Semaine du 14 au 20 novembre 2018 - Numéro 1250
Téhéran sous tous les feux
  En demandant à tous les pays de stopper leurs investissements en Iran d’ici 4 novembre, le président américain, Donald Trump, adresse un coup dur à l’économie iranienne. Au risque d’engendrer une nouvelle vague de protestations populaires contre le régime.
Téhéran sous tous les feux
Depuis la semaine dernière, les commerçants et les hommes d’affaires iraniens manifestent contre une crise économique qui s’aggrave.
Maha Al-Cherbini avec agences04-07-2018

Chose promise chose due. Le pré­sident américain, Donald Trump, qui avait promis, lors de sa cam­pagne électorale, de déchirer l’accord nucléaire iranien conclu en 2015, y voyant le « pire accord jamais conclu », poursuit sa politique contre l’Iran. Après s’être retiré de l’accord, le 8 mai dernier, Washington se déploie depuis contre les entreprises investissant en Iran. Il les avait déjà averties des sanctions les plus « dures ». Affirmant sa détermination à enterrer l’ac­cord, le numéro un américain a paru cette semaine plus ferme que jamais, demandant à tous les pays de stopper complètement leurs importations de pétrole iranien « d’ici le 4 novembre » s’ils veulent éviter les sanctions américaines.

De quoi réduire en poudre les efforts monstres déployés, depuis mai, par la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni — signataires européens de l’ac­cord — qui ont beau tenter de demander des exemptions américaines pour leurs entre­prises qui ont déjà conclu des contrats avec l’Iran. Pour l’heure, le premier pays, qui sera le plus affecté par l’abrogation du pacte, sera la France car le constructeur automobile PSA et le pétrolier Total ont déjà investi des fonds énormes en Iran depuis la signature de l’accord en 2015. N’ayant aucune alterna­tive, les deux entreprises françaises ont affirmé qu’elles allaient se plier aux injonc­tions américaines en se retirant d’Iran d’ici le 6 août.

Un coup dur pour Téhéran surtout. « La plupart des sociétés occidentales commen­cent à quitter l’Iran pour éviter les sanctions américaines. En fait, il est difficile pour l’Europe de supporter les sanctions de la première superpuissance économique qui détient plus de 80 % de l’économie mon­diale. Les Européens finiront par privilégier leurs intérêts avec Washington et ils vont, tôt ou tard, délaisser l’Iran. Ce qui constitue un retour à la case départ pour la République islamique qui va voir son économie s’effon­drer. C’est dire que Trump a réussi à détruire le pacte », prévoit Mohamed Mohsen Abou El-Nour, expert du dossier iranien.

L’objectif du numéro un américain est de faire le maximum de pressions sur l’Europe et l’Iran à la fois pour les obliger à revenir à la table des négociations afin de discuter d’un nouvel accord qui exige, outre le volet nucléaire, l’arrêt du programme balistique iranien et surtout la non-ingérence de la République islamique dans les affaires de ses voisins : Syrie, Iraq, Yémen ou Liban. En effet, outre l’ultimatum lancé aux entre­prises étrangères, les Etats-Unis, soucieux de former un consensus international contre Téhéran, ont appelé cette semaine leurs 14 partenaires du Conseil de sécurité à sanc­tionner l’Iran en représailles de son « com­portement malveillant » au Moyen-Orient, lors d’une réunion consacrée à l’application de l’accord nucléaire. Un appel resté sans lendemain car, outre la Russie et la Chine — alliées traditionnelles de Téhéran —, les pays européens signataires du pacte ont rejeté toute nouvelle sanction contre la République islamique. Regrettant le retrait américain de l’accord, le représen­tant de l’Union européenne auprès de l’Onu, Joao Vale de Almeida, a affirmé : « La pleine application de l’accord empêche une course aux armes nucléaires dans la région. L’Union européenne appelle la communauté internationale à soutenir cet engagement international dont l’effondrement sera un grave retour en arrière pour la région ».

