Semaine du 13 au 19 mars 2019 - Numéro 1266
Hassan Mahdi : La réforme du secteur ferroviaire nécessitera de longues années et un budget colossal
  Dans un entretien accordé à Al-Ahram Hebdo, Hassan Mahdi, professeur d’ingénierie des routes et du transport à l’Université de Aïn-Chams, décrypte les défaillances du réseau ferroviaire en Egypte et évoque les mesures à prendre pour y remédier.
Hassan Mahdi
Chaïmaa Abdel-Hamid06-03-2019

Al-Ahram Hebdo : Quelle est votre réaction face à l’accident de la gare centrale du Caire ?

Hassan Mahdi : Il s’agit d’une véritable catastrophe ferroviaire. C’est la première fois depuis plus de 100 ans qu’un accident aussi grave a lieu à la gare principale d’Egypte, l’un des lieux les plus fréquentés de la ville. Les premiers éléments de l’enquête révèlent qu’une grave erreur humaine a été la principale cause de cet accident. Dans un cas pareil, le conducteur aurait dû couper le moteur avant de descendre du train. Ensuite, il aurait dû faire venir une grue pour redresser ou enlever la locomotive entravant son trajet.

— Ce drame aurait donc pu être évité ?

— Oui. Tous les conducteurs et leurs assistants disposent d’appareils de communication pour contacter directement la tour de contrôle. Pour éviter cet accident, il aurait donc été possible de faire fonctionner l’aiguillage qui permet le ralentissement de la locomotive ou son déraillement. Dans le cas présent, un déraillement aurait été moins dramatique que de laisser la locomotive poursuivre son trajet. Le conducteur de la locomotive n’est pas le seul accusé dans cet accident ; cinq autres personnes font l’objet d’une enquête pour négligence. Les enquêtes devront déterminer l’état mental et psychologique du conducteur.

— Mais cet acte incompréhensible du conducteur ne remet-il pas en question les mesures utilisées pour vérifier l’aptitude des conducteurs ?

— Il existe des dépistages de consommation de drogue ainsi que des examens périodiques pour vérifier l’aptitude des conducteurs et leur équilibre psychologique nécessaire pour exercer ce métier. Ces examens doivent être effectués de manière plus régulière et surtout plus strictes, afin d’éviter qu’un conducteur drogué ne prenne le contrôle d’un train.

— Peut-on donc dire que le conducteur est le seul responsable de ce dernier accident ?

— Absolument pas. La locomotive qui a causé l’accident est en fonction depuis 47 ans, alors que sa durée de vie ne devrait pas dépasser 30 ans en cas d’entretien périodique. Il faut avouer que l’ensemble du réseau ferroviaire et ses infrastructures a vieilli et a urgemment besoin d’être modernisé. Il suffit de donner l’exemple des systèmes de sécurité ATC (contrôle automatique des trains), qui sont le plus souvent désactivés, et des ateliers souffrant d’un manque de techniciens et de pièces de rechange. Il est également nécessaire de procéder à une restructuration du secteur ferroviaire qui compte 72 000 employés, dont seulement 3 500 conducteurs, un nombre définitivement insuffisant.

— Le gouvernement dispose-t-il actuellement du budget nécessaire à la réforme de ce secteur primordial ?

— L’Organisme national des chemins de fer souffre déjà d’un énorme déficit budgétaire. Alors que les revenus annuels du secteur ferroviaire sont de 3 milliards de L.E., les salaires des employés à eux seuls atteignent 3,4 milliards de L.E. Cela ne permet certainement pas d’effectuer régulièrement les travaux de maintenance nécessaire et, surtout, d’assurer les milliards de L.E. dont on aurait besoin pour réformer l’ensemble du secteur ferroviaire, en fonction depuis des décennies. Bref, la réforme indispensable du secteur ferroviaire nécessitera de longues années et un budget colossal qu’il n’est pas facile d’assurer.

— Pensez-vous que l’association du secteur privé aux chemins de fer pourrait contribuer à résoudre cette problématique ?

— Certes. Le secteur privé peut collaborer efficacement avec l’Organisme des chemins de fer pour ce qui est de l’établissement, de la gestion, de l’exploitation et de la maintenance de toutes les installations ferroviaires. Le parlement a déjà approuvé une loi permettant au secteur privé d’investir dans le secteur ferroviaire. Un pas important pour sauver le secteur primordial du transport des passagers et des marchandises, mais qui ne revient en aucun cas à une privatisation. Le recours au secteur privé est devenu une nécessité pour améliorer la qualité des services, augmenter les ressources et disposer du financement nécessaire à l’entretien des gares et des trains et à l’achat des pièces de rechange. Le secteur privé peut par ailleurs réaliser d’importants bénéfices en investissant dans le développement du secteur du transport ferroviaire des marchandises qui, pour le moment, ne représente que 0,4 % de l’ensemble du transfert des marchandises. Faire renaître ce secteur serait donc profitable aussi bien pour le gouvernement que pour le secteur privé.

— Quelles autres mesures pourront assurer la sécurité ferroviaire ?

— Avant d’acheter et d’installer de nouveaux appareils électromécaniques sophistiqués, il faut former le personnel qui les utilise. 70 % des accidents de train sont dus au facteur humain. Il faut aussi revoir le système de formation des conducteurs et les entraîner à agir professionnellement en cas de crises. Il est en outre indispensable d’assurer le fonctionnement des appareils ATC qui sont normalement placés dans tous les trains. Nous comptons environ 856 trajets et le transport de 1,4 million de passagers par jour. Il faut faire baisser ce nombre et supprimer les trajets sur les voies non sûres, tout en travaillant selon un emploi du temps précis pour remédier aux problèmes de ces voies et fournir aux passagers des alternatives routières temporaires jusqu’à la fin des travaux d’entretien. Des mesures peu coûteuses et qui permettront d’assurer la sécurité ferroviaire.




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