Semaine du 19 au 25 septembre 2018 - Numéro 1242
Al-Azhar sous le feu des critiques
  Le président Abdel-Fattah Al-Sissi a appelé cette semaine Al-Azhar à « corriger l’image de l’islam ». L’institution religieuse, accusée d’être infiltrée par les Frères musulmans, fait depuis quelques jours l’objet d’une vaste campagne médiatique.
Al-Azhar
L'institution d'Al-Azhar est appelée à changer l'actuel discours religieux.
May Atta07-01-2015

La crise avait éclaté au grand jour la semaine dernière lorsque certains imams du ministère des Waqfs avaient affirmé que le cheikh d’Al-Azahar, Ahmad Al-Tayeb, maintient en poste des conseillers Frères musulmans au sein de son institu­tion. Selon le directeur du syndicat des Imams et des Prédicateurs, le cheikh Mohamad Al-Bastawisi, des dirigeants issus de la confrérie des Frères musulmans jouent encore un rôle essentiel au sein d’Al-Azhar. « Je suis étonné qu’ils soient encore à leurs postes », avait-il déclaré. Al-Bastawisi a alors accusé tout particulièrement le cheikh Abdel-Aziz Al-Naggar, directeur de prosé­lytisme à l’Académie de recherche islamique, d’être membre des Frères musulmans.

Le ton est vite monté entre le ministère des Waqfs et Al-Azhar au point qu’un responsable au bureau du cheikh Al-Tayeb a annoncé que le cheikh « étudiait la possibilité d’engager un procès contre ceux qui tentaient de déformer son image ! ». Allusion clair au ministre des Waqfs, Mohamad Gomaa. Le responsable avait ajouté que le cheikh d’Al-Azhar « a pleinement confiance en ceux qui travaillent avec lui et il sait parfaitement bien qu’aucun d’eux ne fait partie de la confrérie des Frères musulmans ».

L’affaire aurait pu s’arrêter là. Toutefois, jeudi 1er janvier durant son discours à l’occasion de la célé­bration de l’anniversaire du pro­phète Mohamad, organisée par le ministère des Waqfs, le président Abdel-Fattah Al-Sissi s’est adressé en termes forts au grand imam d’Al-Azhar. « Toi et les prédicateurs êtes responsables devant Allah de la rectification de l’image de l’is­lam », a déclaré le président Al-Sissi. Allusion à la présence des Frères musulmans au sein d’Al-Azhar? Sans doute. Que représen­tent les Frères au sein de l’institu­tion religieuse? Et quelle est leur influence ?

Des prédicateurs dépendant de la confrérie

Pour Sameh Eid, membre dissident de la confrérie, il existe 220 profes­seurs et 4000 assistants, dépendant de la confrérie au sein de l’Université d’Al-Azhar. Pour lui, les écarter est loin d’être évident, l’institution d’Al-Azhar étant historiquement infiltrée par des membres de la confrérie. « A mon avis, le cheikh Ahmad Al-Tayeb n’a pas une forte personnalité et pour cela, il n’a pas voulu entrer en conflit avec la confrérie durant la présidence de Mohamad Morsi. Peut-être qu’il a accepté de nommer des membres de la confrérie dans certains postes à Al-Azhar, mais le vrai problème n’est pas là. La plu­part des imams et des prédicateurs dépendant des Frères musulmans sont diplômés des facultés d’Al-Azhar. La confrérie a depuis long­temps demandé à ses membres d’en­voyer leurs enfants aux écoles d’Al-Azhar et puis à ses facultés. Ainsi l’emprise de la confrérie s’est renfor­cée sur Al-Azhar. C’est une situation qui va perdurer. L’enseignement d’Al-Azhar est basé sur des études dures, strictes et il interdit aux étu­diants toute critique. De même, Al-Azhar ne reconnaît que les inter­prétations de la charia des quatre premiers siècles de l’islam et refuse tout esprit critique de ces interpréta­tions », affirme Eid. Il ajoute : « Si le président Al-Sissi veut sérieusement changer le discours religieux, il doit fermer l’université jusqu’à ce que soit faite une vraie réforme du conte­nu et de la méthode d’enseignement et qu’il ouvre la porte aux autres universités, comme celle du Caire, pour qu’elles possèdent des sections qui enseignent la charia d’une façon plus ouverte, basée sur les débats et la transmission des idées ».

Par ailleurs, le problème de l’indé­pendance d’Al-Azhar se pose égale­ment. Ahmad Ban, expert dans les affaires islamiques, explique : « Depuis la publication de la loi 103 sur la réorganisation d’Al-Azhar en 1961, Al-Azhar est devenu dépendant du gouvernement. Lorsque le prési­dent Anouar Al-Sadate, durant les années 1970, a voulu éloigner les nassériens et les gauchistes de la scène politique, il a encouragé les Frères musulmans et les salafistes à émerger sur la scène. Il a donné une grand espace dans les médias à de grands leaders de la confrérie comme Mohamad Al-Ghazali et Mohamad Al-Chaarawi. Si Al-Sissi décide de changer Al-Azhar, il devra transformer de fond en comble l’ins­titution et développer un enseigne­ment de la charia plus libre et plus pratique ».

Al-Azhar qui n’a pas réussi à renouveler son discours religieux et qui peine à attirer les musulmans plus modérés à rejoindre ses rangs réussira-t-il à relever ces grands défis? Durant les années 1980 et 1990 l’Etat a eu recours à Al-Azhar pour faire face à la vague intégriste à laquelle l’Egypte était confrontée. Al-Azhar s’est alors repositionnée en tant que seule institution en Egypte responsable du discours religieux et la seule représentante de l’islam modéré. Et en a profité pour récla­mer le droit de censure sur l’ensei­gnement, les programmes scolaires et la production culturelle et artis­tique. Une situation que beaucoup d’intellectuels appellent à changer aujourd’hui. La réfomre d’Al-Azhar est-elle possible? « Nous avons commencé, depuis un an déjà, une réforme de l’enseignement dans les facultés de l’Université d’Al-Azhar, du discours religieux des prédica­teurs et des imams dans les mos­quées afin que cesse l’enseignement de concepts religieux déviant de l’authentique foi musulmane, répan­dus ces dernières années », déclare le sous-secrétaire d’Al-Azhar, Abbas Shouman. A suivre.




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