Semaine du 20 au 26 septembre 2017 - Numéro 1192
En Iran, une élection aux enjeux multiples
  Le président iranien, Hassan Rohani, reste le favori à la présidentielle du 19 mai. Si la campagne électorale a été dominée par les questions économiques, le choix du futur président iranien revêt une importance majeure sur les plans régional et international.
En Iran, une élection aux enjeux multiples
Selon les experts, le face-à-face serait entre Hassan Rohani et Ebrahim Raissi. (Photo:AP)
Maha Al-Cherbini avec agences17-05-2017

Plus que quelques jours nous séparent de l’élection présidentielle en Iran, prévue le 19 mai. Des élections qui revêtent une importance particulière au-delà des frontières iraniennes. D’abord parce qu’elles se tiennent alors que la tension entre Téhéran et Washington est grande. La nouvelle Administration américaine ne cesse d’attiser les tensions avec Téhéran, le président Donald Trump menaçant de « déchirer » l’accord nucléaire qu’il considère le « pire accord » jamais conclu. Ensuite à cause du rôle régional que joue l’Iran. Les deux aspects étant étroitement liés : un Iran réconcilié avec la communauté internationale serait un Iran plus ambitieux et potentiellement plus « menaçant » dans la région.

Pourtant à l’intérieur de l’Iran, tout cela intéresse peu ou presque pas, puisque ce sont les questions économiques qui ont dominé la campagne. Centrés sur ces questions, les derniers débats télévisés entre les six candidats à la présidentielle ont été marqués cette semaine par de virulentes attaques et des accusations de mauvaise gestion.

Selon Mohamad Abbas, expert au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, la course se joue en fait entre 4 candidats : Hassan Rohani et son premier vice-président, Es-Hagh Jahanguiri, côté réformateur, Bagher Ghalibaf, actuel maire de Téhéran, et le religieux Ebrahim Raissi, côté conservateur. « Je pense que la confrontation finale serait entre Rohani et Raissi, car les deux autres vont probablement retirer leur candidature à la dernière minute pour ne pas disperser les voix des électeurs. Jahanguiri et Ghalibaf ne sont que deux candidats d’appui : ils ont eux-mêmes fait allusion à leur possible retrait à la veille du vote », explique Abbas, pour qui le président Hassan Rohani — partisan d’une politique d’ouverture vis-à-vis de l’Occident — reste le favori du scrutin, surtout qu’il est coutume depuis 25 ans que le président iranien brigue deux mandats successifs.

Ne cachant pas son soutien pour le président modéré, l’ex-président réformateur, Mohamad Khatami, a appelé dimanche dernier les Iraniens à voter pour Rohani. « Le gouvernement de M. Rohani a réussi à rendre d’énormes services au pays et au peuple. Nous votons Rohani pour la liberté de pensée, la logique du dialogue et le respect des droits des citoyens », a affirmé M. Khatami, mettant en garde les électeurs contre « les slogans trompeurs » des conservateurs.

Selon les experts, plusieurs facteurs favorisent Rohani dont la victoire serait une bouée de sauvetage pour le pays, car il pourrait dialoguer avec l’Administration Trump, afin de sauver un accord crucial pour l’économie de son pays. En concluant cet accord, Rohani a permis à Téhéran de casser son isolement sur la scène internationale et de sortir de douze ans de crise économique à cause des sanctions internationales. Même si les bienfaits économiques du pacte n’ont pas été encore ressentis par les Iraniens, les chiffres affirment que Téhéran a pu enfin reprendre les exportations pétrolières qui ont atteint 2,8 millions de barils par jour, ce qui a permis d’atteindre une croissance de 6,6 % durant la dernière année. Egalement à l’actif du président modéré, une forte baisse de l’inflation, passée de 40 % il y a 4 ans à environ 8 % même si le taux de chômage n’a pas encore baissé. « Même si le peuple n’a pas ressenti les bienfaits de l’accord sur sa vie quotidienne, il réalise bien que Rohani a besoin de temps pour mener à bien ses réformes. Le peuple iranien ne veut plus d’un président conservateur qui romprait avec tout espoir d’épanouissement économique et d’ouverture sur le monde. Autre facteur qui favorise Rohani : il s’appuie sur l’alliance des réformateurs et des modérés qui avaient permis son élection en 2013. Une alliance solide une fois comparée au camp conservateur. Déjà, les législatives de 2016 ont prouvé le soutien de la population pour les modérés et pour leur politique d’ouverture. Dernier atout pour Rohani, il est proche du guide suprême Ali Khamenei, puisqu’il a été longtemps son représentant personnel au Haut Conseil de la sécurité nationale », justifie Abbas.

