Semaine du 13 au 19 juin 2018 - Numéro 1229
Redécouvrir les grands noms
  Les rues du Caire khédivial portent les noms de figures qui ont marqué l’histoire de l’Egypte moderne, que ce soit avant ou après le règne du khédive Ismaïl. Voyage dans le temps.
Redécouvrir les grands noms
(Photos : Bassam Al-Zoghby)
Samar Al-Gamal06-09-2017

Soliman pacha Al-Faransawi/Talaat Harb

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Partant de la place Tahrir jusqu’à la place Orabi, croisant une série de rues, l’avenue Soliman pacha est peut-être de loin la plus conservée du Caire khédi­vial et l’artère la plus importante du centre-ville. Elle abrite le célèbre Café Riche, le Club des diplomates (jadis Club Mohamad Ali) et longe un autre endroit-clé du centre-ville, le salon de thé Groppi. Cette rue est aujourd’hui baptisée Talaat Harb, du nom du père de l’économie égyptienne et fondateur de la Banque Misr, la pre­mière banque égyptienne dont les actionnaires et les membres sont de nationalité égyptienne, dans la foulée de la Révolution de 1919 contre l’occupation britannique. C’est lui aussi qui avait fondé Egyptair et Studio Misr pour la cinématographique, entre autres institutions égyptiennes. Pourtant, aujourd’hui encore, l’avenue garde, au moins dans la mémoire des vieux Cairotes, son appellation d’avant la Révolution de 1952 : Soliman pacha ou Soliman pacha Al-Faransawi (le Français). Du nom de l’officier français Octave Joseph De Seves qui passe au service de l’Egypte de Mohamad Ali, qui le nomme instructeur en chef de l’armée égyptienne et lui accorde la mission de réorganiser l’armée égyptienne conformément aux normes euro­péennes. Soliman pacha fut le compagnon d’armée d’Ibrahim pacha, le fils de Mohamad Ali, dont la statue s’élève sur la place de l’Opéra. C’est d’ailleurs ce dernier qui lui donne le nom de Soliman, une fois converti à l’islam, et qui lui accorde le titre de pacha. Sa fille Nazli épousera plus tard Mohamad Chérif, premier ministre d’Egypte également honoré dans Le Caire khédivial par une rue baptisée à son nom. Leur petite fille Nazli II n’est en effet que l’épouse du roi Fouad et mère du roi Farouq.

Abdel-Khaleq Sarwat pacha

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(Photos : Bassam Al-Zoghby)

Avant les travaux du khédive Ismaïl, cette rue était un espace pour le repos des ani­maux, notamment les dromadaires. Le nom de cette rue n’a cessé de changer au fil des temps. Elle a été par exemple à deux reprises dénom­mée Abdel-Khaleq Sarwat, et entre ces deux fois, elle porta le nom de la reine Farida. Cette dernière, de son vrai nom Safinaz, qui a épousé le roi Farouq, dernier roi d’Egypte. Une union qui n’a pas duré longtemps.

Fils de l'équivalent du ministre des Finances sous Mohamad Ali, Sarwat, lui, était un politi­cien. Il a ainsi été ministre de la Justice juste après la déclaration du protectorat britannique sur l’Egypte, puis ministre de l’Intérieur, et c’est lui qui mène les négociations avec Lord Curzon sur la déclaration de 1922, reconnaissant l’indé­pendance de l’Egypte en tant qu’Etat souverain, avant d’être nommé premier ministre. Il est poussé plus tard à la démission, mais revient dans le cabinet de Adli Yakan en 1926 en tant que ministre des Affaires étrangères avant de devenir de nouveau premier ministre l’année suivante. Il était proche des Britanniques et s’opposait aux Wafdistes et leur mouvement nationaliste d’indépendance contre l’occupa­tion, mené par Saad Zaghloul. De même, il avait appelé les Britanniques à punir Moustapha Kamel.

La rue commence à Ramsès, passe par Champollion, Talaat Harb, Chérif et Emadeddine pour arriver sur la place de l’Opéra rebaptisée elle aussi place de la République.

Clot bey

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(Photos : Bassam Al-Zoghby)

Jadis, c’était la rue la plus notoire du Caire pour la prostitution et la vente d’alcool. C’était le cas jusqu’à la Révolution des Officiers Libres en 1952. Une réputation que n’inspire pas son nom : Clot bey. La rue doit son nom au Français Antoine-Barthélemy Clot. Ce chirurgien de carrière s’installe en Egypte où il mène une réforme du système de santé de l’armée sous Mohamad Ali pacha avant de fonder la première école de médecine moderne en Egypte en 1827, puis l’école de pharmacie l’année d’après. Il a fallu attendre le khédive Ismaïl qui, durant la planification du Caire khédivial en 1875, a décidé de le commémorer. Il semble pourtant que Clot bey ait payé le prix de son attaque contre les prostituées. Dans son livre Aperçu d’Egypte, il les rend ainsi responsables de la prolifération de la syphilis et appelle les autorités à les contrôler, comme première ligne de défense contre cette maladie sexuellement transmissible. Effectivement, en 1834, Mohamad Ali décide de bannir les prostituées et les danseuses publiques, tout d’abord pour protéger les soldats.

