Semaine du 17 au 23 avril 2019 - Numéro 1271
Névine Nizar : La muséologie doit être nouvelle, attrayante, et pourquoi pas choquante 
  Névine Nizar vient d’être nommée assistante du ministre des Antiquités pour la muséologie. Dépoussiérer, moderniser et réinventer les scénographies des musées égyptiens, telle est sa mission. Entretien.
Névine Nizar
Nasma Réda13-03-2019

Al-Ahram Hebdo : Vous avez été nommée assis­tante du ministre pour la muséologie, un nouveau poste au sein du ministère des Antiquités. Quel est votre rôle ?

Névine Nizar : Dans le cadre du développement et du réaménage­ment de plusieurs musées en Egypte, j’ai eu comme mission de préparer et de suivre l’exécution des travaux muséologiques de nouveaux grands projets. Cela concerne le choix des pièces antiques à restaurer ou à exposer en accord avec les thèmes et scénarios muséologiques des musées, comme la préparation du design des salles pour mettre en valeur les pièces exposées. Par ailleurs, je cherche à mettre en place une méthode commune à tous les musées tout en prenant en considéra­tion la spécificité de chacun pour les enrichir.

— Etes-vous satisfaite de l’état actuel des musées en Egypte ?

— Non, pas tellement. Plusieurs d’entre eux doivent être modernisés. Le ministère des Antiquités dirige près de 50 musées nationaux, régio­naux et spécialisés. Cette variété et cette richesse ont leur pour et leur contre. Nous avons des édifices récents, certains tout juste inaugurés, mais qui, pourtant, auraient besoin d’une nouvelle vision plus moderne, d’une scénographie différente pour améliorer la qualité de leurs exposi­tions.

— Quels sont les points faibles que vous avez pointés dans les dif­férents musées égyptiens ?

— Bien que ces lieux exposent des pièces qui éblouissent toujours les visiteurs du monde entier, ils man­quent de conception. Et c’est ce qu’on cherche à créer: une concep­tion unique, claire et riche. Jusqu’à maintenant, le travail et les pro­grammes dans les musées ne sont que des efforts et des tentatives per­sonnelles de modernisation. Il n’y a pas de vision commune.

Cela veut dire que tous les musées en Egypte devront suivre les mêmes méthodes de travail ?

— Je cherche à créer une méthode unifiée de recherches et d’études scientifiques. Par exemple, il est inacceptable que la scénographie d’un musée se contente d’une liste de pièces entassées dans une salle, sans pouvoir développer ni trans­mettre au visiteur une information sur ce qu’il voit. Il est aussi regret­table de trouver des pancartes expli­catives portant les noms de célèbres pharaons, écrits différemment à chaque fois, ainsi que les dates et les dynasties, la police et la traduction, etc. C’est un travail compliqué, mais nous sommes actuellement sur la bonne voie. Pour régler ce problème, nous avons besoin d’un seul guide, rassemblant tous les termes archéo­logiques, qui serait la référence pour tous les musées du monde.

La muséologie doit être nouvelle, attrayante, et pourquoi pas choquante 
Un papyrus de 20  m de long, restauré et exposé dans la nouvelle muséologie de la salle de Toya et Youya au Musée du Caire.

— Comment peut-on améliorer l’exposition des pièces antiques et les rendre plus attractives ?

— D’abord, il faut bien déterminer le message que chaque musée veut transmettre, pour ensuite lui créer sa propre vision. Puis, nous avons besoin de faire des études approfon­dies pour bien choisir et classifier les pièces. Pour ce faire, il faut créer une banque de données détaillée qui per­met de choisir facilement les pièces à exposer, d’avoir des informations détaillées sur chacune d’elles, sur ses dimensions, son lieu de découverte, son historique de restauration et autres. Si on partage les informations de tous ces domaines, on pourra arri­ver aux résultats visés et à une bonne muséologie.

La muséologie est-elle une science à étudier ou une discipline à pratiquer ?

— Aujourd’hui, le terme de la muséologie se définit dans le monde entier comme un ensemble de théo­ries et méthodes scientifiques liées au champ muséal. C’est un travail compliqué de recherches et de syn­thèses. Le terme « muséologie » est extrêmement vaste. Il faut avoir une idée, la développer et ensuite cher­cher les pièces les plus pertinentes, y apporter un complément d’informa­tions, et les meilleures conditions d’exposition ; d’éclairage, de pein­ture, de vitrines et autres.

