Semaine du 22 au 28 mai 2019 - Numéro 1276
Sur les traces d’Abou-Nefer
  Le projet de conservation et de restauration de l’ancienne ville de Manqabad, près d'Assiout, mené par une mission égypto-italienne, vient de reprendre. Zoom sur les principales découvertes.
Sur les traces d’Abou-Nefer
Une représentation de la Vierge a été trouvée dans l'une des églises.
Doaa Elhami09-01-2019

Malgré l’importance historique de l’an­cienne ville de Manqabad, celle-ci reste peu connue par le grand public. Située entre la rive ouest du Nil et la montagne, à 7 km au nord-ouest d’Assiout, en Moyenne-Egypte, la ville de Manqabad renferme les ves­tiges du monastère d’Abou-Nefer (l’ermite Onuphrios en grec). « Bien que les enseignements d’Abou-Nefer soient répandus partout dans le bas­sin méditerranéen — en Italie, en Turquie, en Allemagne — et même aux Etats-Unis, le monastère de Manqabad est l’unique évidence archéologique qui porte son nom trouvée sur le territoire égyptien jusqu’à présent », déclare Ezzat Salib, ex-directeur général du dépar­tement de restauration au ministère des Antiquités. Par ailleurs, l’abbé Nefer est l’unique saint qui porte un nom en hiéroglyphe, qui veut dire « le beau chef ».

C’est la vaste superficie du monas­tère, qui est de 86 feddans, soit 92 000 m2, l’état déplorable de ses vestiges et son importance historique qui ont poussé une mission égypto-italienne, en 2011, à lancer un projet de restauration, de préservation et de valorisation de toute la ville antique, afin de la protéger. Ce projet est financé par le ministère italien des Affaires étrangères ainsi que le Département des études asiatiques, africaines et méditerranéennes et le Centre interdépartemental des ser­vices pour l’archéologie de l’Univer­sité de Naples, (l’Orientale). Le bud­get change d’une année à l’autre, en fonction des possibilités des institu­tions concernées. « Bien que le pro­jet ait démarré en 2011, seules deux missions ont travaillé sur le chantier, l’une en 2014, et une autre qui a repris les travaux fin 2018 », explique Rosanna Pirelli, directrice de la mission égypto-italienne de l’Université de Naples, (l’Orien­tale), qui opère à Manqabad. « Bien que la mission ait l’autorisation de nettoyer le site et de le préserver, sans faire la moindre fouille, de nombreux objets ont été trouvés », précise son adjointe, Paola Buzi, de l’Université de Rome, (La Sapienza).

L’enceinte du monastère d’Abou-Nefer comprend des églises, des ermitages et des réfectoires qui sont encerclés par une épaisse muraille de 340 x 270 m. Au centre de cette enceinte se trouvait un grand bâti­ment, connu sous le nom de « qasr », ce qui signifie le palais — la seule construction en pierre rouge de toute la cité. Les archéologues pensent que ce qasr a été fondé vers la fin du IVe ou au Ve siècle et qu’il a été aban­donné à l’époque romaine tardive. Abou-Nefer l’a sélectionné afin d’y mener sa vie d’ermite. Une vie qui a duré 70 ans. « C’est probablement la résidence où ont vécu ensuite les chefs du monastère qui sont venus après Abou-Nefer », assure Salib. « En dehors de cette enceinte se trouvait aussi un grand nombre de manchoubiyas — de petits monas­tères — en brique crue, et formés de deux ou trois étages qui, à leur tour, étaient encerclés par une autre grande muraille. Chaque manchou­biya était habitée par un grand ermite accompagné de trois ou quatre de ses élèves », précise Salib, ajoutant que pour 10 manchoubiyas, il y avait une église pour la prière. A l’origine, ce secteur abritait 40 man­choubiyas, et au fil du temps, elles ont été transformées en habitations.

Riches découvertes

« A l’époque ottomane, ces constructions sont devenues des loge­ments militaires. Le lieu a vu une grande bataille entre les Mamelouks et les troupes égyptiennes de la région vers le début du XIXe siècle. La fin des Mamelouks en Haute-Egypte est marquée par cette bataille », souligne Salib. C’est la raison pour laquelle la partie nord de la cité est riche en couches archéolo­giques qui retracent son histoire. Lors des travaux de nettoyage et de restau­ration, les membres de la mission ont découvert des images religieuses ornant les murs de ces logements. Celle de la Vierge est la plus fré­quente. En outre, la mission a mis au jour une peinture représentant la Vierge, saint Appa Jérémie et les Archanges Michael et Gabriel, ainsi que des scènes montrant d’autres saints. « Parmi les trouvailles les plus précieuses figurent les ornements flo­raux et géométriques qui décorent les fenêtres et les portes des logements, ainsi que des vases ornés bien conser­vés », souligne Paola Buzi.

D’après les archéologues, le monastère d’Abou-Nefer, voire le site de Manqabad, était fréquemment visité au fil des siècles. « Le prince voyageur Ahmad Kamal pacha l’a visité vers les débuts du XXe siècle », indique Rosanna Pirelli.

En 1975, une mission égyptienne, dirigée par l’archéologue Abdel-Rahman Abdel-Tawab, a dégagé « les vestiges de plusieurs églises et lieux d’ermitage datant du IVe au VIIe siècles, des maisons coptes, des pres­soirs ainsi que les vestiges d’une mosquée dont le style architectural se rapproche de celui d’une chapelle », explique Dr Ahmad Awad, directeur général des monuments islamiques et coptes à Assiout.

Neuf ans plus tard, en 1984, une nouvelle mission a dégagé à Manqabad les vestiges d’une autre église et d’autres lieux d’ermitage, dont les murs sont ornés de décora­tions et de fresques narratives. En 2010, une troisième mission égyp­tienne a opéré sur le site.

Selon Rosanna Pirelli, les missions égyptiennes ont mis au jour quatre églises de style basilique, dont les chapiteaux des colonnes de forme corinthienne sont ornés de feuilles de raisins et de palmiers. Les autels de ces églises sont ornés de peintures de saints, de caractères coptes et de ver­sets de l’Evangile. Par ailleurs, une liste des saints du VIIe siècle a été trouvé : Appa Jérémie, Appa Enoch, Amma Sybilla et l’archange Michael, « qui sont aussi les saints vénérés au monastère d’Appa Jérémie, à Saqqara », souligne Pirelli. Les mis­sions égyptiennes ont également dégagé des réfectoires, des rangées d’ermitages, des habitations et des pièces de monnaie en or. Ces der­nières sont exposées au Musée isla­mique du Caire et au Musée de Mallawi de Minya. Sans oublier les 600 épitaphes en copte et conservés dans les dépôts du ministère des Antiquités.

Parmi les trouvailles les plus importantes et intéressantes faites par les missions égyptiennes se trouve un bain romain avec tous ses équipe­ments architecturaux et réseaux sani­taires. « Nous sommes en quête du lien entre les saints du monastère d’Abou-Nefer et le bain romain », affirme la directrice de la mission égypto-italienne. En fait, les travaux de la mission sont préliminaires, alors que les prochaines saisons devraient permettre de découvrir davantage de secrets. L’objectif essentiel de la mis­sion est de mieux étudier la partie nord des logements tout en les préser­vant. « Nous sommes également très intéressés à comprendre les diffé­rentes phases de construction du monastère. Nous voulons protéger et valoriser le site, afin qu’il fasse par­tie des circuits touristiques et cultu­rels. C’est un site archéologique mer­veilleux, qui mérite d’être visité », conclut la directrice.




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