Semaine du 20 au 26 septembre 2017 - Numéro 1192
Le Caire, sollicité sur la question migratoire
  L'Egypte a entamé un dialogue avec l'Union Européenne (UE) afin de lutter contre l'émigration illégale. Une formule de partenariat est actuellement à l'étude.
Le Caire, sollicité sur la question migratoire
L'émigration illégale, un problème aux multiples dimensions. (Photo : Reuters)
Chaïmaa Abdel-Hamid15-03-2017

Le ministre des Affaires étrangères, Sameh Choukri, a participé au Conseil des affaires étran­gères de l’Union européenne, tenu à Bruxelles la semaine dernière. Le Conseil a essentiellement discuté de l’émigration illégale et des façons d’accroître l’engagement des pays situés sur l’axe migratoire. Convaincues de la menace que repré­sente l’émigration à un moment où les crises régionales sont à leur apogée, l’Egypte et l’UE ont décidé d’intensi­fier les négociations sur la question migratoire. A Bruxelles, des entretiens ont eu lieu entre le chef de la diploma­tie égyptienne et le commissaire euro­péen chargé de l’émigration, des affaires intérieures et de la citoyenne­té, Dimitris Avramopoulos. « L’Union européenne souhaite que l’Egypte participe plus activement à la régula­tion des afflux migratoires », a affirmé Avramopoulos, saluant le rôle régula­teur de l’Egypte aux frontières libyennes. Avramopoulos a également déclaré que l’UE était prête à fournir à l’Egypte l’aide et le soutien néces­saires pour la sécurisation et le contrôle de ses frontières.

L’Egypte, consciente de l’impact et des enjeux importants que représente cette crise migratoire, a commencé à se mobiliser afin de faire face à ce phénomène (voir encadré). Selon l’agence chargée de la gestion des frontières extérieures de l’UE, l’Egypte pourrait « devenir un pays de départ » vers l’Europe. Des estima­tions qui expliquent l’intérêt de l’UE d’établir un partenariat efficace avec l’Egypte afin d’éviter un nouvel afflux de migrants à partir des côtes égyp­tiennes. Quelques jours avant la visite du ministre des Affaires Etrangères à Bruxelles, la chancelière allemande, Angela Merkel, a négocié avec le président Abdel-Fattah Al-Sissi un accord de coopération égypto-euro­péenne sur la question migratoire, lors de sa visite en Egypte. « Nous nous sommes mis d’accord sur des points concrets concernant la sécurisation des frontières, mais nos discussions ne sont pas closes. Notre but est de stop­per le trafic d’êtres humains et d’em­pêcher l’ouverture d’une nouvelle route vers l’Europe via l’Egypte », a déclaré Merkel.

Hicham Mourad, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, indique que depuis l’accord renforçant le dispositif de sécurisation des frontières conclu entre la Turquie et l’UE en mars 2016, l’Europe s’est tournée vers l’Egypte. « L’intérêt de l’UE d’établir un partenariat avec les pays nord-africains est encouragé par les résultats positifs de l’accord turco-européen qui a contribué à réduire le nombre d’émigrés illégaux faisant route vers l’Europe », ajoute Mourad. Selon lui, si cette coopération est importante pour l’Europe, elle l’est également pour l’Egypte, qui tente de redresser sa situation économique et de renforcer sa sécurité intérieure. L’instabilité de la Libye est un autre facteur qui a poussé l’Union euro­péenne à se tourner vers l’Egypte et la Tunisie pour renforcer sa politique migratoire. Les négociations portent sur les moyens de contenir les arrivées en provenance de Libye, principal point de départ des migrants à partir de l’Afrique.

Problématique des réfugiés

Dans son partenariat avec l’UE, l’Egypte prône toujours l’adoption d’une stratégie globale ne se limitant pas uniquement à la dimension sécuri­taire, mais prenant en compte les dimensions économique et sociale à l’origine du phénomène migratoire. C’est l’une des raisons expliquant pourquoi Le Caire rejette catégorique­ment toute proposition d’installation de camps de réfugiés sur ses terri­toires. Selon les chiffres du Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les Réfugiés (UNHCR), l’Egypte compte presque 260 000 réfugiés dont 130 000 de nationalité syrienne. Sachant que ces chiffres sont des esti­mations, le nombre réel de migrants est certainement plus élevé.

