Semaine du 12 au 18 septembre 2018 - Numéro 1241
Gaz, la subtile stratégie de l’Egypte
  L'annonce de l'importation de gaz israélien intervient alors que l'Egypte élabore sa stratégie visant à devenir un centre énergétique régional. L'Egypte compte régler une fois pour toutes les litiges en suspens et refaire fonctionner ses installations de liquéfaction.
Gaz, la subtile stratégie de l’Egypte
L'Egypte pourrait importer le gaz israélien à travers le pipeline qui relie déjà les deux pays. (Photo : Reuters)
Marwa Hussein 28-02-2018

L’annonce est tombée lundi 19 février. Une compagnie égyptienne va acheter à 15 milliards de dollars du gaz naturel israélien. Le contrat est d’une durée de 10 ans. Les partenaires dans les champs gaziers offshore israéliens de Tamar et Leviathan ont dit qu’ils fourniraient à la société privée égyptienne Dolphinus Holding environ 64 milliards de mètres cubes de gaz durant une décennie, chaque champ fournissant la moitié des 64 milliards de mètres cubes. Commentant cette annonce, le ministère du Pétrole a affirmé dans un communiqué que « les demandes de licences d’importation de gaz par le secteur privé sont traitées suivant les règlements en application dans le cadre de la stratégie de l’Egypte de devenir un centre régional pour le commerce de gaz naturel ». Le communiqué a également fait référence aux récents pas entrepris pour libéraliser le marché du gaz en Egypte, des démarches qui permettaient aux entreprises privées d’acheter et de vendre du gaz naturel suivant les conditions de l’Autorité de régulation du marché du gaz. En fait, le président Abdel-Fattah Al-Sissi avait approuvé en août 2017 une nouvelle loi pour la régulation du marché du gaz naturel.

En vertu de cette loi, le secteur privé peut importer, exporter, transporter, stocker et commercialiser directement du gaz naturel. La charte exécutive de la loi a été émise le 13 février dernier, et quelques jours après, le premier ministre a annoncé la formation du conseil d’administration de l’Autorité de régulation du marché du gaz. L’accord avec Israël est la première concrétisation de la nouvelle loi. Selon Magdi Sobhi, vicedirecteur du Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, le seul bémol de cet accord est sa durée. « Il aurait suffi de conclure un accord sur cinq ans vu que plus de découvertes peuvent avoir lieu dans les prochaines années », estime-t-il. Outre l’accord avec Israël, l’Egypte est entrée en négociation avec Chypre pour importer plus de gaz à partir du champ d’Aphrodite, qui a été découvert par Noble Energy Inc. « Chypre est sur le point de vendre du gaz naturel aux usines de gaz naturel liquéfié de l’Egypte et nous pourrions parvenir à un accord dans les semaines à venir », a déclaré le ministre de l’Energie chypriote, Georgios Lakkotrypis, samedi 24 février à l’agence de presse Bloomberg. Par ailleurs, le ministre du Pétrole, Tareq Al-Molla, a récemment déclaré, lors de sa participation à la conférence « Petroleum Week » à Londres, qu’avant la mi-2018, un accord sera signé avec l’Union Européenne (UE) pour la construction d’un gazoduc Chypre-Egypte, affirmant que l’UE sera le principal bénéficiaire de l’énergie produite. Il a dit qu’un accord préliminaire avec le gouvernement chypriote avait été signé pour qu’un gazoduc relie Chypre à l’Egypte.

