Semaine du 15 au 21 mai 2019 - Numéro 1275
Dr Mohanad Khorched : Nous formons des imams pour propager l’islam tolérant et réel
  Sociologue autrichien, professeur de théologie islamique à l’Université de Münster en Allemagne et directeur du Centre des études islamiques au sein de cette université, Dr Mohanad Khorched revient sur le statut de l’islam en Allemagne, et la coopération entre ce pays et les institutions religieuses en Egypte.
Dr Mohanad Khorched
Naglaa Abdel-Hafez et Hossam Kamal Al-Dine13-02-2019

Al-Ahram hebdo : Comment voyez-vous la situation des musul­mans aujourd’huien Allemagne ?

Mohanad Khorched : Les musul­mans sont présents en Allemagne depuis la première génération d’im­migrés. C’était des ouvriers turcs et maghrébins simples qui n’avaient pas eu l’avantage de faire des études. De manière générale, cette génération n’a pas rencontré de réels problèmes avec les sociétés vers lesquelles elle a immigré. Les membres de la deuxième et troi­sième génération, qui sont nés en Allemagne et qui ont fréquenté les écoles allemandes, ont commencé à avoir affaire à la société allemande. Le peu d’intérêt accordé à l’ensei­gnement par leurs parents leur a causé beaucoup de problèmes. En effet, les immigrés de la première génération ne s’intéressaient pas beaucoup à l’enseignement de leurs enfants. Ces deux générations se sont senties dépaysées, surtout avec l’avènement de l’extrême droite qui traite les immigrés avec racisme. Ces générations sont tombées dans le dilemme du déchirement entre l’identité nationale et l’identité reli­gieuse. C’est pourquoi certains musulmans ont été attirés par les courants radicalistes.

— Qu’en est-il de la commu­nauté égyptienne ?

— Les Egyptiens ne sont pas venus en Allemagne sous la forme d’une immigration collective, mais ils sont venus pour faire des études. La communauté égyptienne est dif­férente des autres, elle comprend de nombreux médecins et ingénieurs qui font partie des classes moyenne et supérieure de la société. C’est l’une des meilleures communautés étrangères d’Allemagne. Les Egyptiens parlent bien l’allemand et ont beaucoup d’ambition au niveau des études.

— Comment évaluez-vous les institutions islamiques en Allemagne ?

— En Allemagne, il existe une multitude de groupes islamiques, surtout avec le grand nombre de réfugiés syriens qui se sont rendus en Allemagne depuis le déclenche­ment de la révolution en Syrie. Il y a en Allemagne beaucoup d’institu­tions et d’organismes islamiques. Et on voit maintenant les prémices d’un courant islamo-politique, sur­tout avec les changements qu’a connus la Turquie au cours des cinq dernières années. Il faut savoir que la communauté turque est la plus grande communauté islamique d’Allemagne, et compte environ 3 millions de personnes. Mais ce qui m’inquiète réellement, c’est l’ab­sence d’innovation dans le discours islamique, et l’existence de fatwas qui sont loin de la modération de l’islam, ce qui a donné l’occasion à certains d’accuser l’islam de fana­tisme et de terrorisme.

— Est-ce que votre participa­tion à la 29e Conférence des Waqfs, organisée cette semaine en Egypte, était utile ?

— La conférence est une excel­lente occasion pour rencontrer les dignitaires religieux du monde isla­mique, échanger les expériences et les avis avec des oulémas venant de différents Etats, et discuter des causes et des soucis communs. De plus, le thème de cette session est d’une importance particulière puisqu’il tourne autour de « La formation de la personnalité nationale et son influence sur le développement des Etats et la sauvegarde de leur iden­tité ». Ce point est pour nous d’une importance particulière à cause de notre présence dans des sociétés qui ne sont pas à l’origine islamiques.

— Qu’en est-il de la coopération avec les institutions religieuses en Egypte ?

— Il y a une coopération continue avec les institutions religieuses en Egypte, en particulier Al-Azhar et le ministère des Waqfs. Nous avons dernièrement créé un nouveau diplôme co-décerné par le Centre des études islamiques à l’Université de Münster en Allemagne et l’Académie des Waqfs en Egypte, pour former des imams des deux sexes en deux ans. L’objectif est d’avoir des prê­cheurs capables de propager l’islam tolérant et réel.

— Est-il permis d’enseigner la religion islamique en Allemagne ?

— Oui, depuis 2012, il est permis d’enseigner la religion islamique en tant que matière dans les écoles publiques. Et la loi allemande permet son enseignement dans les écoles et les universités tout comme le chris­tianisme. Il va de soi que la langue arabe était enseignée avant la reli­gion. De plus, nous avons un grand nombre d’enseignants musulmans compétents capables d’assumer cette tâche.

— Parlez-nous de l’activité du Centre des études islamiques de l’Université de Münster en Allemagne ?

— Le centre a commencé son acti­vité en 2010 et comprend 1000 étu­diants et étudiantes. Il vient d’être transformé en une faculté islamique, la première dans une université alle­mande, l’Université de Münster qui est la deuxième plus grande univer­sité d’Allemagne. Les diplômés du centre ont les compétences néces­saires pour enseigner la religion isla­mique dans les écoles et les universi­tés en Allemagne.

— Qu’en est-il de votre coopéra­tion avec Al-Azhar ?

— Al-Azhar a pour nous et pour le monde islamique une grande valeur et une référence unique. Il y a un accord de coopération entre le centre et Al-Azhar signé lors de la visite du cheikh Al-Tayeb en Allemagne en 2016. Nous attendons une visite similaire du ministre égyptien des Waqfs pour signer un nouvel accord de coopération.

30 ans de théologie musulmane

Le Dr Mohanad Khorched dirige le Centre de théologie islamique de l’Université de Münster. D’origine palestinienne et né à Londres, il immigre avec sa famille en Autriche en 1989 alors qu’il avait 18 ans. Il étudie la sociologie en Autriche puis le fiqh (jurisprudence islamique) à l’Université de l’imam Al-Ouzaï au Liban. En 2006, il commence à ensei­gner la religion islamique à l’Université de Vienne, puis en 2010 à l’Univer­sité de Münster en Allemagne.

En 2012, Khorched présente, dans son livre intitulé L’Islam est la miséri­corde, une vision de l’islam moderne et éclairé. Ce livre a suscité beaucoup de critiques au sein des organisations islamiques d’Europe à cause de leur refus de sa méthode critique historique.


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