Naela Gabr, responsable du Comité national de coordination pour la pré­vention et la lutte contre l’émigration illégale, s’inquiète davantage des conséquences sur l’Egypte de l’ac­cord signé entre la Turquie et l’UE, destiné principalement à empêcher l’arrivée et l’installation de réfugiés dans les 28 pays membres de l’Union. « Nous considérons que cet accord n’est pas compatible avec la Convention de 1951, et ne respecte pas les normes internationales et les principes des droits de l’homme », déclare-t-elle. Les effets d’un tel accord seront négatifs sur l’aide humanitaire apportée aux réfugiés. Et pour l’Egypte, cela représente un flux supplémentaire de migrants. « Avec la situation en Libye et la fermeture de la route des Balkans, c’est une nouvelle réalité à laquelle nous devons faire face », souligne-t-elle.

L’avocat Achraf Milad, spécialiste des affaires de l’immigration, ajoute que le refus de l’Egypte d’installer des camps sur ses territoires ne date pas d’aujourd’hui. Il rappelle que l’Egypte est signataire de la Convention de Genève de 1951 et de celle de l’Orga­nisation de l’Union africaine (OUA) (1969), en vertu desquelles l’installa­tion de ces camps impose au pays hôte certaines conditions que l’Egypte refuse depuis la signature de ces accords. Parmi la trentaine de droits accordés aux réfugiés dans cet accord, l’Egypte en refuse 5, dont le droit au travail, aux soins, à la nutrition, à l’éducation et à la nationalité. « Si l’Egypte accepte d’installer ces camps, elle se trouvera par consé­quent obligée de fournir ces droits à ces réfugiés. Ce qui est une alterna­tive rejetée catégoriquement par Le Caire », explique Milad. Et d’ajouter : « Ce refus égyptien a toujours été expliqué par des raisons sécuritaires. Ces rassemblements de réfugiés peu­vent provoquer facilement des mani­festations ou des mouvements contes­tataires contre les pays d’origine ou n’importe quel autre régime, ce qui pourrait nuire aux relations bilaté­rales entre les pays ».

En guise d’alternative, l’Egypte pré­fère laisser libre l’installation des réfugiés sur son territoire tout en leur imposant certaines lois liées au travail ou à l’éducation.

L’Egypte à pied d’oeuvre

Fin 2016, le parlement égyptien a adopté une loi sur la lutte contre l’émigration clandestine et le trafic d’êtres humains. C’est suite au naufrage d’un bateau transportant près de 450 migrants au large des côtes méditerranéennes que cette nouvelle loi, tant attendue, a vu le jour. Ce texte prévoit des peines de prison et des amendes pour les personnes reconnues coupables de trafic d’êtres humains ou ayant servi d’intermé­diaire.

Au mois de février dernier, les responsables du pro­gramme de lutte contre l’émigration clandestine en Egypte ont mis sur pied un nouveau programme de sen­sibilisation visant à réduire le flux migratoire vers l’Eu­rope. L’ambassadeur britannique en Egypte, John Casson, avait annoncé, lors de cette réunion tenue au Caire, la signature d’un programme britannique de 2,5 millions de dollars pour aider l’Egypte à lutter contre le trafic des migrants. Selon Naela Gabr, responsable du Comité national égyptien de coordination pour la lutte contre l’émigration illégale, il s’agit d’un programme unique. « Ce programme va mettre en place différents projets visant spé­cifiquement les secteurs en difficulté des gouvernorats d’où partent la majorité des migrants égyptiens. Ce type de projets est à développer et à soutenir massivement, car ce sont ces alternatives qui pourront un jour dissuader les gens d’émi­grer », conclut-elle.


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