La rue s’étend de l’actuelle place commerçante de Ataba jusqu’à la place Ramsès ou Bab Al-Hadid où est située la gare centrale du Caire. Au fil des temps, la rue s’est détériorée. Elle continue à abri­ter des petits bâtiments qui se sont transformés en de petits hôtels insalubres et d’échoppes de téléphone mobile.

Mariette pacha

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(Photos : Bassam Al-Zoghby)

La rue porte le nom de l’un des fondateurs de l’égyptologie, Auguste Mariette. Elle va de la place Talaat Harb à la rue Ramsès. Conservateur adjoint au musée du Louvre, très préoccupé des vestiges archéologiques de l’Egypte, il est dépêché en Egypte en 1850 et mène ses premières fouilles à Saqqara. Il ren­contre le pacha Mohamad Saïd par l’entre­mise de Ferdinand de Lesseps qui le charge en 1858 de créer un Service des antiquités puis de fonder un musée au Caire, dans le quartier de Boulaq, pour en abriter les découvertes. Après l’Expédition d’Egypte de Bonaparte (1798-1801) et le déchiffrement des hiéro­glyphes par Champollion (1790-1832), la France est en première ligne en matière d’égyptologie.

Emadeddine

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(Photos : Bassam Al-Zoghby)

C’était l’un des plus grands boulevards du Caire khédivial, se prolongeant du palais Abdine, siège de la famille royale, jusqu’à la rue Ramsès. Mais en 1939, le gouvernement décide de le diviser en deux. Une partie prend le nom de Mohamad Farid, politicien et nationaliste de la fin du XIXe siècle et l’un des défen­seurs de l’avocat et activiste Moustapha Kamel. Ce tronçon s’étend de la rue Tahrir devant le palais Abdine jusqu’à la rue du 26 Juillet, passant par les deux places Farid et Kamel. Le deuxième tronçon, le restant de la rue, est celui qui conserve le nom de Emadeddine.

Plusieurs légendes justifient le choix de ce nom, mais aucune d’entre elles n’a été jugée suffisamment précise. Emadeddine serait un cheikh soufiste peu connu, d’où la mosquée et le mauso­lée Emadeddine au début de la rue. Pour d’autres, il n’était qu’un fetewa, un homme de main, qui protégeait les habitants du quar­tier, notamment les artistes. Car Emadeddine fut pendant long­temps la rue des théâtres et des cabarets. Un peu comme West End à Londres ou Broadway à New York, abritant entre autres les célèbres théâtres de Naguib Al-Rihani et de Youssef Wahbi ou encore le cabaret de Beba Ezzeddine. Les ruelles prennent ainsi les noms d’artistes de renom comme Ali Al-Kassar, Zakariya Ahmad et Rihani. Pendant longtemps, c’était l’endroit du diver­tissement par excellence avant que la rue Haram, dans le quartier des pyramides, ne prenne la relève. Aujourd’hui, la rue est plutôt calme, abritant notamment des banques et quelques boutiques sur les deux côtés.

Hoda Chaarawi

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(Photos : Bassam Al-Zoghby)

Elle était d’abord surnommée Cheikh Hamza, du nom d’un cheikh inconnu dont le mausolée se trouve au bout de cette rue qui va de Talaat Harb jusqu’à Chérif. Cette rue, où siège l’agence de presse officielle (Mena) et de nombreux antiquaires, est l’une des rares rues du Caire khédivial qui porte le nom d’une femme, peut-être la seule avec Aïcha Al-Taymouriya. La rue doit son nom à la fémi­niste Hoda Chaarawi qui avait participé à des manifestations depuis 1919 dans cette rue et ses alentours. Sa maison d’enfance y était située, avant d’être démolie. Fille de Mohamad Sultan pacha, un des plus riches hommes de la Haute-Egypte, elle épouse son cousin Ali Chaarawi, l’une des figures de proue de la Révolution de 1919. Malgré leur divorce rapide, elle continue de porter son nom et poursuit aussi sa lutte pour l’égalité entre hommes et femmes, surtout dans les fonctions publiques.

Chérif pacha

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(Photos : Bassam Al-Zoghby)

Cest la rue parallèle à Talaat Harb et qui commence avec l’ancien siège du minis­tère des Waqfs, un peu après la rue Boustane. Gendre de Soliman pacha et grand-père de la reine Nazli, Chérif est d’origine turque. Il a servi en tant que premier ministre d’Egypte à quatre reprises au cours de sa carrière : en 1879 (sous Ismaïl puis sous son fils Tawfiq), en 1881-82 puis en 1882-1884. Il est le fondateur du système constitutionnel en Egypte et était un partisan d’Ahmad Orabi, le général nationaliste qui conduisit la première révolte nationaliste égyptienne contre le pouvoir des khédives puis contre la domination européenne.

C’est une des rares rues dont le nom a été maintenu après la Révolution de 1952. Avant la construction du Caire khédivial, la rue s’appe­lait Madabigh (les tanneries). Car apparem­ment, l’odeur des tanneries du Caire envahissait la rue. Aujourd’hui, elle abrite surtout des sièges de banques.




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