Semaine 19 au 25 juillet 2017 - Numéro 1184
Sinaï : Après le deuil, la détermination
  L'armée a lancé une vaste opération de ratissage, suite à l'attentat revendiqué par Daech le 7 juillet, contre deux postes de contrôle de l'armée dans la région de Rafah, et qui a fait 21 morts. Très en difficulté en Iraq et en Syrie, le groupe veut désormais brouiller les cartes.
Sinaï : Après le deuil, la détermination
Ola Hamdi12-07-2017

« Des éléments armés non identifiés ont attaqué un barrage militaire dans le village d’Al-Berth, près de la ville de Rafah. Deux véhicules piégés ont explosé au passage de deux points de contrôle sur une route à la sortie de la ville, dans le nord du Sinaï, suite à quoi, 40 terroristes takfiris ont été tués, et 6 de leurs véhicules ont été détruits », a déclaré le porte-parole de l’armée, le colonel Tamer Al-Réfaï. L’attaque est l’une des plus meurtrières pour l’armée depuis le début, il y a quatre ans, de la vague d’attentats menée par les groupes extrémistes contre l’armée et la police, qui a fait des centaines de morts. 21 soldats y ont perdu la vie. Samedi, des funérailles ont été organisées dans 11 gouvernorats différents, où ont été inhumés les victimes (Sohag, Daqahliya, Kafr Al-Cheikh, Gharbiya, Ismaïliya, Fayoum, Charqiya, Minya, Alexandrie, Assiout, Damiette et Ménoufiya). Suite à l’attaque, l’armée a annoncé que « des opérations de ratissage d’une grande envergure sont menées dans la péninsule du Sinaï pour pourchasser les terroristes en fuite ». De même, la police a affirmé avoir tué, samedi, 14 djihadistes présumés au lendemain de l’attentat. Le ministère de l’Intérieur a indiqué que « les forces de police ont lancé, samedi, un assaut contre un camp d’entraînement dans la province d’Ismaïliya tuant 14 djihadistes présumés ».

Au moins 5 d’entre eux étaient recherchés pour avoir rejoint les rangs de Daech, selon le communiqué. Depuis la destitution en 2013 du président frériste Mohamad Morsi, les groupes extrémistes prolifèrent dans le Sinaï, d’où ils mènent des attaques récurrentes contre l’armée et la police, qui ont provoqué la mort de centaines d’officiers. Plusieurs groupuscules terroristes opèrent dans le Sinaï dont le groupe Ansar Beit Al-Maqdès rebaptisé Wilayet Sina qui a prêté allégeance en novembre 2014 à l’organisation terroriste Daech. Les autorités accusent ce groupe d’être à l’origine des attaques qui ont ciblé des éléments de la police et de l’armée, au cours des derniers mois. Au mois de mai dernier, 4 soldats de l’armée avaient été tués et 2 autres blessés lors d’un attentat à la voiture piégée près du village d’Al-Jura au sud de Cheikh Zoweid. En janvier 2017, des groupes armés avaient attaqué un poste de contrôle dans le quartier de Massaïd à Al-Arich, tuant 8 membres des forces de l’ordre, et en blessant d’autres.

Dans la nuit de vendredi à samedi, le groupe Wilayet Sina a revendiqué l’attentat, dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux. Le groupe affirme que des « soldats du califat ont attaqué une position de l’armée au sud de la localité de Rafah, proche de la frontière avec la bande de Gaza ». Réunion d’urgence A l’issue des funérailles, le président Abdel-Fattah Al-Sissi a exprimé ses sincères condoléances aux familles des martyrs, et a ordonné à ce que les soins médicaux nécessaires soient fournis aux blessés. « Les extrémistes tentent de saper la stabilité et la sécurité, en particulier au cours de cette phase. L’Egypte intensifie ses efforts pour combattre le terrorisme à différents niveaux, et faire avancer le processus de développement », a déclaré le chef de l’Etat. Il a également souligné la nécessité d’être attentif et de faire preuve de prudence extrême, pour faire face à ces attaques criminelles. Le chef de l’Etat a tenu une réunion d’urgence avec le premier ministre, Chérif Ismaïl, et les ministres de la Défense, de l’Intérieur, des Affaires étrangères, de la Justice ainsi que le chef des renseignements généraux. « Le président a passé en revue un rapport sur l’attaque terroriste, et a examiné les mesures prises pour pourchasser les terroristes en fuite par les forces armées », a déclaré l’ambassadeur Alaa Youssef, porte-parole de la présidence, à l’issue de la réunion. Les analystes s’interrogent sur la portée de cet attentat auquel une centaine d’assaillants ont pris part, selon des sources au ministère de l’Intérieur. « A en juger par l’ampleur de cette attaque, il est clair que l’objectif était de faire le plus grand nombre de victimes possible au sein de l’armée et donc d’embarrasser le gouvernement égyptien », souligne l’expert en sécurité Mohamad Abdel-Salam. Et d’ajouter : « Il est extrêmement difficile de riposter à ce genre d’attaques, mais la riposte de l’armée a été immédiate et a fait 40 morts parmi les terroristes ». Un acte de représailles L’attaque intervient quelques semaines après la crise dans le Golfe avec le Qatar. Quatre pays arabes à savoir l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, l’Egypte et Bahreïn ont rompu leurs relations diplomatiques avec Doha, qu’ils accusent de soutenir le terrorisme. Les quatre pays ont formulé une série de conditions pour renouer avec le petit émirat du Golfe.