La muséologie est à la fois une science et une discipline, qui étudie la vie muséale et ses interactions avec l’environnement qui l’entoure. C’est un gros challenge. Et pour le réussir au mieux, nous devons profi­ter des nouvelles générations qui ont étudié cette science dans les univer­sités égyptiennes d’archéologie.

— Avec l’inauguration de nou­veaux musées, notamment régio­naux, peut-on dire que l’Egypte possède aujourd’hui des musées dotés de visions modernes ?

— La vision des musées régionaux a changé au cours des dernières années car leur objectif est devenu plutôt éducatif. Par exemple, celui de Kafr Al-Cheikh, qui devrait être inauguré cette année, a pour thème essentiel la science et les contribu­tions égyptiennes. Pour ce, nous avons collaboré avec les facultés de médecine et de pharmacie pour mon­trer l’évolution de la médecine depuis l’antiquité jusqu’à l’époque contemporaine.

— Etes-vous contre l’exposition de grand nombre de pièces, et de la muséologie basée sur une ligne chronologique que l’on voit un peu partout ?

— Les musées ne sont pas des entrepôts où l’on conserve les pièces. On doit savoir classer les pièces de sorte qu’elles soient explicatives et en faire un scénario qui puisse don­ner une idée claire aux différents visiteurs. On doit déterminer le public ciblé pour établir un thème de manière attrayante, voire ludique. Le classement des pièces, la mise en valeur de chaque collection, la médiation, l’animation, l’éclairage, etc. Tous ces enjeux doivent être pris en considération lors de la planifica­tion d’une salle dans un musée.

— Il faudrait donc de nouvelles approches pour attirer le public ?

— La muséologie doit être nou­velle, attrayante, et pourquoi pas choquante. Il faut que chaque pièce conduise à une autre et qu’elle apporte une information complé­mentaire, aidant à développer l’his­toire racontée. On doit classer les pièces d’une manière à captiver le public tout en facilitant son chemi­nement à travers l’exposition.

Je rêve aussi de faire une sorte de livret pour les jeunes dans chaque musée, dans lequel ils répondraient à des questions.

— Combien de temps estimez-vous nécessaire pour mettre en place tous ces changements ?

— Une fois que l’idée muséolo­gique est claire, le travail pour concrétiser un scénario dure au moins deux ans, le temps de l’étudier et ensuite de bien choisir les pièces qui seront exposées. Ce plan de tra­vail est donné à une compagnie qui s’occupe des vitrines et des équipe­ments de son et lumière.

— Le Grand Musée égyptien (GEM) et celui de la civilisation à Fostat, le NEMEC, ont emprunté beaucoup de pièces aux différents musées. Aujourd’hui, certains musées craignent d’être vidés de leurs trésors. Qu’en pensez-vous ?

— Les musées doivent se complé­ter. Et pour cela, ils doivent échanger des pièces entre eux. Malheureusement, en Egypte, chaque musée s’attache à sa collec­tion, même si elle ne contribue pas à enrichir son scénario. Or, on doit tous collaborer pour permettre la réalisation de ces projets nationaux. De plus, le touriste veut voir le plus grand nombre de monuments pos­sible au cours de son séjour en Egypte, dans un seul endroit. Il n’a pas le temps de visiter tous les sites archéologiques du pays.

— Peut-on changer le scénario muséal dans les anciens musées ? Plus précisément, peut-on moder­niser le Musée égyptien du Caire ?

— Tout le monde parle du sort du Musée égyptien du Caire, surtout après les nouveaux projets du GEM et le NEMEC. On ne peut pas du jour au lendemain décider de tout recommencer. Les gens sont attachés à ce musée sous cette forme. D’autre part, le musée en tant que bâtiment est devenu historique et l’on doit le conserver. C’est le premier édifice fondé en Egypte pour être un musée. Il continuera de conserver les anti­quités égyptiennes, soit 5000 pièces, et ses vitrines de valeur. Mais ces dernières années, force est de consta­ter que certaines salles étaient deve­nues un entrepôt pour les pièces antiques et non plus un musée. Nous allons changer cela.




Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire