Semaine du 5 au 11 décembre 2018 - Numéro 1253
Le sommet de tous les enjeux
  Le 29e Sommet annuel de la Ligue arabe s’ouvre le 15 avril à Dammam, en Arabie saoudite. A l’ordre du jour : la question palestinienne, mais aussi la situation en Syrie, en Libye et au Yémen, et les ingérences iranienne et turque dans les affaires arabes.
Le sommet de tous les enjeux
(Photo : Reuters)
Aliaa Al-Korachi11-04-2018

Dans la partie orientale de l’Arabie saoudite, dans la ville côtière de Dammam, les préparatifs vont bon train pour accueillir, dimanche 15 avril, le 29e Sommet annuel de la Ligue arabe. Programmé initialement fin mars, ce sommet a été reporté à la mi-avril, car il coïncidait avec l’élection présidentielle en Egypte. Avant le coup d’envoi du sommet, deux réunions préparatoires se tiendront à Riyad, sur trois jours : l’une réunissant les ministres arabes des Affaires étrangères, l’autre les hauts responsables du Conseil économique et social relevant de la Ligue arabe. L’agenda est chargé.

Les points inscrits à l’ordre du jour du sommet, comme l’indique Ahmad Aboul-Gheit, secrétaire général de la Ligue arabe (lire entretien pages 3-4), concerneront en particulier la question palestinienne, l’évolution de la situation en Syrie, en Libye et au Yémen, ainsi que les ingérences iranienne et turque dans les affaires arabes. Le sommet examinera également les moyens de promouvoir l’action arabe commune dans la lutte contre le terrorisme, ainsi que la coopération dans les domaines économique et social. C’est la deuxième fois que l’Arabie saoudite accueille le sommet arabe, après l’adoption du principe de la tenue annuelle du sommet en 2001.

La première fois remonte à 2007. En 1976, Riyad avait accueilli un autre sommet exceptionnel, en pleine crise libanaise, qui avait témoigné du lancement de la force arabe de dissuasion. « La tenue du sommet en Arabie saoudite, le pays hôte qui jouit d’un poids régional, revêt une importance particulière », indique Abdel-Alim Mohamad, spécialiste des affaires arabes au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al- Ahram.

Un avis partagé par Mona Salman, chercheuse à la faculté des sciences politiques de l’Université du Caire, qui estime que ce sommet pourrait témoigner d’une large participation des leaders arabes. « La seule exception », ajoute la chercheuse, « sera la représentation syrienne, gelée depuis le déclenchement du conflit en novembre 2011 ». « Le siège de la Syrie reste toujours vacant, puisque jusqu’à présent, un consensus arabe fait défaut, et ce, malgré les tentatives de certains pays de réintégrer la Syrie au sein des rangs arabes. La crise syrienne est le grand défi des Arabes. A Ankara, l’Iran, la Turquie et la Russie se sont récemment réunis pour discuter de l’avenir du pays, sans aucune participation arabe ni même syrienne », explique la chercheuse.

Polémique autour du Qatar

Mais c’est la participation du Qatar qui suscite cette fois-ci beaucoup d’interrogations. Ce sommet est, en fait, le premier sommet arabe organisé depuis le déclenchement de la crise du Golfe. Cette crise oppose, depuis juin dernier, le petit émirat au quartet arabe formé de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis, de Bahreïn et de l’Egypte, qui ont rompu leurs relations commerciales et diplomatiques avec Doha après l’avoir accusé de financer les groupes terroristes dans la région. Les dirigeants des trois pays du Golfe ont même boudé le Sommet du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), tenu au Koweït en décembre dernier, en dépêchant leurs ministres des Affaires étrangères pour protester contre la présence de l’émir du Qatar, Tamim bin Hamed. « Tamim participera-t-il personnellement au sommet ou bien le niveau de la représentation qatari va-t-il être réduit ? Qu’en est-il de la déclaration finale ? Le Qatar va-t-il la ratifier alors qu’elle va certainement inclure une clause condamnant les pays qui parrainent le terrorisme dans la région ? ». Telles sont les questions que suscite, aujourd’hui, la participation du Qatar, selon Salman.

Mais la grande interrogation est, selon la chercheuse : « La crise du Golfe ellemême sera-t-elle à l’ordre du jour du sommet ? ». Selon Sameh Rashed, spécialiste des affaires régionales au CEPS, cette année, le sommet de Riyad est « un sommet charnière, puisqu’il intervient au moment où la sécurité nationale arabe fait face à des défis inédits : la cause palestinienne est plus que jamais menacée, la montée en puissance de l’Iran prend plusieurs formes, l’occupation turque des territoires arabes, en Syrie et en Iraq, n’a pas jusqu’à présent pris fin », dit Rashed, avant d’ajouter : « Les ingérences régionales gagnent du terrain, en essayant de dessiner une nouvelle carte du monde arabe, et en absence de tout projet ou toute vision arabe commune pour relever ces défis ».

