Semaine 19 au 25 juillet 2017 - Numéro 1184
Difficile ménage à trois
  Outre ses graves répercussions sur l'accord nucléaire iranien, le bras de fer entre Téhéran et Washington risque de jeter ses ombres sur les relations russo-américaines.
Difficile ménage à trois
Manifestations en Iran contre la politique de Trump. (Photo: Reuters)
Maha Al-Cherbini avec agences15-02-2017

Comme on pouvait s’y attendre, le ton ne cesse de monter entre Washington et Téhéran depuis l’investiture du président américain, Donald Trump, le 20 janvier dernier. Mais ce qui reste moins prévisible, c’est l’avenir de l’accord nucléaire iranien que Trump qualifie de « catastro­phique », et qu’il veut « renégo­cier ». Outre cette affaire, le décret publié par le président améri­cain — interdisant l’entrée des res­sortissants de sept pays musulmans aux Etats-Unis dont l’Iran — a mis le feu aux poudres entre les deux adversaires, envenimant un peu plus les relations bilatérales. Et, à peine une semaine après l’imposi­tion de nouvelles sanctions améri­caines à Téhéran, suite à son tir de missile balistique, la tension est montée d’un cran après que le secrétaire à la Défense américain, James Mattis, eut accusé l’Iran d’être « le plus grand Etat soute­nant le terrorisme au monde », menaçant de mettre les Gardiens de la Révolution — armée d’élite du régime iranien — sur la liste noire du terrorisme.

Face à ce déluge de défis améri­cains, des millions d’Iraniens ont saisi vendredi dernier l’occasion des célébrations du 38e anniver­saire de la Révolution islamique pour manifester contre la politique anti-iranienne de l’Administration Trump. Aux cris de « Mort à l’Amé­rique », les Iraniens ont défilé dans les rues de plusieurs villes ira­niennes pour montrer qu’ils ne crai­gnent pas « les menaces améri­caines ». « Quiconque utilise le langage de la menace, le peuple iranien le lui fera regretter. Les manifestations avec des millions d’Iraniens montrent la puissance de l’Iran islamique. Nous sommes prêts à répondre aux propos men­songers des nouveaux dirigeants de la Maison Blanche », a lancé ven­dredi le président iranien, Hassan Rohani. Sur fond d’escalade ver­bale, Donald Trump a répondu à son homologue iranien, le préve­nant qu’il « ferait mieux de faire attention » à ses propos. Mais, fou­lant aux pieds les menaces améri­caines, la République islamique a procédé à une nouvelle démonstra­tion de force en organisant de larges manoeuvres militaires dans la région de Semnan (nord-est) dont l’objectif est de montrer « la totale préparation à affronter les menaces » et « les sanctions améri­caines humiliantes » contre l’Iran.

Autant de signes d’une tension qui ne risque pas de baisser entre les deux pays. Selon Mohamad Abbas, expert au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, « Rohani a opté pour l’escalade face à Washington pour gagner des voix à l’approche des présidentielles de mai prochain où il aspire à briguer un second man­dat. C’est la nature des dirigeants iraniens. Ils haussent le ton, mon­trent les muscles et font des propa­gandes avec des tirs de missiles ou des manoeuvres militaires simple­ment pour dialoguer avec leurs ennemis en position de force et col­lecter le plus de gains possibles. Mais, en fin de compte, ils finissent par conclure un compromis avec Washington comme c’était le cas de l’accord nucléaire qui a été conclu à l’arraché après treize ans de tractations difficiles avec les Six. Et maintenant, ce sont les dirigeants iraniens qui s’y attachent fort et le défendent bec et ongles », analyse l’expert.

Subtilité russe
Or, pour bien analyser les séquelles du bras de fer irano-amé­ricain sur l’accord nucléaire, il est impératif d’inclure un troisième pays devenu un acteur incontour­nable dans cette crise, à savoir la Russie. Au moment où Donald Trump réaffirme sa détermination à améliorer ses relations avec son homologue russe, Vladimir Poutine, il ne cesse de défier l’allié tradition­nel de Moscou au Moyen-Orient : l’Iran, de quoi plonger les trois pays — aux intérêts enchevêtrés, voire contradictoires — dans un véritable labyrinthe. L’Iran serait-il au centre du premier désaccord diplomatique entre l’Administration Trump et le Kremlin ? Moscou sacrifierait-il son alliance tradition­nelle avec l’Iran au profit d’un réchauffement des relations avec Washington ou tenterait-il de jouer un rôle de médiateur entre Téhéran et Washington ? Autant de questions aux réponses encore floues. Selon les analystes, Moscou serait désor­mais entre le marteau et l’enclume : d’une part, il ne pourrait jamais sacrifier un éventuel rapprochement avec les Etats-Unis après des années de tension ayant suivi la crise ukrai­nienne qui a éclaté en avril 2014, faisant rappeler l’ambiance de guerre froide. D’autre part, il serait difficile à Moscou de sacrifier son alliance traditionnelle avec la République islamique.

En fait, la coopération économique entre Moscou et Téhéran, qui possè­dent les plus grandes réserves de gaz et de pétrole, s’est de plus en plus renforcée après l’imposition des sanctions internationales sur la Russie suite à la crise ukrainienne. Depuis, Moscou compte sur Téhéran pour compenser une partie de ses pertes subies à cause des sanctions. De plus, en matière nucléaire, la coopération bilatérale est impor­tante : la Russie fournit à Téhéran l’uranium nécessaire pour le nucléaire civil dans le cadre de l’ac­cord nucléaire, et même avant la conclusion du pacte, Moscou a aidé Téhéran à construire la centrale nucléaire de Boucher qui est entrée en fonction en 2011. Sans oublier la coopération entre les deux pays sur des dossiers politiques comme la Syrie, les deux pays ayant des forces sur le sol syrien pour lutter contre Daech.

