Semaine du 13 au 19 mars 2019 - Numéro 1266
La vie de tout un village exposée
  « Trésors inattendus » est le titre de l’exposition présentée actuellement au Musée égyptien du Caire. Composée de 200 pièces, elle raconte le quotidien de l'ancien village de Tebtynis, au Fayoum.
Photos : Doaa Elhami
Photos : Doaa Elhami
Doaa Elhami13-02-2019

Au rez-de-chaussée du Musée égyptien du Caire, à la place Tahrir, la salle 44 avu, le 4 février, l’inauguration de l’exposition « Trésors inattendus » par le ministre des Antiquités, Khaled El-Enany. Composée de 200 pièces, elle présente les résultats de 30 ans de fouille archéologique dans le village antique de Tebtynis, situé à 170 km au sud du Caire, dans le gouvernorat de Fayoum. Ces fouilles sont effectuées par la mission franco-italienne, dirigée par le professeur Claudio Gallazzi, titulaire de la chaire de papyrologie de l’Université de Milan, et Gisèle Hadji-Minaglou, archéologue française à l’Institut Français d’Archéologie Orientale (IFAO). L’exposition est organisée dans le cadre de la coopération Egypte-France-Italie et dans le cadre de l’année culturelle France-Egypte 2019. Elle dure jusqu’au 4 avril.

Photos : Doaa Elhami
Photo : Doaa Elhami

La majorité des pièces exposées sont de petite taille. Leurs matériaux varient. Ainsi, le visiteur trouve des objets en calcaire, en bois, en papyrus, en os, en poterie ou encore en pierre semi-précieuse ou en or. Le titre de l’exposition fait référence au site. Choisi comme chantier de fouille en 1988, celui-ci était dépouvru de toute trace archéologique. « A cette époque, le site était complètement recouvert de sable. Tous les archéologues assuraient qu’il n’avait aucune importance archéologique. Malgré cela, le professeur Claudio Gallazzi a insisté à travailler et à entreprendre des fouilles dans cette région. Et il avait raison. Ce site, dit désertique à l’époque, a révélé des quartiers, des maisons, des ateliers et des objets. Bref, des trésors inattendus », se souvient Gisèle Hadji Minaglou.

Le directeur de la mission indique que les 200 pièces de l’exposition proviennent de l’intérieur du village, et non du cimetière. « Notre mission veut connaître l’histoire de ce village, depuis sa fondation jusqu’au moment où le sable l’a recouvert. En même temps, nous voulons profiter des opportunités que le site nous offre pour reconstituer la vie quotidienne des habitants grâce aux objets que nous trouvons. Nous voulons voir comment la vie a changé au fil des siècles », explique le professeur Gallazzi. Ainsi, l’exposition raconte la vie quotidienne des citoyens et l’évolution du village qui a été habité pendant 3000 ans, soit de 1 800 av. J.-C. jusqu’au IXe siècle environ. Les pièces exposées sont exceptionnelles, comme par exemple ce bât de dromadaire daté du IIIe siècle av. J.-C. Selon le professeur, vu les grandes dimensions du bât, celui-ci n’a pas été utilisé pour un petit animal tel un âne, mais plutôt pour un dromadaire. On y chargeait des amphores ou des paniers. « Aucun bât n’a été trouvé dans d’autres fouilles, ce qui fait de notre exemplaire une découverte d’importance », souligne Gallazzi.

Petite taille, grande valeur

Photo : Doaa Elhami
Photo : Doaa Elhami

Le visiteur remarquera aussi un élément de mobilier sculpté en forme de tête de cheval, daté du IIe ou du Ier siècle av. J.-C. Cette belle pièce est munie, à l’arrière, de chevilles de bois qui permettent de la fixer comme un ornement, vraisemblablement sur un meuble « La période pharaonique nous éclaire sur le possible usage de cette pièce; certains fauteuils étaient ornés sous les accoudoirs de figures de lions … Mais aucun n’utilise l’image du cheval. Ainsi, cette pièce apparaît comme un hapax dans le matériel archéologique », explique-t-on dans le catalogue de l’exposition. L’exposition présente par ailleurs des fenêtres en bois des Ier et IIe siècles, dont l’une comprend tous les éléments intérieurs en bois. « Ces fenêtres, qui appartenaient à une grande maison, ont été trouvées dans une cave. Elles ont été enlevées après la rénovation ou la destruction de la maison. Elles étaient destinées à servir de combustible », estime Gallazzi. Parmi les autres pièces d’exception figurent un piège à oiseaux remontant au Ier siècle, ce qui indique que les chasseurs du village utilisaient une technique bien sophistiquée pour chasser les oiseaux, de même qu’un tambour en terre cuite du VIIIe siècle de notre ère, trouvé en bon état de conservation. C’est la première fois que l’on découvre des pièces de ce genre datant de cette époque reculée.

