Semaine du 17 au 23 avril 2019 - Numéro 1271
Rwanda: Les plaies pansées du génocide de 1994
  En présence de nombreux chefs d’Etat et de personnalités internationales, le Rwanda a commémoré, le 7 avril, le 25e anniversaire du génocide des Tutsis de 1994. Une mémoire douloureuse que les Rwandais ont toutefois relativement bien dépassée, vu la stabilité et la bonne santé économique du pays.
Rwanda : Les plaies pansées du génocide de 1994
Entouré du chef de l’Union africaine, de son épouse et du président de la Commission européenne, le président rwandais a lancé les célébrations en allumant une flamme du souvenir (Photo: AP)
Sabah Sabet avec agences10-04-2019

« En 1994, il n’y avait pas d’espoir, seulement les ténèbres. Aujourd’hui, la lumière irradie de cet endroit. Comment cela est arrivé? Le Rwanda est redevenu une famille ». Ce sont les mots que le président rwandais, Paul Kagame, a prononcé lors de son discours, dimanche 7 avril au Kigali Convention Center, à l’occasion de la commémoration du génocide de 1994. En cette journée de cérémonies du « Kwibuka 25 » (souviens-toi il y a 25 ans en kinyarwanda, la langue nationale), le Rwanda se souvient, 25 ans après, du génocide de 1994 au cours duquel 800000 personnes— pour la plupart Tutsis— ont été massacrées en trois mois. « Notre peuple a porté un immense poids sans se plaindre ou presque », a dit Kagame, tout en assurant que cela « a rendu les Rwandais meilleurs et plus unis que jamais ». « Rien n’aura jamais plus le pouvoir de tourner les Rwandais les uns contre les autres. Cette histoire ne se répètera pas. C’est notre ferme engagement », a-t-il promis. Par son discours, le président rwandais, a ouvert une semaine d’hommage solennel à la mémoire des victimes de ce génocide et a décrété un deuil national de 100 jours.

Entouré du chef de l’Union Africaine (UA), Moussa Faki, de son épouse Jeannette et du président de la Commission européenne, le président rwandais avait auparavant lancé les célébrations en allumant une flamme du souvenir au mémorial de Gisozi à Kigali, où plus de 250000 victimes du génocide sont enterrées, « Il est impossible de comprendre pleinement la solitude et la colère des survivants, et pourtant, toujours et encore, nous leur demandons de faire les sacrifices nécessaires pour permettre la renaissance de notre nation. Les émotions doivent être enfermées dans une boîte », a dit Paul Kagame, dont le discours était retransmis à la télévision.

En fait, Paul Kagame dirigeait le groupe rebelle qui a mis fin au génocide. Il est à la tête du pays depuis lors. « Les Rwandais vont mieux aujourd’hui que par le passé. Mais nous pouvons aller encore mieux. Nous sommes le dernier peuple au monde qui doive succomber à l’autosatisfaction », a-t-il ajouté. Paul Kagame a aussi appelé la jeune génération — les moins de 25 ans représentent 60% de la population— à reprendre le flambeau. « Ils ont la responsabilité de prendre de plus en plus les choses en main, et de participer à construire le Rwanda que nous voulons et méritons ». Par ailleurs, une trentaine de chefs d’Etat et de personnalités internationales ont assisté aux cérémonies, dont les présidents du Tchad, Idriss Déby, du Congo, Denis Sassou Nguesso, de Djibouti, Ismaïl Omar Guelleh, du Niger, Mahamadou Issoufou, ainsi que le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed. Côté européen, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, était là. Tout comme le premier ministre belge, Charles Michel, venu exprimer le soutien de l’ancienne puissance coloniale. Reconnaissant les erreurs de la communauté internationale en 1994, il a dit parler « au nom d’un pays qui veut aussi assumer les yeux dans les yeux sa part de responsabilité face à l’histoire ».

Contexte régional tendu

25 ans après, le Rwanda a certes fait d’énormes progrès, mais les défis persistent. Sans dire qui il visait, Paul Kagame a aussi lancé un message de mise en garde à ceux qui voudraient le défier. « A ceux ici ou en dehors qui pensent que notre pays n’a pas vu assez de désordre et veulent mettre le bazar chez nous (…), je veux leur dire que nous mettrons le bazar chez eux encore bien plus », a-t-il menacé. Un message qui, s’il ne désigne personne directement, s’inscrit dans un contexte régional tendu, notamment avec le voisin ougandais, régulièrement accusé par Kigali de soutenir des mouvements rebelles rwandais. « Personne ne devrait sous-estimer quelle formidable force les Rwandais sont devenus en raison des circonstances », a-t-il souligné.

Paul Kagame est toujours à la tête de l’Etat rwandais, officiellement depuis 2002, même s’il contrôle le pays depuis la fin du génocide. Le pays est souvent pris comme modèle par beaucoup de pays africains pour sa bonne santé économique, sa modernité ou encore son taux record de femmes au parlement. Kagame est pourtant critiqué pour ses dérives autoritaires et l’absence de réelle opposition politique. En 2015, un référendum constitutionnel lui a permis de se présenter pour la troisième fois à la présidentielle en août 2017. Election qu’il a remportée avec plus de 98% des voix.

Un seul bémol, la position française. La cérémonie s’est déroulée sans le président français, Emmanuel Macron, qui a décliné l’invitation officiellement pour des raisons d’agenda. Il est représenté sur place par le jeune député Hervé Berville, né au Rwanda et adopté à l’âge de 4 ans par une famille bretonne après avoir été évacué par l’armée française en 1994. Le président français avait pourtant annoncé vouloir faire du 7 avril une journée de commémoration du génocide des Tutsis. L’absence du président français est une déception pour les Rwandais qui espéraient le voir exprimer des excuses de la France pour son rôle. En effet, la France, alors dirigée par François Mitterrand, soutenait à l’époque le régime d’Habyarimana. Certains, comme l’actuel président rwandais, l’accusent de complicité de génocide. Plusieurs questions se posent: la France a-t-elle continué de soutenir le régime même après avoir pris connaissance du génocide en cours? Des militaires français ont-ils formé des futurs génocidaires ? L’opération Turquoise, officiellement mandatée par l’Onu à des fins humanitaires, fait également l’objet de nombreuses controverses, certains accusant la France d’avoir utilisé cette opération pour apporter un soutien militaire au régime. Une commission d’enquête sur les archives françaises sur le Rwanda a été nommée, vendredi 5 avril, pour tenter d’apporter des réponses .



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