Et des efforts de médiation sont actuellement en cours. Or, certains experts voient en cette attaque un acte de représailles contre l’Egypte en raison de sa position dans la crise qatari. C’est notamment l’avis du major général, Abdel-Fadil Chouha, conseiller auprès de l’Académie militaire Nasser. « Il n’est un secret pour personne que le Qatar finance des groupes islamistes radicaux et abrite sur son territoire des personnalités islamistes recherchées par l’Egypte. Je crois que cette attaque est un acte de représailles qui vise à punir l’Egypte à cause de sa position dans la crise qatari. C’est aussi une manière pour les groupes djihadistes de montrer qu’ils existent, alors qu’ils sont en extrême difficulté dans le Sinaï, car leurs mouvements ont été restreints et tous les tunnels ont été détruits par l’armée », dit le major général.

Et d’ajouter : « La preuve que le groupe Wilayet Sina est en difficulté dans le Sinaï est que ces opérations sont beaucoup plus espacées aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a quelques années ». Mais ce n’est pas tout. Le groupe Daech est actuellement en grande difficulté en Iraq et en Syrie, où il a déjà perdu une bonne partie des terrains qu’il avait occupés en 2014. En lançant des opérations comme celle de Rafah, le groupe cherche sans doute à relever le moral de ses soldats en Iraq et en Syrie, et à montrer qu’il est encore capable de frapper. L’ancien vice-président des renseignements militaires, Ahmad Ibrahim, a affirmé que des militants de Daech, défaits en Iraq, sont actuellement réorientés vers le Sinaï sous le parrainage des services de renseignements de certains pays de la région comme la Turquie et le Qatar. Il pense lui aussi que la crise qatari est le mobile de l’attaque de vendredi. L’Egypte a participé, du 11 au 13 juillet, à Washington, aux réunions du Groupe de contact relevant de la Coalition internationale anti-Daech et réunissant de hauts responsables chargés de la lutte contre le terrorisme dans les pays membres de la coalition.

Quelle stratégie à venir ? Il reste à savoir si la stratégie sécuritaire actuelle doit être revue. L’expert en sécurité Fouad Allam estime qu’une stratégie plus « radicale » est nécessaire pour éradiquer le terrorisme. « Il faut déplacer provisoirement les tribus et les habitants du Sinaï et appliquer la politique de la terre brûlée pour éliminer les racines du terrorisme, comme l’a fait le président russe, Vladimir Poutine, en Tchétchénie. Il n’y a pas de place pour les émotions, c’est une guerre existentielle », affirme Allam. Il rappelle que l’Etat, lors de la guerre contre Israël, a évacué les trois villes du Canal, à savoir Port-Saïd, Suez et Ismaïliya entre 1956 et 1967. « Je sais très bien que cette solution est difficile et compliquée, mais je sais aussi que les habitants du Sinaï sont contre le terrorisme et aiment leur patrie, et ils vont aider l’armée pour lutter contre le terrorisme », ajoute Allam. « Pourquoi ne pas construire un canal profond à la frontière avec la bande de Gaza, qui ne dépasse pas 13 kilomètres, pour empêcher le retour des tunnels ? », conclut-il.



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