La Palestine, priorité des priorités

Pour ce qui est de la cause palestinienne, thème que l’on retrouve à la tête de l’ordre du jour de tous les sommets depuis la création de la Ligue arabe, elle passe par « des moments cruciaux, sur fond de division interpalestinienne », explique Rashed. Ce sommet est le premier au niveau des dirigeants arabes depuis la décision contestée du président américain Trump de transférer l’ambassade américaine à Jérusalem. « Le temps presse aussi pour les Arabes, puisqu’il est prévu que l’ambassade américaine ouvre ses portes à Jérusalem en mai prochain », explique Salman. Le sommet coïncide également avec la commémoration du 70e anniversaire de la Nakba. Au moins, 19 Palestiniens sont morts depuis le 30 mars, durant la « marche du retour » dans la bande de Gaza.

Les analystes sont partagés entre optimisme et pessimisme sur les chances de ce sommet en ce qui concerne la question palestinienne, notamment à cause de l’intransigeance de Trump de revenir sur sa décision et l’ambiguïté qui entoure « le marché du siècle » compliquant davantage tout règlement politique. Le défi, selon Barakat Al-Farra, ancien ambassadeur palestinien au Caire, est de faire retourner la cause palestinienne sur la scène. « La cause palestinienne a été inscrite à l’ordre du jour des sommets précédents. Elle occupe même une grande partie dans les recommandations finales des sommets. Mais cette fois-ci, le défi est de taille. Nous nous attendons à un plan d’action arabe pour faire face aux répercussions de la décision de Trump. A commencer par le soutien à l’initiative historique du président Abou-Mazen, présentée au Conseil de sécurité des Nations- Unies le 20 février dernier », indique-t-il.

Une intervention régionale multiforme

La montée en puissance de Téhéran dans la région, qui prend plusieurs formes, est un autre défi pour la sécurité arabe. Outre ses progrès militaires dans plusieurs pays arabes, Téhéran renforce également son hégémonie sur la scène politique, notamment en Iraq et au Liban. Les deux pays doivent organiser des élections législatives au cours du mois de mai prochain. « L’Iran essaie d’étendre son influence sur la scène électorale de ces deux pays, pour changer les rapports de force en faveur du bloc chiite », dit Rashed. Et d’ajouter : « En Iraq, les listes électorales sunnites sont très faibles, alors que Téhéran apporte un grand soutien aux 4 listes chiites. Et au Liban, la bataille électorale est presque tranchée d’avance en faveur du Hezbollah ». Rashed pense que le choix de Dammam, en majorité chiite, pour la tenue du sommet, pourrait être un message implicite à Téhéran que les Arabes de toutes les confessions font front uni. Sans doute, comme l’estime Abdel-Alim Mohamad, l’ingérence iranienne est le thème qui va occuper « la grande partie des discussions puisqu’elle représente la grande menace pour le pays hôte ».

Les tirs de missiles lancés par les Houthis depuis le Yémen, soutenus par l’Iran, sur le territoire saoudien, ont été intensifiés ces derniers jours. « La confrontation avec l’Iran est une mission semée d’embûches pour les Arabes. Pour diminuer graduellement la puissance de Téhéran dans la région, les pays arabes devront mettre au point une stratégie sur la manière de renforcer l’Etat national dans les pays qui sont sous l’emprise iranienne, comme la Syrie, l’Iraq et le Yémen, afin de former des alliés forts aptes à faire face à Téhéran », indique Abdel-Alim Mohamad. Si l’ingérence iranienne figure sur l’agenda des sommets arabes depuis quelques années, ce n’est pas le cas de la Turquie. L’occupation militaire turque d’Afrine, ville syrienne, « n’était qu’une première étape pour Ankara », explique Rashed, car la Turquie entend aujourd’hui élargir l’offensive géographiquement sous prétexte d’affaiblir la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG) dans d’autres régions en Syrie, mais également dans le nord de l’Iraq. Selon Abdel-Alim Mohamad, le sommet doit freiner l’avancée turque dans les territoires arabes, en recourant à des outils politiques et économiques pour faire pression sur Ankara. Le sommet de Dammam suscite un intérêt accru. Les yeux sont braqués sur l’Arabie saoudite, avec l’espoir que le communiqué final de l’édition 2018 apportera des réponses adéquates à tous ces défis.




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