Gronde populaire

Loin de leurs répercussions sur le front exté­rieur, les récentes pressions américaines ont engendré de graves séquelles sur le front inté­rieur. Depuis la semaine dernière, une nou­velle vague de protestations populaires, qui ont éclaté pour la première fois en janvier dernier, a envahi les rues iraniennes contre la détérioration des conditions économiques. Or, cette fois, ce sont les commerçants et les hommes d’affaires qui ont appelé à la grève à côté des paysans, des professeurs, des ouvriers et des étudiants. « Quittez la Syrie, le Yémen et la Palestine. Pensez à nous », scandaient les manifestants.

« Pour la première fois depuis la chute du Shah en 1979, les commerçants et les hommes d’affaires rejoignent le peuple, ceci est susceptible d’inquiéter le pouvoir car la participation des hommes d’affaires aux manifestations des années 1970 avait aidé la Révolution islamique à accélérer la chute du Shah. Je pense que les manifestations ira­niennes vont prendre de l’ampleur à cause de la crise économique, de quoi dire que les sanctions américaines ont réussi à secouer le pouvoir iranien économiquement et politi­quement. Toute la société s’unifie maintenant contre le pouvoir qui dépense des sommes fabuleuses pour étendre son hégémonie dans la région alors que le peuple souffre de la hausse des prix, du taux de l’inflation, du chômage et de la chute de la monnaie ira­nienne », explique Abou El-Nour, affirmant que l’Iran n’affiche, pour l’heure, aucune intention ni à sacrifier son hégémonie dans la région ni à perdre les sommes fabuleuses qu’il avait dépensées pour étendre son influence dans le Moyen-Orient. « L’Iran dépense plus d’un milliard de dollars chaque an pour financer le Hezbollah alors qu’en Syrie, il dépense entre 6 et 7 milliards de dollars chaque année. Pour Téhéran, garder son influence en Syrie, au Yémen et dans la région en général obligerait les Etats-Unis à négocier avec l’Iran pour réinstaurer la sta­bilité dans le Moyen-Orient », poursuit le politologue.

En effet, le régime iranien n’a affiché aucune intention de changement en matière de politique étrangère, le président Hassan Rohani se contentant d’appeler le peuple à l’unité nationale. « Notre pays ne va jamais céder face aux pressions américaines. Nous allons surmonter toutes ces sanctions écono­miques », a affirmé Rohani, tout en appelant les sociétés étrangères implantées en Iran à ne pas céder aux « menaces » de sanctions américaines, et indiqué discuter avec les constructeurs automobiles français PSA et Renault pour qu’ils maintiennent leurs acti­vités dans le pays. Qui plus est, passant aux menaces, le porte-parole de l’Organisation de l’énergie atomique iranienne a affirmé pour sa part que son pays reprendrait l’enri­chissement de l’uranium au-delà des limites fixées par l’accord dans le site de Fordo si le pacte était annulé, rajoutant que le réacteur à eau lourde d’Arak pourrait reprendre son travail avec toute sa capacité en 6 mois.

Face à ce retour à la case départ, celle de l’avant 2015, de nombreuses questions sont de mise : quel sort attend le régime iranien de plus en plus affaibli politiquement et écono­miquement ? Peut-on assister à sa chute immi­nente ou plutôt s’attendre à une frappe mili­taire américaine en cas de la reprise de l’enri­chissement de l’uranium à 20 % ? Pour l’heure, tous les scénarios sont possibles. « Téhéran ne fait que perdre ses alliés et son peuple. Une frappe militaire américaine ou israélienne serait très probable si l’Iran pour­suivait l’enrichissement à 20 %. Autre scéna­rio, le régime pourrait bien chuter s’il ne renonçait pas à son comportement déstabili­sateur dans la région, mais cette chute pren­dra du temps car l’histoire nous rappelle que les Iraniens sont un peuple qui manifeste inlassablement. Par exemple, la chute du Shah a été précédée par 14 ans de manifesta­tions qui ont éclaté en 1964 jusqu’à la chute du Shah en 1979. Désormais, le régime ira­nien n’a que deux choix : soit arrêter son ingérence dans les affaires régionales pour contenir la colère de son peuple et sauver son économie, soit signer sa propre fin », conclut le politologue.



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