Semaine du 24 février au 2 mars 2021 - Numéro 1363
Danser devant une caméra
  La nouvelle création de la troupe palestinienne de danse-théâtre Ya Samar est un film intitulé 3x13. Chorégraphié par Samar Haddad King et réalisé par Eimi Imanishi, il réunit des danseurs de par le monde et sera mis en ligne au mois de février prochain.
Danser devant une caméra
La danseuse japonaise Yukari Osaka a participé au projet de 3x13.
May Sélim13-01-2021

La troupe palestinienne de danse-théâtre Ya Samar a décidé de se lancer dans l’aventure, en présentant un film de danse chorégraphié par la fondatrice de la troupe Samar Haddad King et réalisé par l’Américaine d’origine japonaise Eimi Imanishi. Le film réunit 12 artistes, issus de plusieurs pays. « Depuis des années, j’envisage de créer une oeuvre de danse pour le cinéma avec ma compagnie Ya Samar ! Dance Theatre (YSDT), et par hasard, j’ai rencontré la réalisatrice Eimi Imanishi pour d’autres projets. Je terminais une bourse au Center for Ballet and Arts de l’Université de New York lorsque le Covid-19 a frappé. Ma mère est tombée malade et donc au lieu de retourner en Palestine, je suis restée aux Etats-Unis pour être à ses côtés. Le monde a commencé à fermer ses frontières et ses aéroports, alors j’ai fini par rester avec mes parents pendant trois mois. Très rapidement, le monde des arts a commencé à passer aux plateformes virtuelles et j’ai recommencé à réfléchir sérieusement à la manière de générer quelque chose qui serait honnête et percutant pour les publics du monde entier », raconte la chorégraphe Samar Haddad King.

Pendant cette bourse aux Etats-Unis, Samar a créé une performance en direct ayant pour titre 3x13. Le film est inspiré d’une section de cette performance. « Dans la version en direct de 3x13, une phrase unique de trois minutes est interprétée par un mouvement collectif. Chaque fois répétée, elle revêt un nouveau sens, dans 13 contextes historiques, politiques et spatiaux différents. Et ce, pour explorer ce qui rassemble les gens en masse et la technique du mouvement à l’unisson — d’où le nom 3x13. Dans l’une des 13 scènes originales, les interprètes racontaient chacun simultanément l’histoire d’un voyage spécifique qui a changé leur vie. Cette histoire de changement forme la base du film. Dans la version cinématographique, les transformations individuelles sont évoquées séparément par chacun des danseurs, ensuite dans la 13e séquence, on est face à une grille sur laquelle on peut voir les 12 séquences en boucle. En fait, nous n’avons pas pu réunir tous les danseurs au même endroit, et c’était une idée pour contourner les distances. La base commune du spectacle et du film qui s’en inspire est cette idée de transformation individuelle et collective », précise-t-elle.

YSDT travaille virtuellement depuis 2010. Ce n’est donc pas nouveau pour ses membres de communiquer entre eux, mais aussi avec d’autres danseurs en ligne. « Nos principaux collaborateurs sont basés à New York et en Palestine, mais même en Palestine, nous sommes fréquemment soumis à des fermetures et des séparations forcées, nous avons donc toujours compté sur la vidéoconférence et les plateformes des médias sociaux pour communiquer et continuer à travailler. Pour être franche, je n’étais pas trop intéressée par le nouveau cirque médiatique mondial autour de l’incapacité de se rassembler. C’était quelque chose auquel j’étais personnellement (et professionnellement) habituée. Cela étant, les verrouillages se sont poursuivis, les murs se sont de plus en plus rapprochés, alors j’ai décidé de défier la situation et de créer quelque chose qui continue la mission de la troupe, à savoir : raconter les histoires de personnes sans voix », souligne la chorégraphe palestinienne.