Une stratégie économiquement profitable

L’objectif affiché par le gouvernement par cette libéralisation du marché du gaz est de devenir un hub du commerce gazier, et ce, en important du gaz des pays producteurs, puis en le vendant à d’autres pays. De même, les entreprises privées sont autorisées à importer du gaz pour leur propre consommation. Mais pourquoi l’Egypte élargit-elle ses plans d’importation de gaz malgré la confirmation du gouvernement d’arriver à l’autosuffisance vers la fin de l’année et de parvenir à un surplus en 2019 grâce aux récentes découvertes gazières, notamment celle du champ Zohr, le plus important découvert en Méditerranée ? C’est une stratégie économiquement profitable, disent les spécialistes. « Les besoins gaziers de l’Egypte augmentent. En plus, en remplaçant le mazout, cher, inefficace et polluant, utilisé dans la production de l’électricité, par du gaz naturel, on fait des économies », estime Tamer Abou-Bakr, qui se dit optimiste quant à l’avenir gazier du pays. Il affirme qu’il est dans l’avantage de l’Egypte de signer autant d’accords d’exportations que possible pour réaliser ses objectifs de devenir un hub.

Régler les arbitrages en cours

En fait, l’Egypte possède des capacités de liquéfaction de gaz naturel non utilisées avec deux installations de liquéfaction de gaz à Edkou et Damiette dans le delta du Nil, avec des capacités de liquéfaction combinées de 1,7 milliard de pieds cubes par jour. Les deux stations ne fonctionnent pas faute de gaz et en raison de l’arrêt des exportations égyptiennes depuis quelques années. « Ces installations ne fonctionnent pas depuis 2014, les partenaires étrangers de l’Egypte ont eu recours à l’arbitrage international et réclament des indemnisations à cause de la suspension de l’approvisionnement de gaz naturel ; l’importation du gaz d’Israël peut permettre un retour au fonctionnement », explique Magdi Sobhi, rappelant que cela évitera à l’Egypte de payer des compensations, mais aussi régénérera des profits. Par exemple, la compagnie espagnole Union Fenosa Gas, qui a demandé un arbitrage international, est l’un des partenaires de la station de liquéfaction de Damiette. Cette compagnie avait signé un accord avec les partenaires à Tamar pour vendre leur gaz naturel. L’entreprise espagnole a fait savoir à plusieurs reprises qu’elle peut abandonner son procès contre l’Egypte si le pays approuve l’accord d’importation de gaz israélien. « L’Egypte va donc tirer des bénéfices des frais d’acheminement du gaz dans son réseau national, éviter l’arbitrage international qui risque d’être en sa défaveur et faire fonctionner ses installations de liquéfaction », résume le président de la Chambre du pétrole et de l’exploitation minière auprès de la Fédération des industries égyptiennes.

Autre bénéfice, le ministre du Pétrole, Tareq Al-Molla, a lié la mise en vigueur des accords d’importation de gaz de l’Etat hébreu à la résolution des litiges existant ente les deux pays. Ces litiges portent sur les anciens accords d’exportation du gaz égyptien à Israël. « Les questions en suspens doivent être résolues pour que le nouvel accord soit conclu », a déclaré le ministre à la chaîne télévisée ON E. Le ministre fait référence à une décision de la Chambre de commerce internationale de condamner l’Egypte à verser des compensations à hauteur de 2 milliards de dollars à des parties israéliennes, suite à l’arrêt des exportations égyptiennes de gaz vers Israël. Cela, outre la question des installations de liquéfaction. Avant les découvertes gazières réalisées par Israël, c’était l’Egypte qui fournissait du gaz à Israël depuis 2008, en vertu d’un contrat de 20 ans. En 2012, les livraisons ont été officiellement suspendues après des attaques répétitives dans la péninsule du Sinaï contre le gazoduc acheminant le gaz égyptien vers Israël et vers la Jordanie. Cela a coïncidé avec la transformation de l’Egypte d’exportatrice en importatrice de gaz naturel depuis 2011, vu la baisse de sa production. En 2013, l’Egypte avait suspendu toutes ses exportations de gaz naturel liquéfié à l’étranger, alors qu’elle avait des contrats d’exportation à long terme avec l’Espagne et la Jordanie, en plus d’Israël. « Cela ne nous dérange pas d’importer du gaz d’Israël, mais nous avons des conditions pour permettre que quelque chose comme cela arrive ; le plus important, c'est le règlement de l’arbitrage en cours », a déclaré Al-Molla.




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