Semaine du 15 au 21 mai 2019 - Numéro 1275
Secteur ferroviaire : Quand la réforme se fait urgente
  L'enquête se poursuit suite au terrible accident de train qui a fait 22 morts mercredi 27 février à la gare centrale du Caire. En attendant les conclusions de cette enquête, le débat s’acharne sur les moyens de révolutionner le réseau ferroviaire.
Secteur ferroviaire : Quand la réforme se fait urgente
Les éléments préliminaires de l’enquête dévoilent que le conducteur de la locomotive 2 305 est le principal responsable de l’accident.
May Al-Maghrabi06-03-2019

L’egypte s’est réveillée, mercredi 27 février, sur un terrible accident de train à la gare centrale du Caire, faisant 22 morts et une quarantaine de blessés. La catastrophe a eu lieu peu avant 10h, lorsqu’une locomotive sans wagon a déraillé avant de heurter de plein fouet le quai numéro 6 de la gare centrale du Caire. Le choc a provoqué l’explosion d’un réservoir de diesel, puis un incendie. L’accident a également endommagé une partie des installations de la gare. Sur une vidéo capturée par une caméra de surveillance, on voit des passants se déplacer sur un quai puis, quelques minutes après, le train arrive avec une grande vitesse et heurte le bout du quai. Un épais panache de fumée noire s’élève au-dessus de la gare.

Aussitôt après, le président Abdel-Fattah Al-Sissi a assuré que les responsables n’échapperaient pas à la punition, tout en présentant ses condoléances aux familles des victimes. « J’ai donné mes directives au gouvernement d’identifier et de punir quiconque derrière cette catastrophe », a déclaré avec fermeté le président Sissi, qui suit de près la situation. Par ailleurs, le premier ministre Moustapha Madbouli s’est rendu sur les lieux du drame juste après l’accident et a promis de faire toute la lumière sur l’accident. « Nous serons intraitables à l’égard de toute personne responsable de ce drame, afin de garantir les droits des victimes », a-t-il dit.

Première conséquence du drame : le ministre des Transports, Hicham Arafat, a présenté, le jour même de l’accident, sa démission au premier ministre, qui l’a acceptée. Le ministre démissionnaire avait été chargé de ce portefeuille en février 2017, et avait entamé un plan ambitieux de réforme des chemins de fer dont certaines de ces phases ont été exécutées (voir article page 3). En dépit de son bilan positif, sa démission émane d’une responsabilité politique « que j’assume », comme a déclaré Arafat.

Six suspects en détention provisoire

Depuis l’accident, l’enquête est à pied d’oeuvre pour déterminer les raisons et les responsables du drame. Le procureur général, le conseiller Nabil Sadeq, a ouvert une enquête urgente sur l’affaire et un comité technique a été formé pour déterminer les raisons et les responsables de l’accident. Dimanche 3 mars, le Parquet général a convoqué le président de l’Organisme des chemins de fer, Achraf Raslan, ainsi que d’autres responsables pour les interroger et déterminer la responsabilité de chacun d’entre eux de cet accident. Le même jour, le Parquet général a renouvelé la détention provisoire, pour 15 jours, de six suspects jusqu’à l’achèvement de l’enquête à la lumière des rapports des comités chargés d’enquêter au sujet des raisons de l’accident. Il s’agit du conducteur du train 2 305, de son assistant, le conducteur de la locomotive 2 302, l’agent de manoeuvre de la même locomotive ainsi que de l’opérateur de l’aiguillage qui transfère les lignes. Tous ont fait l’objet de test de dépistage pour savoir s’ils ont consommé des stupéfiants.

Par ailleurs, une équipe du Parquet Administratif (PA), qui mène une enquête sur l’accident, s’est rendue dimanche à la gare du Caire, pour inspecter les lieux de l’accident et interroger des responsables de l’Organisme de chemin de fer. Le PA effectue des enquêtes approfondies sur la performance des tracteurs, l’exactitude des procédures de la maintenance et du fonctionnement, ainsi que sur les contrats d’achats des matériels roulants.