Rohani fustige les conservateurs
Sûr de sa victoire, le président modéré a haussé le ton cette semaine face à ses adversaires, affirmant que le choix du scrutin serait entre la liberté et la répression, accusant les conservateurs de vouloir faire revenir au pouvoir les gens de « l’ancien gouvernement » de l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013). Haussant de plus en plus le ton, le président modéré a critiqué son principal rival, Ebrahim Raissi, connu pour avoir été responsable de milliers d’exécutions en Iran. « Le peuple va dire une nouvelle fois qu’il ne veut pas de ceux qui n’ont pratiqué que les exécutions et l’emprisonnement. Notre gouvernement a pris un bon chemin vers l’entente avec le monde, nous avons réglé le problème nucléaire, stabilisé l’économie et l’espoir est revenu », s’est défendu Rohani.

Même s’il n’est pas en position de rivaliser avec son adversaire réformateur, Ebrahim Raissi reste le favori du camp conservateur. Proche du guide suprême, ce religieux est une figure montante au sein du pouvoir qui a servi pendant des années comme procureur à travers le pays. « Bien qu’il soit soutenu par le guide suprême, Raissi reste faible en comparaison avec Rohani, car il n’a aucune expérience politique. Jusqu’à présent, il n’a donné aucune indication sur ses vues en matière de politique étrangère, mais son seul atout est qu’il avait occupé des postes religieux et juridiques très importants qui lui valent le respect du peuple. Lors des débats télévisés, Raissi a paru passif et sans vision politique en comparaison avec Ghalibaf ou Rohani », affirme Abbas.

Misant sur la faiblesse du bilan économique du président Rohani, les deux candidats conservateurs, Raissi et Ghalibaf, ont affirmé que l’accord n’avait réussi ni à relancer l’économie du pays, ni à faire baisser le chômage qui a atteint 12,5 %. « Le pays est confronté à une grave crise économique, avec le chômage, la récession et l’inflation », a critiqué Ghalibaf, alors que Raissi a jugé que la pauvreté a augmenté ces dernières années, touchant plus d’un tiers de la population, promettant d’augmenter par trois l’aide aux plus défavorisés et de créer au moins un million d’emplois par an.

Le guide suprême, le véritable mentor
Quant à la question de l’accord sur le nucléaire, même si pour les uns le choix d’un président conservateur le mettrait en péril, il ne risque pas d’être menacé. En effet, le choix du président n’est pas si crucial, car la politique étrangère de l’Iran est contrôlée par le guide suprême. « Le président iranien ne fait que mettre en oeuvre les décisions du guide. Il va sans dire que Khamenei soutient l’accord, mais en même temps, il n’est pas disposé à faire plus de concessions à l’Occident. Côté américain, la rupture de l’accord serait difficile. Trump ne peut pas l’abroger, car c’est un document international conclu entre Téhéran et les Six. Ce que Trump pourrait faire, c’est de s’en retirer individuellement ou de maintenir une partie des sanctions américaines sur Téhéran, afin de mettre des obstacles devant l’application du texte », explique Dr Hicham Mourad, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire.

En effet, Trump risque de compliquer la tâche du nouveau président iranien qui peinerait à attirer les sociétés étrangères et les grandes banques internationales craignant des représailles américaines et de nouvelles sanctions. Déjà, la tension créée par Trump a influencé les banques européennes et asiatiques, empêchant la réalisation des accords de financement de projets et les investissements en Iran. De plus, toutes les grandes sociétés, notamment les compagnies pétrolières, sont dans une position d’attente pour voir si Trump va renouveler fin mai la suspension des sanctions américaines contre l’Iran. « Si Trump devait d’ici début juin rétablir les sanctions liées au nucléaire, ce serait un coup sévère contre l’accord et, par ricochet, pour l’économie iranienne », a prévenu M. Jahanguiri, espérant que les pays européens, la Chine et la Russie ne permettront pas aux Etats-Unis de perturber l’application d’un pacte nucléaire existentiel pour son pays .




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