble-t-il, sa propre manière de s’exprimer en se contentant de prendre la posture de « l’opposant silencieux ». Les analystes politiques ont avancé à cet égard qu’Ennahda désirait éviter d’éventuelles perturba­tions dans son alliance avec le prési­dent Al-Sebsi et le parti Nidaa. Tout ceci pour dire que la liste des visi­teurs de Damas de mars jusqu’en juillet dévoile les calculs compliqués qui renforcent ces va-et-vient de la diplomatie populaire. A titre d’exemple, il n’y avait aucune repré­sentation dans cette liste du bloc Ennuager, le plus grand au parle­ment, surtout après les divisions qui ont frappé Nidaa Tounès. Bien que 4 blocs, 1 de gauche et 3 libéraux, aient été les promoteurs du projet de nor­malisation avec Damas, il n’en demeure pas moins que des députés des partis ayant boycotté, comme Nidaa, se soient rendus à Damas éga­lement. Ceci démontre la complica­tion de la situation au sein de l’allié Ennuager dans le gouvernement d’union nationale. Ou bien s’agit-il d’une simple répartition des rôles ?

Six ans après la révolution du jas­min et cinq après la rupture diplo­matique avec la Syrie en solidarité avec « la révolution syrienne », le président de la République et le ministère des Affaires étrangères se trouvent devant un constat : le désir populaire et syndical de renouer avec Damas. Et ce, à l’heure où l’un des dossiers prioritaires est le rapa­triement des exilés tunisiens qui se sont enlisés dans les actes djiha­distes en Syrie. A cet égard, une source officielle bien informée dans la capitale Tunis a considéré que le désir d’un rétablissement des rela­tions avec la Syrie est une question qui va au-delà des complexités et des sensibilités internes et trouve sa justification dans des enjeux plutôt régionaux et internationaux. Pour clore le dossier, elle s’est interrogée tout simplement si le boycott n’était pas au départ une décision de l’orga­nisation panarabe.




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