Par ailleurs, selon des informations non confirmées jusqu’à maintenant, le rapport de la médecine légiste a exclu la présence d’un motif criminel derrière l’accident. Selon ce rapport, il n’existait de traces d’explosifs ni sur les lieux de l’accident, ni sur les corps des victimes. Si l’information se confirme, cela démentira les rumeurs véhiculées qu’un acte terroriste fut à l’origine de l’explosion.

Des peines trop légères ?

Pour l’instant, les éléments préliminaires de l’enquête dévoilent que le conducteur de la locomotive 2 305 est le principal responsable de l’accident, puisqu’il est descendu de la cabine du train sans arrêter la locomotive ni éteindre le moteur, et ce, pour se quereller avec le conducteur de l’autre train 2 302, qui avait légèrement heurté sa machine : la locomotive aurait alors continué sa route à pleine vitesse pour finalement s’encastrer violemment dans le mur.

Au cas où les accusés seraient condamnés, ils ne risquent qu’une peine de prison de 3 ans. « Il s’agit d’un délit de négligence ou de faute grave entraînant un meurtre non prémédité, sa peine maximale est de 3 ans de prison », indique le juriste Chawqi Al-Sayed. Une peine jugée trop légère vu l’ampleur du drame. C’est pourquoi des députés ont présenté au parlement un projet de loi durcissant les peines de la négligence des conducteurs des trains et des techniciens, pour aller jusqu’à la peine capitale, en cas de négligence entraînant des accidents meurtriers.

S’attaquer aux racines du mal

Malgré le choc provoqué par le drame, le gouvernement a renouvelé son engagement de poursuivre le plan de la réforme du secteur ferroviaire même si la tâche se révèle ardue. Le ministre de l’Electricité, Mohamad Chaker, chargé provisoirement du portefeuille du Transport, a inspecté, jeudi 28 février, la gare du Caire, et a donné ses directives de mener régulièrement les travaux d’entretien des trains et de vérifier les normes techniques pour assurer la sécurité ferroviaire. Il s’est engagé à prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter la répétition d’un tel drame. Des promesses souvent faites à l’issue des accidents ferroviaires répétitifs que connaît l’Egypte, dont les télescopages, les déraillements et les incendies, mais qui n’ont pas pu éviter leur répétition (voir article page 3). Hassan Mahdi, expert en transport, indique que la plupart des accidents des chemins de fer sont dus à deux raisons principales, le facteur humain et l’état des infrastructures ferroviaires. Selon lui, « le réseau ferroviaire vétuste souffre de dizaines d’années de négligence et a besoin de milliards de L.E. pour le rénover » (voir entretien page 3). Pour sa part, le député Hicham Abdel-Wahed, président de la commission du transport au parlement, trouve que cette catastrophe ferroviaire vient s’ajouter aux multiples problèmes dont souffrent les chemins de fer, le moyen de transport le plus utilisé en Egypte (environ 1,5 million d’usagers par jour). « Nos chemins de fer ont vieilli et nécessitent une modernisation urgente. Et là, il suffit de rappeler que depuis 60 ans, aucune nouvelle ligne ferroviaire n’est entrée en service, sans compter l’état des locomotives en service ou celui des rails », alerte Abdel-Wahed, appelant aussi à revoir la formation des cheminots, notamment les conducteurs et les techniciens. Une réalité que ne nie pas Magdi Al-Sabbagh, vice-président de l’Organisme des chemins de fer. « Ce dernier accident est dû à une faute humaine individuelle, et ce n’est pas ce qui se passe avec l’ensemble des cheminots. Concernant les infrastructures ferroviaires, à partir de 2020, les passagers ressentiront les fruits du plan mis en place après l’automatisation du système de signalisation, l’acquisition de matériel roulant et la maintenance des infrastructures », a-t-il déclaré.

Le choc est immense, le bilan lourd et les promesses multiples. Reste à trouver les milliards de L.E. nécessaires pour rénover les chemins de fer de l’Egypte, le deuxième plus ancien chemin de fer dans le monde, et le plus grand réseau existant au Moyen-Orient avec 9 570 km.




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