Des tournants bouleversants

Le film est interprété par 12 danseurs : 5 de la troupe YSDT et 7 autres invités, en provenance de Cuba, d’Egypte, de France, du Mali, du Mexique, de Corée du Sud et des Etats-Unis. Il évoque le tournant dans la vie de chacun des danseurs. « Il était important pour moi d’avoir un groupe d’artistes avec un large éventail d’expériences et de perspectives. Le processus de sélection s’est concentré sur qui avait un voyage à raconter et qui pouvait le raconter à travers les mots et le corps. Et enfin, comment toutes les histoires individuelles allaient contribuer à ce récit collectif. Car nous dans le cinéma, nous travaillons sur l’esthétique du lieu, l’architecture et les sons. Tout est pris en considération dans la sélection finale. En fin de compte, le casting du film ressemble simplement à une extension de la façon avec laquelle je travaille toujours. J’ai été élevée en Alabama (Etats-Unis) par une mère palestinienne et un père américain. J’ai grandi à New York et je vis maintenant en Palestine où je suis devenue mère. Je suis une Sud-Palestinienne et New-Yorkaise, cependant, je ne peux pas toujours identifier exactement les origines de mes pensées, mes gestes et mon langage », affirme Samar Haddad King.

Danser devant une caméra
La danseuse soudanaise Nagham Salah Othman a évoqué la mort de son père par la danse.

Nagham Salah Othman, danseuse soudanaise résidente en Egypte, fait partie des danseurs de 3x13. Elle décrit cette expérience assez spécifique en disant : « C’était un travail exhaustif et très enrichissant. A travers un script de mouvement bien élaboré, j’ai dansé et j’ai réussi aussi à me filmer. Le travail était bien étudié, après tant de répétitions et de modifications ». Les Zoom meetings ont aidé à tenir des discussions, des répétitions et des rencontres entre danseurs.

Nagham Othman, par exemple, a travaillé assidûment pendant les mois d’août et de septembre derniers. Le tournage durait parfois de longues journées. « Je passais plus de six heures chez moi, au studio ou même dans un espace en plein air à Maadi, juste pour filmer une petite séquence. Samar et Eimi visionnaient mes vidéos, faisaient leurs commentaires et m’orientaient pour mieux élaborer mes positions devant la caméra », dit la danseuse.

Dans le film, elle a choisi d’évoquer la mort de son père musicien. A l’époque, elle ne savait pas pourquoi elle s’attachait à l’art. Mais plus tard, en se lançant dans sa carrière, elle se rappelait le rapport qu’elle avait eu avec son père et leurs souvenirs musicaux. « Chacun des danseurs évoquait et écrivait son propre historie mais Samar et Eimi s’occupaient de la rééditer », souligne-t-elle.

Dès le départ, travailler avec un réalisateur cinématographique était indispensable pour Samar Haddad King. Elle dirigeait la scène et avait besoin de quelqu’un pour diriger la caméra et les acteurs, croyant en la force de la narration. « Je ne voulais pas que la caméra soit placée en position statique pour capturer une phrase de mouvement définie, comme lors de la création d’images d’archives dans une performance en direct. Notre relation à l’espace n’est pas la même lorsque nous regardons quelque chose dans la réalité ou dans un film. Eimi et moi, nous avons travaillé ensemble pour chorégraphier le mouvement de la caméra et celui du corps, afin que le spectateur ait un aperçu sincère de l’expérience interne et externe de l’interprète — quelque chose que vous ne pouvez pas tout simplement faire de la même manière sur scène », précise la chorégraphe.

Financement participatif

Afin de financer la production du film, une campagne a été lancée sur la toile vers la fin de l’année 2020. « En absence de la programmation en direct en ce moment, les revenus de YSDT ont certainement été touchés. Nous avons la chance d’avoir reçu des fonds de secours spécifiques au Covid-19 destinés à soutenir les petites organisations artistiques pendant cette crise. De plus, la campagne de donation en ligne nous a permis de collecter près de 10 000 dollars auprès de personnes qui croient au travail que nous faisons », déclare Samar Haddad King.

Le film sera diffusé gratuitement en ligne, à travers un nouveau site web créé par YSDT, à la fin du mois de février. Il sera sous-titré en anglais et en arabe, voire accessible aux personnes ayant une déficience auditive et visuelle.


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