L’exposition présente par ailleurs des objets rares, voire uniques, selon les termes du professeur Gallazzi. Parmi eux, un baudrier servant à grimper les palmiers pour cueillir les dattes. Le visiteur peut aussi contempler une paire de bottes en cuir du Ier siècle. Les chaussures en fibres végétales étaient courantes avant et durant l’époque gréco-romaine, mais c’est la première fois qu’on en trouve en cuir datant de cette époque. Enfin, on peut voir une tunique d’enfant du VIIe siècle ap. J.-C., très bien conservée.

Richesse culturelle

Photo : Doaa Elhami
Trésors de monnaies et de bijoux trouvés dans un jour. (Photo : Doaa Elhami)

De nombreuses pièces reflètent la diversité culturelle des citoyens de Tebtynis. « On a découvert sur le site une statuette d’Isis lactans en bois de l’époque ptolémaïque. Ces statues étaient fréquemment faites en terre cuite ; il très rare d’en trouver en bois », explique le directeur de la mission, précisant que la statue montre la déesse Isis assise sur un trône, dans une position frontale, tenant sur ses genoux Harpocrate. Elle est vêtue d’un manteau noué sur la poitrine et devait être coiffée d’une couronne hathorique dont il ne reste que la base. Pour le professeur, cette iconographie est influencée par les caractéristiques artistiques de l’Ancienne Egypte. « Dans le village vivaient des gens qui appréciaient les sculptures inspirées de l’ Ancienne Egypte et d’autres qui aimaient plutôt les sculptures de style grec », explique le professeur, donnant l’exemple de deux statuettes, une tête en calcaire de style égyptien dont les yeux et les sourcils étaient à l’origine incrustés, et un buste d’Aphrodite en marbre, de style purement grec. « Ces objets montrent la richesse culturelle du village et la diversité de sa population », reprend-il.

Les bijoux exposés sont aussi très variés. A côté d’une boucle d’oreille en or de style grec, des bagues en argent, un long collier de pierres semi-précieuses et un collier en coquillage se trouvent tous dans une même vitrine. « Les bagues en argent et le collier de 2m de long ont été trouvés dans un sac, dans la maison d’un boulanger. Nous avons cette information grâce à la découverte d’un reçu de taxe payée par le boulanger. On reconstitue la vie de ce boulanger grâce à sa maison, qui comprenait des silos pour la farine et des fours pour cuire le pain. On connaît aussi les parures de son épouse », indique Gallazzi.

L’exposition montre par ailleurs les influences grecques sur les Egyptiens du village. En effet,

une statuette d’Aphrodite en marbre a été trouvée dans une maison près du cimetière.

Cette maison appartenait à des Egyptiens qui s’occupaient des momies, même à l’époque grecque. Par ailleurs, les traditions égyptiennes ont influencé les habitants d’origine grecque, comme l’illustrent ces trois billets oraculaires écrits en grec et destinés à la divinité égyptienne Sobek de Tebtynis.

Enfin, le visiteur peut contempler des statuettes en terre cuite trouvées sur le site. « Ces statuettes ont plusieurs formes, comme un poisson, des êtres humains ou des divinités. Selon les archéologues, elles avaient un rôle religieux, certes, mais elles décoraient aussi des maisons du village », souligne Gallazzi.

Selon les organisateurs, l’exposition donne une idée de l’évolution du village et de sa vie

quotidienne, loin des découvertes d’ordre funéraire ou de celles liées aux souverains et aux nobles.

Pour donner l’ambiance du site, les objets sont accompagnés de grands panneaux illustrés trilingues (arabe, français et anglais) .




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