Semaine du 16 au 22 août 2017 - Numéro 1188
L’Europe face à la crise libyenne
  La plupart des pays européens soutiennent officiellement le gouvernement d'union nationale en Libye. Mais la réalité est plus compliquée.
L’Europe face à la crise libyenne
La chef de la diplomatie de l'Union européenne, Federica Mogherini, et le premier ministre libyen, Fayez Al-Sarraj, le 2 février à Bruxelles. (Photo : AP)
Tawfiq Aclimandos, Chercheur en sciences politiques et en histoire15-02-2017

Un Etat failli à la porte de l’Europe, qui sert de base de départ à des flux d’immigrants (9 500 ont traversé la Méditerranée depuis le début de l’année), avec des tentatives d’implantation sur le littoral ou ailleurs de l’Etat islamique. Un pays, théâtre de plusieurs petites guerres, devenu plaque tournante de toutes sortes de trafics, avec toutes sortes de petites milices contrôlant de petites ou de grandes portions du territoire. L’Union européenne a annoncé donner cette année 213 millions de dollars au gouvernement de Tripoli pour renforcer sa police et ses gardes-côtes : mais ce n’est bien sûr qu’un aspect de la question. Il faut « une solution politique » permettant de stabiliser la situation et de contrôler le territoire. Une intervention militaire en bonne et due forme est difficile, voire impossible : pour les Etats-Unis, l’enjeu libyen n’est pas crucial et n’est examiné qu’à travers le prisme terroriste.

La France et l’Italie n’en ont pas les moyens : les deux pays ne peuvent investir dans un processus de construction d’Etat et la France est déjà active sur un grand, un trop grand nombre de théâtres. L’Italie a une bonne marine, dont une partie est déployée près des eaux territoriales libyennes, mais son armée de terre n’est pas au même niveau et Rome aussi juge une éventuelle opération comme dangereuse. « On n’interviendra que si Daech devient trop dangereux et alors ce sera une intervention de destruction, non d’imposition de paix ou de reconstruction d’Etat », affirmait « hors micro » une haute source ouest européenne. Cela dit, plusieurs pays (notamment les Etats-Unis, la France, la Grande-Bretagne et l’Italie) ont des troupes au sol qui, officiellement, fournissent conseils et expertise, mais ne participent pas aux combats ou ne sont pas supposés le faire – contrairement aux aviations, qui ont pu bombarder l’Etat islamique. Officiellement, les positions européennes soutiennent le gouvernement de concorde nationale, dirigé par M. Al-Sarraj et internationalement reconnu. Mais la réalité est plus compliquée : car même à Tripoli ce gouvernement peine à progresser, à imposer son autorité, à gouverner, à être présent et a récemment essuyé de nombreux revers, alors que le général Haftar, son principal adversaire, a remporté récemment de nombreux succès et, mieux, a réussi à imposer un « ordre » et un retour au calme dans les zones qu’il contrôle, ce qui lui assure une certaine popularité.

Désarmer les milices

Le général Haftar, qui bénéficiait de l’appui de l’Egypte et des Emirats, semble aussi être soutenu par la Russie. Les deux premiers pensent que la Libye souffre de la prolifération de milices et que celles-ci ne peuvent être désarmées que par une armée … et le fait que certaines soient islamistes est un motif supplémentaire. Les pays européens et notamment l’Italie, principale puissance impliquée en Libye, affirment estimer que la solution « homme fort, régime militaire » n’est pas bonne et est beaucoup trop dangereuse. Il semble indubitable, explique-t-on dans toutes sortes de papiers et de notes produites par des think tanks, que Haftar doit faire partie de la solution, mais qu’il ne saurait être à lui seul cette solution. Ni lui ni aucun « homme fort ». Je ne suis pas sûr que cette position soit partagée par tout le monde en Europe. Il semble par exemple que le ministère français de la Défense soit convaincu de la nécessité d’appuyer sérieusement Haftar et séduit par ses thèses. On a pu observer, à divers moments, quelques tensions entre Paris et Rome. Mais la position « officieuse » française, comme la position italienne d’ailleurs, est de préconiser un accord entre les parties en présence, reconnaissant un rôle important au général Haftar, réduisant les prétentions des islamistes et excluant les plus extrémistes parmi eux. Et en attendant, on tente d’empêcher les choses de s’envenimer. C’est cet objectif qui explique la réunion à Paris en octobre dernier des puissances impliquées dans ce pays (France, Qatar, Turquie, Egypte, Emirats). Que pensent ces pays, la France, l’Italie et la Grande-Bretagne, de la récente intervention russe ? Ils surveillent la situation de près mais n’ont pas les moyens de s’y opposer. Laisser faire ? La diplomatie italienne a pris langue avec Moscou, pour tenter de la convaincre de privilégier les négociations plutôt que l’option militaire et d’user de son influence auprès du général Haftar pour modérer ses ambitions et conclure un accord avec le gouvernement d’Al-Sarraj. Il y a quelques mois, le chef de la mission d’appui de l’Onu, Martin Kobler, se disait très pessimiste et pensait que le conflit durerait longtemps. Il y a quelques jours, il avait changé de ton, affirmant qu’un accord entre les principales parties était plus que jamais possible. Il convient toutefois d’être prudent.



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