Semaine du 5 au 11 décembre 2018 - Numéro 1253
Un patrimoine botanique endommagé
  Le jardin d'Al-Orman, l'un des plus grands et des plus anciens d'Egypte, a été gravement endommagé pendant le sit-in des Frères musulmans sur la place Al-Nahda à Guiza. Etat des lieux.
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Les soldats de l'armée, équipés de leurs chars, protègent le jardin historique.Photos : Doaa Elhami
Doaa Elhami18-09-2013

28 feddans, soit 11,76 ha. C’est la superficie du jardin d’Al-Orman situé tout près de l’Université du Caire à Guiza. Ce jardin, dont le nom signifie « bois » ou « prairie » en langue turque, est l’un des plus anciens de l’Egypte moderne. « Ce jardin est la mémoire de la flore égyptienne », affirme le botaniste Sayed Hussein, directeur du jardin. Le jardin contient, en effet, des plantes rares qui remontent à plus de cent ans. Cet héritage botanique a été partiellement endommagé le mois dernier, au cours et après le sit-in des Frères musulmans sur la place Al-Nahda à Guiza située tout près du jardin.

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Les tiges de bambou, coupées pour être utilisées au montage des tentes du sit-in.

Il suffit d’une petite tournée au jardin pour remarquer les dégâts subis pendant le sit-in qui a duré une quarantaine de jours. Un grand nombre de tiges de bambou ont été coupées et jetées par terre. « Les sit-inners ont utilisé ces tiges de bambou pour dresser leurs tentes », explique Emad Wadie, botaniste. « Heureusement cette période de l’année est favorable à la poussée de cette plante », ajoute-t-il. Les feuilles de lotus ont été également arrachées par les sit-inners. Ils s’en servaient comme parasols pour se protéger de la chaleur brûlante du soleil, notamment pendant le jeûne. « Nous avons perdu une grande quantité de lotus, une plante millénaire. Et nous devons attendre la saison prochaine pour la voir repousser », regrette le directeur. Il ne faut pas oublier la disparition de l’agrostis qui couvrait le sol du jardin.

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daté du règne du khédive Ismaïl, renferme des spécimens de canne à sucre.

Mais les dégâts les plus importants ont eu lieu au petit musée botanique (herbier) rattaché au jardin. Ce bâtiment renferme des spécimens floraux rares remontant à l’époque du khédive Ismaïl. Le bâtiment renfermait notamment un mobilier ancien remontant au roi Farouq Ier. Les armoires et les coffrets de ce musée botanique, dont la plupart sont couverts de velours bleu, ont été fortement endommagés. Citons à titre d’exemple, ces deux boîtes remontant au khédive Ismaïl qui ont été volées avec leurs contenus d’une valeur inestimable. De même, les vitres, les rideaux et les tiroirs des armoires royales ont été cassés. « Ce mobilier fait partie de notre héritage », souligne le directeur du jardin. Certains spécimens rares de plantes ont également disparu. Et deux tableaux qui représentaient la différence entre le coton égyptien et le coton étranger, et qui datent de l’époque royale, ont été aussi pillés. D’après la botaniste Mervat Abdel-Hakim, il y avait un nombre considérable de CD et de clefs USB, sur lesquels étaient stockées des données se rapportant au contenu du musée botanique, qui ont été volés ou endommagés. « Tout a disparu. Nous allons devoir recommencer le travail », regrette-t-elle. Même le carnet de visite, où les visiteurs du monde entier écrivaient quelques mots, a été endommagé. Trois ordinateurs, deux scanners et des caméras numériques ont été pillés. Cet équipement avait été fourni par la Bibliotheca Alexandrina pour y stocker des données se rapportant au patrimoine botanique du jardin. « Il est clair que ces pilleurs ignoraient la valeur et l’importance scientifique et historique de ce lieu. A quoi cela leur a servi de voler ces objets ? », se demande Wadie avec amertume.

« La porte principale du jardin en fer forgé raffiné a été cassée. Nous avons besoin de 50 000 L.E. pour la ramener à son état d’origine », déplore le directeur. Pour lui, cette porte a été montée il y a 140 ans et il est difficile de trouver un autre exemplaire. En même temps, la grille en fer forgé, qui encercle le jardin, a été partiellement détruite. Il y a des fentes par lesquelles ces individus entraient. D’ailleurs, la grille en fer forgé qui encerclait le jardin des enfants a été pillée. « Sans doute ce fer a été vendu et rien ne sera restitué », renchérit le botaniste Emad Wadie. Il souligne aussi la destruction des toilettes, de la cafétéria et des fils d’électricité. Selon les experts, il est facile de réparer tous ces dégâts. Mais le jardin comprend beaucoup de trésors endommagés et d’autres complètement perdus.

D’après le ministre de l’Agriculture, Ayman Abou-Hadid, les dégâts sont estimés à 53 millions de L.E. Le gouvernement fournira cette somme pour restaurer et rénover le jardin. Le jardin a besoin d’un tel financement, certes, mais il a aussi besoin des graines de plantes et des arbres rares qu’il a perdus .

Historique du jardin d'Al-Orman

Créé en 1873 par le khédive Ismaïl pacha, le jardin d’Al-Orman, voulant dire bois ou prairie en turc, s’étalait à l’origine sur 95 feddans, soit 39,9 ha. A cette époque, ce jardin était annexé au palais khédivial, connu sous le nom du sérail de Guiza. Le khédive Ismaïl y faisait implanter les espèces de fruits et de plantes importées de Chypre pour répondre aux besoins des palais royaux.

Il vouait une grande admiration aux jardins et aux plantes. C’est pourquoi il avait enrichi le jardin d’Al-Orman de fleurs et d’arbres importés des quatre coins du monde. Quant à la planification botanique, elle a été effectuée par Jean-Pierre Barillet Deschamps, jardinier en chef du service des promenades et plantations de la ville de Paris, avec l’aide du chef des jardiniers Ibrahim Hamouda. Le jardin était réparti en trois zones principales : « la forêt », le haramlek et le salamlek, consacré aux réceptions. Les deux dernières zones font actuellement partie du jardin zoologique. En effet, le zoo faisait partie d’Al-Orman jusqu’à la séparation effectuée en 1890. Depuis 1910, le jardin dépendait du ministère de l’Agriculture. Il a été modifié encore une fois à la suite de la planification de l’Université de Fouad Ier en 1934. Pour ce faire, une avenue y a été percée et la zone ouest a été ajoutée au jardin zoologique. Depuis, la superficie du jardin s’est rétrécie. Elle est de 28 feddans, soit 11,76 ha.

Le jardin d’Al-Orman est l’un des riches jardins qui existent en Egypte, grâce à la quantité d’espèces de plantes et la rareté des autres. Il est réparti en 9 zones variées entre fleurs, plantes épineuses et juteuses, conifères rares, palmiers et autres. « L’étang est alimenté par le Nil et y verse son eau usée. L’eau de l’étang est alors renouvelée au fur et à mesure », explique le botaniste Moustapha Abdel-Qader. Selon lui, le jardin est enrichi de l’herbier qui renferme des spécimens secs de toutes les plantes qui poussent, soit en Egypte ou qui viennent d’autres pays. Raison pour laquelle le jardin est considéré comme une référence scientifique pour les étudiants en agronomie, en médecine, en pharmacie, en botanique, en urbanisme et en architecture. Et d’ajouter : « Le jardin organise annuellement une exposition florale où sont présentées non seulement les différentes espèces de fleurs multicolores, mais aussi les nouvelles espèces acquises récemment par le jardin » .




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