« Entre le marteau et l’enclume, Moscou va tenter une politique du juste milieu pour ne perdre aucune de ces deux alliances. Je pense que la Russie va jouer le rôle de média­teur entre Téhéran et Washington les jours à venir », estime M. Abbas. En effet, l’ambassadeur russe à Téhéran a déclaré cette semaine que son pays ferait de son mieux pour « réduire les tensions » entre les deux adver­saires historiques. En même temps, preuve que la Russie ne permettrait jamais à Trump d’enfoncer un coin dans ses relations avec la République islamique, une première friction entre Washington et Moscou a émer­gé cette semaine quand le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a affirmé que son pays ne partageait pas l’analyse de l’Administration Trump qui voit en l’Iran « l’Etat terroriste numéro un », ajoutant que la Russie entend approfondir ses relations avec Téhéran, un partenaire incontournable. « Nous coopérons sur un large ensemble de sujets avec le régime iranien, nous apprécions nos relations économiques et nous espérons les approfondir », a déclaré M. Peskov, avant de tempérer ses propos pour ne pas irriter l’Adminis­tration Trump. « Il est vrai que Moscou et Washington ont des posi­tions opposées sur nombre de ques­tions internationales mais cela ne devrait pas être un obstacle pour instaurer des relations pragmatiques réciproquement bénéfiques pour les deux pays », a-t-il ajouté.

La lutte antiterorriste avant tout
Parallèlement, Donald Trump n’est pas non plus prêt à sacrifier une alliance importante avec une Russie qui l’aiderait à réaliser son ambition d’en finir avec Daech. En dépit de leurs dissonances sur l’Iran, Trump a réitéré cette semaine sa détermina­tion à avoir de bonnes relations avec son homologue russe, alors que Moscou vient de délivrer à la République islamique le dernier chargement de 149 tonnes de concentré d’uranium dans le cadre de l’accord nucléaire. Obsédé par la lutte antiterroriste, le numéro un américain a tenu à défendre Vladimir Poutine une nouvelle fois cette semaine, montrant qu’il ne renonçait pas à trouver des accords avec lui sur les affaires de la planète. « Si Moscou nous aide dans le combat contre l’Etat islamique et contre le terro­risme islamique à travers le monde, c’est une bonne chose », affirme M. Trump. Cela dit, selon Mohamad Abbas, la seule chose qui pourrait envenimer les relations russo-améri­caines est que Trump tente de réviser l’accord nucléaire. « Pour Moscou, cet accord est un pacte existentiel : il ne va jamais permettre à quiconque d’y nuire car ce pacte est l’unique garantie que Téhéran ne posséderait pas de bombe nucléaire. N’oublions pas que Téhéran est très proche de Moscou géographiquement : s’il possède une arme nucléaire, ce sera une grave menace pour la Russie », explique l’expert. D’ailleurs, le vice-ministre des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, a mis en garde vendredi contre toute révision du pacte, jugeant « trop risqué » pour les Etats-Unis et pour toute la pla­nète de le renégocier.

Reste à se poser la question la plus cruciale : un éventuel rapproche­ment entre Moscou, Téhéran et Washington serait-il possible les jours à venir ? « Tout est possible en politique. Pourquoi pas ? La lutte contre Daech a motivé un rappro­chement russo-américain après des années de tension. Pourquoi pas ? Ce même objectif pourrait entraîner un rapprochement irano-américain. N’oublions pas que Téhéran combat aussi Daech en Syrie. Trump semble prêt à s’unir avec le diable pour réussir sa lutte antiterroriste. Et même après la fin de cette organisa­tion djihadiste, le souhait affiché par la Russie et les Etats-Unis de main­tenir un équilibre des puissances au Moyen-Orient va probablement aboutir à un certain consensus avec l’Iran, unique puissance apte à sta­biliser la région », prévoit Mohamad Abbas.

Entre Washington et Moscou
Alors que Moscou et Washington tentent de surmonter leurs divergences sur l’Iran, le dossier ukrainien surgit comme une nouvelle pomme de discorde entre les deux superpuissances, surtout après une nouvelle flambée de violences entre rebelles pro-russes et forces de Kiev qui a fait 40 morts la semaine dernière. Il s’agit des pires violences depuis l’instauration du dernier cessez-le-feu en décembre 2016. Selon les experts, ces récents combats ont été rallumés par Kiev qui risque de perdre le soutien politique et financier de Washington et qui tente d’empêcher tout rapprochement entre les Etats-Unis et la Russie. Kiev est également frustré par le refus des pays européens de fournir des armes modernes à l’armée ukrainienne par crainte que ces livraisons d’armes n’incitent Poutine à s’engager plus en avant dans le conflit.

Sous la pression de l’Union européenne qui appelle Washington à maintenir les sanctions sur Moscou, l’Ad­ministration Trump n’avait pas d’alternative : elle a été contrainte de dénoncer les « actions agressives » russes par l’intermédiaire de Nikki Haley, ambassadrice américaine à l’Onu. Devant le Conseil de sécurité, cette dernière a condamné « les agissements russes », affirmant que les sanctions contre la Russie resteront en place. « Ces critiques américaines adressées à la Russie ne sont qu’une tentative de souffler le chaud et le froid avec la Russie simplement pour calmer le Club européen inquiet du rapprochement russo-américain. Mais, en fin de compte, Trump va probablement laisser à Poutine les mains libres en Ukraine à condition que ce dernier l’aide à en finir avec Daech. L’Ukraine n’était jamais une priorité pour Trump : ce qui compte pour lui c’est la lutte antiterroriste », conclut Dr Mohamad Kachkouch, conseiller au Centre régional des études politiques et stratégiques .




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